A la recherche des formes… et du fond Interview de François-Xavier Gbré

, par François-Xavier Gbré, Olivia Marsaud

Né à Lille d’une mère française et d’un père ivoirien, François-Xavier Gbré mène depuis plusieurs années un travail personnel sensible qui s’attache aux notions de métissage, de migrations, de mémoire. Il fait partie de l’exposition collective Synchronicity, à la galerie Baudouin Lebon, à Paris, jusqu’au 19 novembre et a été sélectionné, pour la deuxième fois, aux Rencontres de Bamako, du 1er novembre au 1er janvier 2012. Il y présentera une partie de la série Tracks.

Comment es-tu devenu photographe ?
Par hasard… j’ai fait des études scientifiques, mais je suivais de près ce que faisaient mes amis en arts plastiques. Vers 22 ans, l’un d’entre eux m’a proposé de l’accompagner dans un atelier photo communal. Dès la première image, je crois que le virus m’a pris ! J’ai commencé par photographier mon environnement, j’ai fait beaucoup de choses autour des cultures urbaines, le graffiti, le skate. J’ai décidé d’arrêter la fac pendant ma licence de biochimie et j’ai commencé par être préparateur de commandes. Mes parents n’étaient pas au courant. Je suis parti à Montpellier pour entrer à l’ESMA. J’ai passé deux ans pendant lesquels j’ai profité de mes acquis en chimie pour me dédier à 100% à la pratique photographique. Je suis remonté à Lille et j’ai travaillé dans le studio photo de mon quartier. J’étais déjà assistant d’un photographe de beauté et de mode à Paris, avec lequel j’ai travaillé régulièrement pendant 6 ans. En parallèle, je suivais un photographe de studio et de natures mortes à Limoges. C’est à Limoges que j’ai fait la série Mascarade, qui était une façon de traiter de la tradition africaine de façon très contemporaine.

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Mascarade, 2005 © François-Xavier Gbré

En photographiant des masques, c’était aussi une façon de dénoncer l’hypocrisie et d’évoquer le masque psychologique que l’on peut porter en société. La série a été exposée au festival des Arts visuels d’Abidjan en 2007. C’est aussi pendant cette période que j’ai passé 3 mois en Côte d’Ivoire. J’ai travaillé pour le quotidien Fraternité Matin. C’était fin 2003-début 2004 et la période était très tendue dans le pays. J’ai fait des images de presse mais j’ai aussi commencé une série, Nouvelle ivoirienne, qui avait un côté poétique et doux à côté des événements violents que je couvrais au quotidien. Je voulais montrer le côté encore beau du pays. De retour à Lille, j’ai commencé à faire des tests pour des agences de mannequins et je suis parti à Milan.

Tu es donc devenu photographe de mode ?
Pendant 4 ans, j’ai assisté de nombreux photographes et j’ai fait de la mode mais aussi du design, de la beauté, de la déco, ça a renforcé mon intérêt pour l’architecture. J’ai côtoyé des gens comme Rankin, Michel Comte, Stephen Shore… J’ai aussi eu mon propre studio.

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Mes tissages urbains, 2007 © François-Xavier Gbré

En parallèle, tu as développé un travail personnel, comme Mes tissages urbains, qui a été exposé aux Rencontres de Bamako en 2009.
J’ai commencé cette série fin 2007 en Côte d’Ivoire. L’idée pour moi était de me réapproprier la ville à travers mes images. J’ai utilisé à chaque fois la même focale, les mêmes distances… et j’en ai fait des triptyques. En mettant les photos côté à côté, on arrive à une grande fresque. Ou comment reconstruire un imaginaire à partir du réel. Je ne connaissais rien aux festivals photographiques mais, sur les conseils du photographe Ananias Leki Dago, j’ai envoyé un dossier aux Rencontres et j’ai été sélectionné pour l’exposition panafricaine.

