Butterflies Are a Sign of a Good Thing Une interview d’Ulla Deventer

, par Jeanne Mercier

En février dernier, lors du Jury du prix Cap prize, je remarquais la série "Butterflies Are a Sign of a Good Thing” d’Ulla Deventer. A travers ses images, je plongeais dans un univers surréaliste et enfantin, à la limite de la culture pop qui m’interpellais. A la lecture du titre et des textes, la poésie des mots employés par l’auteure était comme une respiration. Comme elle l’explique dans son interview : « Toutes mes images se créent sur des paroles qu’on me raconte. » C’est aussi ce choix de ne pas traiter de manière documentaire "les travailleuses de sexe" mais de choisir mettre en scène, que je trouvais pertinent. Ce choix de créer un autre imaginaire , une autre représentation, loin des clichés habituelles sur la prostitution .

Bonjour Ulla, peux tu nous présenter ton parcours en quelques mots ainsi que ton travail de recherche actuel, en tant qu’étudiante chercheuse à la Koninklijke Academie voor Schone Kunsten Anvers, BE ?
Bonjour Afrique in visu ! J’ai commencé ce projet il y a déjà 4 ans. C’était pendant mes études en Belgique, à Anvers (Koninklijke Academie voor Schone Kunsten Anvers). La prostitution est un sujet qui est surchargé de préjugés, sur lequel chacun(e) a déjà sa propre vision et sur lequel plein d’autres travaux artistiques existent déjà. Alors, je souhaitais trouver un langage visuelle qui outrepasse les stéréotypes, qui soit subjectif en m’inspirant de mes sujets. Pour cela je voulais vraiment collaborer avec ces femmes, m’inspirer d’elles pour pouvoir créer des images qui racontent des petites histoires intimes et personnelles, en montrant des aspects moins évident. Après avoir développée une série sur le quartier rouge à Bruxelles avec lequel j’ai obtenu mon Master (MA FA), j’ai continué à garder contact avec ces femmes et nous avons développé une relation assez proche. Cela m’a amené à découvrir de nouveaux aspects, parce que nous nous sommes donné des rdv chez elles dans leur intimité. D’un autre côté, pour pouvoir avancer sur ce projet, j’avais besoin de nouvelles influences et j’ai décidé de continuer dans d’autres villes. C’était d’abord Athènes et puis Paris. De faire la connaissance avec ces autres capitales et autres quartiers rouges m’a appris énormément de choses et a donné plus de profondeur au projet. Cela m’a appris à mieux appréhender le milieu de la prostitution, mais aussi à développer de nouveaux rapports avec les gens en général, avoir plus d’empathie. Pendant cette période, j’ai développé ma propre manière d’aborder les gens. J’ai la chance d’avoir eu des conversations très profondes et personnelles avec des travailleuses du sexe, mais aussi avec des gens proche du milieu, comme des clients, des travailleurs sociaux, des gens sans papiers qui travaillent la nuit comme une sorte de « bonne à tout faire »pour les travailleuses du sexe. Pour moi, la prostitution nous montre beaucoup sur notre société, sur nos désirs, tabous et limites. On « comprend » et « sait lire » une ville beaucoup mieux après avoir découvert son quartier rouge, mais aussi sa propre position à l’intérieur.

J’ai rencontré des femmes avec des nationalités très différentes. Beaucoup sont originaires d’Europe de l’Est, mais aussi d’Afrique de l’Ouest. J’ai particulièrement collaboré avec des jeunes femmes du Nigeria et du Ghana qui m’ont racontée leurs passés et aussi leurs débuts dans la prostitution, leurs voyages jusqu’en Europe. Je me suis familiarisée de plus en plus avec leurs cultures, et voulais vivre par moi même la situation dans leurs pays. Pour des raisons de sécurité, j’ai finalement décidé de commencer au Ghana. Avec le support d’une bourse de VG Bildkunst, j’ai passé 6 semaines à Accra, le capitale de Ghana. C’était une expérience très intense, et je suis tombée amoureuse de ce pays dès mon arrivée, avec son style de vie qui est très sensuel et directe. J’ai pu rencontrer des travailleuses de sexe mais aussi des hommes qui ont parlé de leur propre vision sur les femmes et la sexualité, et leurs cultures. Cela m’a montré la complexité de ce sujet et comment le point de vue a toujours une importance cruciale.

