Autopsie d’une tour

, par Olivia Marsaud

C’est un travail de 5 ans (2008-2013) qui tient autant de l’art que de la recherche, oscillant entre photographie documentaire, compilation d’archives, collages et détournement d’images. Une somme hybride montrée pour la première fois dans son ensemble par un duo attachant : le photographe sud-africain Mikhael Subotzky et l’artiste anglais Patrick Waterhouse. Le sujet ? Ponte City, l’immeuble qui surplombe Johannesburg de sa hauteur (54 étages, 400 appartements). Il a été tour à tour emblème de l’essor économique et de l’exclusion sociale (rêve moderniste, sa construction a démarré en 1976 et l’immeuble était réservé aux blancs) puis symbole du déclin du centre-ville post-apartheid (les blancs sont partis et le lieu a été squatté par des noirs pauvres) pour devenir enfin le quotidien, plus contemporain, d’une classe moyenne qui tente aujourd’hui de s’imposer (de survivre ?).

« Il y a eu comme un mythe autour de ce building, avec beaucoup d’exagérations. Le site a été racheté en 2007 pour être rénové mais avec la crise financière, le projet s’est effondré et le lieu avec. Du coup, les histoires les plus folles ont couru : que c’était un lieu de prostitution, de vente de drogue… aujourd’hui, on est dans une situation normale. Il n’y a pas de squatteurs, les gens paient leur loyer. Des blancs reviennent même y habiter », indique Mikhael Subotzky. « Alleluiah est l’une des premières personnes que nous avons rencontré et c’est aussi le plus ancien résident de Ponte. Noir, il a commencé à travailler dans la tour en 1981, il s’occupait de l’entretien de la piscine – à l’époque les architectes avaient prévu des magasins, des lieux de vie, avec ce slogan : « Live in Ponte et never go out ». Il nous a raconté qu’il n’avait pas le droit de regarder les blanches dans les yeux et les cabines de la piscine étaient réservées aux blancs. Nous les avons d’ailleurs retrouvées telles qu’elles et cela a été un vrai choc. Après la fin de l’apartheid, Alleluiah a vécu la période de l’abandon de Ponte, puis les expulsions en vue de la rénovation et le chantier. Il a tout vu ! Il y a quelques semaines, il m’a dit au téléphone qu’il était super content : la piscine venait d’être réouverte aux habitants… »

Ponte City est un matériau fascinant donc, que les deux jeunes créateurs (ils ont tous les deux 33 ans) ont voulu aborder sous toutes ses facettes : architecturale, historique, sociologique, humaine. « Lors de notre travail sur cette entité complexe, nous avons mis en place des typologies », explique Patrick Waterhouse. Ainsi, comme la première prise de contact avec les habitants s’est faite dans les ascenseurs, Mikhael Subotzky s’est livré à une série de portraits qui, bien qu’elle soit systématique (toujours le même décor, quasi au même endroit) n’est jamais ennuyeuse. Il a ensuite photographié toutes les portes (ouvertes/fermées/entrouvertes) des appartements, et les vues sur la ville depuis les fenêtres, avec des jeux de lumière, de contre-jour, de vitres et d’ombres. La série est très réussie.

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Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos
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Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos

La scénographie respecte cette idée de spirale (la tour est ronde) et de strates qui sous-tend l’architecture et l’histoire de Ponte City, « symbole d’une ville et de son attractivité », comme le résume Patrick Waterhouse. « Joburg, c’était la ville de l’or et elle n’a eu de cesse, jusqu’à aujourd’hui, d’attirer les migrants des pays voisins et les ruraux en quête de réussite ». Lorsque les deux photographes ont commencé à travailler, les travaux de rénovation avaient commencé. De nombreuses personnes –dont beaucoup d’immigrés – avaient été chassées, parfois précipitamment, laissant des bouts de vies dans Ponte City. Une mine, pour Subotzky et Waterhouse, devenus archéologues de ce passé fantomatique et de ces fragments d’intimités. Ils sont compilé les documents, photos, lettres retrouvés sur les lieux et ont même réussi à reconstruire des histoires, comme celle de Kabangu, originaire de République démocratique du Congo.

Le parti-pris des deux auteurs a été de montrer la tour de l’intérieur, allant même jusqu’à faire une série de photos volées depuis les coursives internes. C’est la tour qui voit et pas celle qui est vue. Ce qui donne, en définitive, une impression un peu étouffante. La seule image de la tour dans son environnement (la fameuse photo de Subotzky montrant des prêtres en prière sur un terrain vague, avec Ponte City derrière) se trouve… dans la cafétéria du BAL. Dommage de n’avoir pas exploité les autres clichés pris par le photographe sur ce thème, qui replacent vraiment la tour dans son contexte (et que l’ont peut voir dans le livre du projet qui vient d’être édité).

De manière générale, et de façon assez inattendue, les photographies de Subotzky ne sont pas mises en valeur. Au milieu des archives, plans, affiches publicitaires, coupures de presse, on ne les voie presque pas. Certaines ont été utilisées pour des collages, pas toujours très heureux, la seule bonne idée du genre étant une série qui superpose les photos abandonnées par les anciens habitants aux lieux dévastés immortalisés ensuite par le duo. Mais l’avalanche de documents et de données affaiblit la force de ces images qui restent pourtant, selon moi, la facette la plus forte de l’exposition. Une force qui tient en quelques photographies, comme celle de ce couple enlacé dans une baignoire qui dégage une sensualité muette et un tendre abandon. Comme celle de cette petite fille en robe orange qui se grandit dans la cuisine en se souriant à elle-même. C’est au cœur de ces images que ce vaste et laborieux travail sur l’imaginaire collectif prend toute sa chair. Et tout son sens.

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Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos
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Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos
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Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos
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Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos

Voir en ligne : www.le-bal.fr