Une approche personelle autour d’un continent, l’Afrique Interview de Bénédicte Kurzen

, par Afrique in visu

Bénédicte Kurzen est une jeune photographe installée depuis 2005 en Afrique du Sud.
Elle revient dans cette interview sur son approche de la photographie, sa pratique et ses différents reportages qui l’ont menés dernièrement en République Démocratique du Congo ou encore au Nigeria.
A travers un travail intitulé « D.R CONGO : Sign Warfare » réalisé avec Jonathan Littell, elle a suivi l’armée ougandaise (UPDF) dans sa chasse aux rebelles du LRA.
Aujourd’hui elle mène plusieurs projets au Nigeria dont deux projets multimédias qu’elle a réalisé avec le journaliste Joe Bavier avec une Bourse du Pulitzer Center sur les violences actuelles qui tiraillent ce pays et un autre sujet sur la surpopulation mondiale.

Peux-tu nous présenter ton parcours jusqu’à ton arrivée à Johannesburg ?

Avant d’arriver à Johannesburg en 2005, je venais de passer deux ans entre le Moyen-Orient et Paris. En 2003, j’avais une maîtrise d’histoire en poche et ma maîtrise de sémiologie était en bonne voie. Et puis voilà ! Bing ! Mon séjour en Israël fut une réelle épiphanie. Mes études, mes stages étaient dérisoires. C’était d’autant plus ironique et paradoxal, que mon sujet de maîtrise en sémio s’intitulait « Le mythe du photographe de guerre ». Je démontais les référents et les mythes sur lesquels repose l’image héroïque du photojournaliste. En bref, je descendais en flèche le glamour de la profession, que les photographes encouragent et créent eux-mêmes. Mon point de vue n’a pas trop changé, sauf que je suis devenue photographe entre temps. Pour en revenir à la chronologie : j’ai définitivement quitté le Moyen-Orient en 2005, après que les gazaouites reprennent possession des colonies qui venaient tout juste d’être évacuées. J’avais beaucoup voyagé : Liban, Irak, Turquie, Syrie, Egypte et la perspective de vivre en Afrique était incroyablement excitante, même si je laissais de très bons amis derrière moi. Je ne suis retournée en Egypte que l’année dernière. C’était extraordinaire de revenir au Moyen-Orient dans de telles circonstances.

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Avril 2011 Une petite fille Berom montre une cicatrice sur son visage. En mars 2010, le village de Dogo Nahawa fut attaqué en pleine nuit par des Fulani. 400 villageois furent tués. Les raisons de l’attaque restent obscures. Jos et l’etat du Plateau plus generalement, sont le theatre de massacres, attaques réguliers entre différents groupes ethniques et religieux. © Benedicte Kurzen

Tu as commencé à travailler en faisant de la photographie de news, en particulier au Moyen-Orient avant de passer définitivement à la photographie documentaire ? Pourquoi et comment ?

Ce fut réellement un concours de circonstances, la vie quoi ! J’ai tout d’abord rencontré un Israélien qui avait besoin de moi pour couvrir Gaza, ensuite j’ai rencontré Stanley Greene, Patrick Chauvel. A 23 ans, on est impressionnable, on veut tout faire, tout voir, tout essayer et puis au milieu de toute cette agitation, on trouve éventuellement sa voie. Je couvre encore l’actualité mais je m’amuse aussi avec des portraits, des paysages, des doubles expositions, mon Holga, le polaroid etc... Je n’aime pas être enfermée dans une boîte avec une étiquette.

Peux-tu nous parler de ta démarche : Comment choisis- tu tes sujets ? Comment procèdes-tu sur place ?

C’est une vaste question puisque l’essence du photojournalisme, c’est un euphémisme, est précisément la fusion du journalisme et de la photographie. Il faut donc mener ces deux pratiques de front. C’est quasi artisanal : on bidouille, on tente de trouver la bonne distance – visuelle, émotionnelle, intellectuelle – on multiplie les sources, les contacts. C’est tout sauf de la science exacte. L’accès est le cœur de notre pratique. Pas d’accès, pas d’histoire. Je vous laisse imaginer à quel point il faut louvoyer parfois.

Pour ce qui est de la photographie je me sens très libre en revanche. Le choix est vaste et très personnel. J’ai longtemps travaillé au moyen format, mais avec mon nouveau projet je tente d’avoir une approche formelle plus réfléchie, pour éviter un écueil majeur de la photographie en Afrique : l’exotisme.

Aujourd’hui, ton travail est tourné essentiellement vers le continent africain et tes sujets sont régulièrement publiés dans la presse internationale. On connait pourtant la difficulté des photographes à être publier sur des sujets de fonds sur le continent africain. Comment cela se passe-t-il pour toi ? Et quelles sont les difficultés que tu rencontres pour mener à bien des projets sur la société en Afrique ?

Je n’ai jamais rencontré de difficultés particulières liées aux sujets « africains ». Il est vrai que certaine région du monde sont plus représentées que d’autres – Israël, Afghanistan etc. – mais un bon sujet est un bon sujet. En revanche, il me semble important d’engager une réflexion sur la façon de représenter le continent. Il faut comprendre que pour des occidentaux, il est parfois difficile d’approcher l’Afrique sans préjugés post – coloniaux ou de paternalisme. C’est politiquement incorrect de parler de cette façon mais c’est une réalité. C’est pourquoi plus que n’ importe où ailleurs, il est important de développer une vision personnelle en Afrique. D’autre part les Africains doivent comprendre que mon travail ne suit pas un agenda précis. Il ne s’agit ni de flatter, ni de critiquer mais juste de comprendre ce qui se passe.