Après avoir fait ce voyage, avec les premiers résultats dans mon dossier, j’ai rencontré mon ancien prof d’Anvers sur le festival international de photo à Arles. En parlant de mon parcours, il m’a motivé pour participer à un programme de recherche à l’Académie d’Anvers. Le concours même était un vrai défi pour moi, car il m’a forcé à préciser mes pensées sur mon sujet. J’ai eu la chance d’avoir des échanges énormément enrichissants avec d’autres personnes. Et finalement, ça a marché ! Ma recherche se focalise sur la stigmatisation, et comment l’art peut être un outil pour atténuer ce stigma. Pour le faire, je cherche l’échange avec d’autres personnes qui travaillent sur le même sujet, mais AUSSI dans d’autres domaines (je cherche aussi l’échange avec d’autres artistes). Dans la sociologie, on dit que le problème principale sur le stigma, c’est que les gens, qui créent la « norme », et qui discutent sur le stigma, sont toujours les gens privilégiées. Ce qui nous rend incapable de quitter cette spirale. Parce qu’on oublie d’intégrer les gens stigmatisés. Et c’est exactement là où je veux commencer : collaborer avec ces gens qui sont touchés par cette stigmatisation et leurs donner la parole, travailler avec eux à long-terme. A mon avis, c’est la seule possibilité de les comprendre et de créer des images authentiques. Sinon, on répète et confirme ses propres idées et c’est tout. A mon avis, cette collaboration devrait être appliquée en générale, aussi dans le domaine des sciences.

Au Ghana, je vais avoir lors de mon prochain séjour mon propre studio où je vais vivre avec une des protagonistes de la série. Ce lieu me permettra aussi d’inviter des gens et de créer un atelier, où les femmes peuvent créer leurs propres images. C’est à elles de décider quelle part de leur histoire elles ont envie de partager avec le monde. En plus, je vais rencontrer un groupe d’activistes local, qui se mobilisent pour les droits des femmes. Nous avons envie de chercher des possibilités de collaboration. Je suis aussi en contact en ce moment avec d’autres artistes qui travaillent sur ce sujet pour imaginer des échanges. Bref, le sujet de la stigmatisation et notre regard social sur la femme, est très complexe et la prostitution est seulement l’un des sujets possibles. Mon but lors de cette année de recherche c’est de devenir encore plus précise sur cet objectif et de construire un bon réseau avec lequel je vais être capable de poursuivre mon parcours.

Depuis 2013, tu as entamé un travail sur le long terme autour des travailleuses de sexe d’abord en Europe et en Afrique. Pourquoi t’es tu intéressée à ce sujet ?
Je suis quelqu’un qui se laisse beaucoup guider par ses intuitions. Je trouve mes sujets instinctivement, et c’est après que je commence à faire mes recherches. Et j’ai appris que cette approche un peu naïve me permet aussi de garder un regard ouvert, sans idées préconçues. Par exemple, je ne connaissais pas tous les problèmes politiques dans le quartier rouge bruxellois quand j’ ai commencé à y travailler. Mais c’est par les femmes que je l’ai appris, avec les travailleurs sociaux et puis par des recherches dans les médias. Ce qui m’intéressait tout d’abord, c’était la double vie que ces femmes vivent. Je pense que nous avons tous un côté de notre personnalité que nous ne montrons pas. Mais lorsqu’on travaille dans la prostitution, cela touche à une autre nécessité. Ces femmes risquent d’être réprouvées par leurs familles, si les proches découvrent ce qu’elles font comme travail. La plupart du temps, les femmes sont mariées, ont des enfants mais même leur mari ne savent pas ce qu’elles font. Mais c’est la même chose pour les clients : il y a des hommes de toutes sortes qui y vont. Également : la plupart d’entre eux ont leurs familles à la maison. C’est un domaine énorme, grand et influent, mais qui reste dans la clandestinité. Plus je passe du temps sur ce sujet, mieux je comprends pourquoi j’en suis venue à m’intéresser à ce sujet : ces femmes sont des observatrices excellentes de notre société. Ce sont elles qui ont vraiment connaissance de nos peurs et nos désirs. Elles savent écouter tout le monde. On peut apprendre beaucoup si on comprend nos vies sexuelles. Pour moi ce sont ces rencontres avec ces femmes qui m’intéresse. Et plus j’y passe du temps, plus je vois la complexité et mon désir d’en découvrir de nouveaux aspects.