Comment est née la série Tracks ?
Je suis parti en Israël en 2009 et j’ai été poussé vers un travail plus pictural. J’ai eu envie d’évoquer l’homme et son histoire, sa mémoire, à travers l’architecture. Les murs parlent beaucoup, ce sont eux qui racontent l’Histoire… Puis j’ai découvert la piscine de Bamako. A l’époque, elle était entourée de barricades, que j’ai enjambées pour prendre mes photos ! Le lieu était déjà en chantier, les équipes chinoises travaillaient… du coup, j’ai saisi un entre-deux intéressant, comme ensuite dans l’usine Unilever, près de Lille. Une usine que j’ai toujours vue fumer et dont la fermeture a marqué des centaines de personnes. J’ai aussi photographié l’Hippodrome de Bamako, où il y a encore des courses, et l’usine Poyaud, en Charentes-Maritimes, qui fabriquait les moteurs SNCF notamment. Je suis à la recherche de formes. Et je veux continuer Tracks, notamment en explorant les traces coloniales en Côte d’Ivoire, en Erythrée. La liste est longue ! Une série, ça peut prendre un après-midi… ou dix ans.

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swimming pool - Série Tracks, Bamako 2009 © François-Xavier Gbré

Tracks est une série qui a besoin de « sous titres », de légendes sur le contexte car les images sont abstraites mais racontent des choses très concrètes…
Oui, le regard peut être trompé dans l’espace… on ne sait pas bien où l’on est. J’aime l’idée de perdre le spectateur, de lui enlever ses repères. C’est pour cela que, pour la piscine et l’usine Unilever, j’ai aussi enregistré des témoignages, très précieux, de personnes qui, souvent, n’ont pas de culture photographique. Ils voient le sujet et apportent un témoignage simple et brut qui dit beaucoup. Ils égrènent des souvenirs, souvent avec nostalgie, et finissent par parler politique ! La piscine a aussi servi de lieu d’entraînement de l’armée. Amadou Toumani Touré a peut être appris à nager là… En tous cas, ce militaire devenu président en a fait une priorité nationale ! Aujourd’hui, la piscine a été réhabilitée, l’entrée coûte 5 000 fcfa, c’est très cher. En fait, rien n’a changé, elle est toujours destinée à l’élite, comme dans les années 70… Mais j’espère tout de même qu’en sortiront des champions.

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Abdel Guiebre devant une fresque réalisée en mémoire de son frère Abba. Cernusco/n, Février 2011 © François-Xavier Gbré

Toutes les séries dont nous venons de parler, qui s’inscrivent dans une veine architecturale et urbaine, ont été réalisées en couleur. Mais tu mènes aussi un travail documentaire sur les immigrés en Italie, cette fois-ci en noir et blanc, pourquoi ?
L’idée était de raconter l’histoire de Noirs qui vivent parmi des Blancs… La série s’appelle d’ailleurs Negro Azzuro : un jeu de mot sur la couleur nationale, qui a une connotation positive et symbolise l’unité italienne. En italien, le « principe azzuro », c’est le prince charmant ! Moi j’ai voulu photographier « le nègre charmant »… Le fait de travailler en noir et blanc est aussi une façon de ne pas dater les images, de les rendre intemporelles. Je travaille en noir et blanc quand il y a de la colère. Car ce sujet est né avec la colère, après l’assassinat d’Abba, un jeune Burkinabé, à 500 m de chez moi le 14 septembre 2008. J’ai participé à la première manifestation, j’ai rencontré ses parents. Il y a eu une vague de contestation. A Milan, j’ai vraiment fait l’expérience de la discrimination. Je me suis toujours fait contrôler et mes amis blancs jamais… Dans le cadre du Plan sécurité, l’armée était déployée dans la ville, pas pour traquer Al Qaïda mais pour surveiller les étrangers.

Cette série a été utilisée cette année dans le cadre d’une campagne politique à Milan…
C’est un portrait social de l’Italie multiculturelle, donc elle a forcément une portée politique. Une amie, qui a connu la naissance du projet, s’est retrouvée choisie pour représenter une liste de gauche : elle a naturellement utilisé les images, accompagnées d’un message, pour illustrer sa campagne. Nous avons fait des actions en collant les portraits dans les rues de la ville. Je pense que c’est important de s’engager. J’ai fait le choix de laisser tomber le bling bling du milieu de la mode. C’est pour ça que je tiens à donner la parole aux gens. Mes fils directeurs, ce sont la migration, le métissage. En photographiant et en faisant parler les autres, j’en apprend aussi sur moi. On parle toujours de soi dans ses images.

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une partie de l’équipe du projet Campagna Affissioni Elezioni Comunali Milano 2011 © Laura Fantacuzzi

Voir en ligne : www.fx-photo.com