Il serait intéressant de mettre face à face des occidentaux et des Africains pour parler de cette question. La représentation du continent africain est un enjeu crucial. On m’a demandé des sujets que j’ai du refuser, tant ils étaient stéréotypés. Le travail de Guy Tillim, Petros village, est vraiment un pied de nez à cet aspect de notre industrie. Il y a encore beaucoup à faire.

Tu as réalisé un travail à 4 mains intitulé « D.R CONGO : Sign Warfare » avec Jonathan Littell où vous avez suivi l’armée ougandaise (UPDF) dans sa chasse aux rebelles du LRA. Vous avez été en pleine immersion dans la brousse aux côtés de l’UPDF. Comment s’est déroulé ce reportage ? Dans quel contexte ?

Je n’avais jamais été dans un endroit aussi isolé et hostile à la présence humaine. La marche fut longue et pénible, très physique. Mais j’ai vraiment été abasourdie par l’atmosphère qui règne en sous bois dans la jungle. Il fait moite, chaud, on cherche ses pas, les soldats abattent à la machette des murs de végétation en permanence. Approcher la LRA par les traces qu’ils laissent dans la jungle était une idée brillante de Jonathan et je ne pense pas m’avancer en disant, que nous avons tous les deux partagé une expérience forte, le genre d’expérience qui soude.

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Près de grands potagers en pleine jungle, les UPDF ont découvert un campement important, préparé peut-être pour Joseph Kony, le chef de la LRA. Les huttes ont été brûlées, et les UPDF reviennent régulièrement chercher de nouvelles traces, RDC, 19 Mai 2011. © Benedicte Kurzen

Dans la jungle nous travaillions chacun à distance dans la colonne : il fallait être silencieux, concentrés sur nos pas, éviter les fourmilières. Les opportunités de faire des photos étaient rares, je devais n’en perdre aucune. Nous nous retrouvions lors des pauses et évidemment le soir pour faire le bilan et discuter avec les soldats. Tout s’est fait très naturellement. En rentrant nous nous sommes retrouvés à Paris pour parler des photos et de l’éditing. C’était excellent... Jonathan n’est pas le genre à laisser quoique ce soit au hasard et comme nous sommes tous les deux pointilleux et perfectionnistes, nous nous sommes mis d’accord spontanément sur l’approche. Le résultat est le mélange entre une collecte minutieuse et précise de signes, d’objets, d’indice dans un environnement clos, sans ciel et hostile.

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Lors de la marche, il est interdit de parler : les voix portent loin, et pourraient prévenir l’ennemi, forêt de Pasi, RDC, 15 Mai 2011.© Benedicte Kurzen
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En saison sèche, les points d’eau sont rares dans le bush. Leurs emplacements conditionnent les déplacements, tant des UPDF que des LRA, forêt de Pasi, RDC, 20 Mai 2011. © Benedicte Kurzen

En quoi consiste ton nouveau projet photographique au Nigeria avec le reporter Joe Bavier ?

Cela fait à peu près 3 ans que je m’intéresse au Nigeria. J’ai eu un coup de cœur absolu pour ce pays la première fois que j’y suis allée pour le New York Times. Lagos m’a électrisée. Une série d’évènements en 2010 – les massacres récurrents à Jos et dans l’Etat du Plateau notamment – m’ont convaincue qu’il fallait que je bosse là-bas. Ces gens sont viscéraux. J’y suis allée en Septembre 2010 pour un festival traditionnel à Kano. Je suis revenue déçue : j’avais fait de jolies photos de types en turbans. C’était totalement déplacé. J’y suis donc retournée pour les élections avec une bourse du Pulitzer Center et Joe Bavier, un super journaliste de l’écrit. Il était certain qu’une série d’actes violents se produiraient : nous étions tous les deux à l’épicentre d’une vague de violence insensée. Depuis les attaques, les attentats ne cessent de se multiplier. C’est terrible. Le projet au début était limité à une zone géographique précise : la Middle Belt, ou la zone de contact entre le Nord musulman et le Sud chrétien. Mais maintenant l’actualité dicte mes déplacements.

Quelles sont tes actualités pour ce début d’année 2012 ?

Je prépare deux projets multimédia pour le Pulitzer Center et je suis en plein editing de mon projet. Ce n’est pas facile de faire sens et d’être consistant dans son approche. C’est les montagnes russes émotionnelles : il y a des jours où on voudrait tout jeter par la fenêtre et d’autres où tout est limpide.

Ces derniers jours mon attention s’est portée sur les tarifs et les façons dont les photographes indépendants sont payés. Après un appel lancé sur Facebook, j’ai reçu pas mal de réponses qui traduisaient toutes la même frustration, la même colère. Les photographes ne sont pas organisés et nous laissons les publications nous exploiter. Je ne sais pas encore quoi faire des infos récoltées. Un blog ? Un site d’infos par pays ? Peut être que quelqu’un qui lit ces lignes pourra offrir son soutien.

Je suis actuellement au Nigeria pour un reportage sur la surpopulation mondiale. Ce soir j’ai photographié une femme donnant naissance à un petit garçon dans le noir complet. Après la naissance et l’extraction du placenta, les sages femmes se sont mises à prier. C’était un moment indéfinissable et fort et triste et joyeux.

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Avril 2011 . Des hommes tentent d’éteindre le feu qui a détruit le marché de Kafanchan, lors des violents affrontements qui eurent lieu après les élections présidentielles à travers le Nord du pays. Human Rights Watch après une enquête fouillée a pu décompter plus de 800 victimes. © Benedicte Kurzen
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Avril 2011 L’ornement d’une église à Kaduna après qu’un incendie ait ravagé l’église entièrement. © Benedicte Kurzen

Voir en ligne : www.benedictekurzen.com