Ton travail au Ghana, “Butterflies Are a Sign of a Good Thing” est multidisciplinaire, on y trouve déjà des photographies, portraits, détails,dessins, interviews. Qu’apportent chacun de ces éléments à ton propos ?
Comme le projet est imaginé en collaboration, on expérimente ensemble de manière très subjective. Mais avec le but de créer un langage visuel dans lequel chacun peut se retrouver et avoir sa propre connexion. L’approche multidisciplinaire me permet de créer une atmosphère. Les spectateurs peuvent découvrir le projet de différentes manières. Il y a des gens qui savent mieux lire un petit dessin au lieu d’un portrait, mais c’est également le dessin qui ajoute un sentiment pour certains messages et vice versa. En outre, je préfère proposer aux femmes des médiums différents pour s’exprimer. Comme la plupart ne peuvent pas montrer leurs visage, la voix peut être un medium pour partager son histoire avec le public. J’ai envie de créer une langue pleine d’émotions qui est facile à approcher. Et qui reste ouverte pour que chacun en ait sa propre imagination. Je ne veux pas présenter une vision fixe mais plutôt soulever des questions et rester ouverte pour trouver toujours de nouveaux aspects, et créer une plateforme pour des rencontres.

Il y a une part de mise en scène dans tes images bien qu’elles documentent aussi comme tu l’expliques la vie d’une jeune femme dans une métropole africaine. Comment et pourquoi mêles- tu ces deux pratiques ?
Parce que c’est comme cela que je vois le monde. Parce que je parle de la réalité et de notre présent. Et ce sont des histoires réelles et c’est important que l’audience puisse sentir cela. Mais j’y ajoute un monde subjectif pour compléter mon message créé à partir du subconscient. Cela permet de guider le public dans mon univers. Alors j’aime mélanger cet imaginaire avec d’autres images plus documentaires. C’est ainsi que mon message est complet.

Dans tes deux séries en Europe et en Afrique, l’univers est surréaliste. Parfois à la limite de la culture pop ou d’une univers presque enfantin (de paillettes, pois et licorne). Qu’évoques tu à travers cela ?
Pour moi, il ne s’agit pas de faire de la documentation. Mème si les spectateurs savent que les images sont de Bruxelles ou d’Accra, elles peuvent représenter des histoires qui se passent partout. En créant un univers surréaliste, je reste aussi dans un monde subjectif et j’invite mes spectateurs à y ajouter leurs propres visions. La mise en scène me permet de rapporter des faits et d’aller à l’essentiel de mon message. Faire la photo pour moi c’est comme faire la peinture. J’aime contrôler ma composition.
Concernant le côté enfantin : J’ai appris que ces femmes malheureusement ont souvent vécu une enfance très difficile. C’était pendant cette période de leur vie qu’elles ont commencé leurs premiers pas dans la prostitution. J’aimerais ajouter une anecdote : Très récemment, pendant une visite chez une femme à Bruxelles, je me suis rendue avec elle dans un bar dans le quartier rouge. Il n’y avaient que des gens de ce milieu. Nous avons parlé de nos relations avec nos mères avec les femmes présentes. Très vite, l’une d’elle, est partie. Puis elle est revenue et m’a dit : « Je ne pouvais plus supporter que votre voix ressemble à celle de ma mère. Je ne peux plus la voir à cause de mon père qui ne me laisse pas la voir… » Elle s’est alors excusée du fait de travailler dans ce milieu là. La femme qui m’ accompagnait a dit : « Tu sais quoi ? La seule raison, pourquoi on commence à faire ce travail, c’est parce que l’on est seule ». Cette phrase m’a énormément touchée. Elle résume tout en quelques mots. Je crois que c’est à cause de cette nostalgie d’un foyer, d’un refuge que l’on a pas eu pendant son enfance, que toutes ces femmes s’entourent d’objets très enfantins. Je ne suis pas psychologue mais c’est mon ressentie. Ces femmes ont deux visages, celui d’un monde très adulte, avec leurs expériences et l’autre qui est très fragile, presque infantile. Alors le côté pop et surréaliste finalement parle de leurs désirs, de finalement vivre comme elles le souhaitent.

Les mots semblent être important dans ton travail. On peut le remarquer entre autre dans tes titres, très évocateurs « I’ve Never Been Big Sick » ou encore “Butterflies Are a Sign of a Good Thing” ou les poèmes inclus dans tes textes ( Je pense notamment à Maryland Maryland....)
 Peux tu nous parler de ton rapport images/mots ?
Pour moi, ces mots sont des poèmes qui aussi produisent des images et des imaginaires. Ils remplacent un image, ils dépassent leurs rôles de sous-titres. Toutes mes images se créent sur des paroles qu’on me raconte. Moi je décide après lesquelles je transforme en photographie et lesquelles je préfère laisser brut : en mots.

Pendant ce printemps, tu retournes au Ghana pour continuer ton projet « Butterflies are a Sign of a Good Thing ». Que découvrira-t-on dans tes prochaines recherches ?
Cette fois, j’ai loué mon propre petit studio. Cela va me permettre d’avancer la collaboration avec mes protagonistes. Comme je l’expliquais au dessus, j’espère pouvoir créer un atelier d’art chez nous pour inviter d’autres femmes à échanger des idées et à créer des nouvelles œuvres. J’ai envie de les motiver à créer leurs propres œuvres. Et j’ai envie d’avancer aussi sur mon rapport aux textes. Je vais faire plus d’interviews, aussi avec des hommes. J’ai aussi un contact avec une organisation locale à Accra qui s’occupe des femmes et nous avons envie de trouver des possibilités pour collaborer et d’apprendre, les uns des autres. Actuellement, peu de structure, s’adresse aux femmes prostituées au Ghana. Ainsi la majorité des femmes qui j’ai rencontré veulent partir à l’étranger, car elles ne voient pas d’autres perspectives. Il y a trop peu de prévention sur place. J’ai envie de rechercher des possibilités avec d’autres femmes localement.


Quels sont tes projets (expos, résidences, livres, etc...) dans les prochains mois ?
Je vais donc travailler au Ghana jusqu’en Juin. J’ai la chance d’avoir une bourse de la fondation hambourgeoise Rudolf Augstein pour ce voyage. Je présenterai ensuite le résultat à Hambourg en août. En septembre, j’aurais une expo solo au Organ Vida Festival en Croatie à Zagreb. C’est un grand honneur pour moi d’avoir deux fois la possibilité d’exposer mon projet en public et je me réjouis fort des possibles échanges avec les visiteurs. J’envisage aussi d’éditer un livre qui rassemblerait tous les aspects différents de mon projet pour en révéler la complexité. C’est malheureusement avant tout une question de moyen mais j’espère bientôt trouver une possibilité pour le réaliser.

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Ayshe Abigail
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