Chronique Kabyle Le village de M’cisna

, par Camille Millerand, Nadir Dendoune

Une série d’images réalisée par Camille Millerand, issue d’une commande réalisée pour la revue Homme et Migrations à l’occasion des 50 ans de l’indépendance de l’Algérie (numéro publié en septembre 2012) sur laquelle Nadir Dendoune, écrivain, a réagi en racontant son rapport à l’Algérie.

Je ne suis jamais allé à M’Cisna, peut-être que j’y suis passé un jour sans savoir que j’y étais. Les villages kabyles se ressemblent tellement : sans doute parce qu’ils racontent souvent les mêmes histoires. Mes parents viennent d’Ighil Larbaa, non loin de M’Cisna. Je me souviens de nos voyages étant petit. Les valises étaient préparées un mois à l’avance. Chargés comme des mulets, avec la fameuse malle bleue en ferraille bondée de cadeaux pour les cousins du « bled », on descendait jusqu’à Marseille avec un oncle qui faisait le chemin avec nous. Mon père n’a jamais su conduire, ou écrire, ou lire ; c’est difficile une vie sans savoir faire tout ça, et Dieu sait qu’il a essayé pourtant, mais passé un âge, il y a des verrous qui s’installent à l’intérieur du cerveau.
Sur place, à Marseille, on attendait des plombes que le bateau arrive. Mes parents ont toujours eu peur d’arriver en retard : ils payaient aussi toujours leurs factures à l’avance. La peur quand elle vous gagne…Le voyage durait un jour entier. Vingt quatre heures et souvent beaucoup plus parce que le bateau n’arrivait jamais à l’heure à quai, ne quittait jamais Marseille à l’heure, et n’arrivait donc jamais à l’heure à destination, mais c’était pas grave parce qu’on était tous ensemble et quand tu voyages avec le sourire, avec les gens que tu aimes, les heures se transforment en minutes.
A Béjaia, au port, de l’autre côté de la Méditerranée, un autre cousin venait nous chercher avec une vieille Peugeot, de vieilles dents aussi, sa bagnole, elle était souvent de couleur blanche avec de la poussière partout et des suspensions à deux balles, et c’était un autre voyage avant d’arriver jusqu’au village. Tout le monde nous attendait et mon père avait le sourire qui faisait beau à voir. Mon père aujourd’hui, a un âge où on s’approche de la fin. Il me fait penser à M.Hamiche ou à M.Zouhani, deux des retraités photographiés. Comme eux, mon père a passé une partie de sa vie à construire une belle maison en Kabylie, plusieurs étages avec un beau jardin, qui surplombe la vallée, une vue à couper le souffle ; il l’a construite comme on bâtit un empire, un peu dans l’espoir que ses enfants fassent le chemin inverse qu’il avait fait, lui, l’immigré algérien, il y a plus de 60 ans maintenant. Des « maisons fantômes » qui restent vides une grande partie de l’année, belles pour rien, belles à l’extérieur, sans la chaleur humaine à l’intérieur…Mais les enfants de mon père, les enfants de M.Hamiche ou de M.Zouhani et de tous les autres, sont Français, ils ne viendront pas s’installer en Kabylie, du moins pour la grande majorité, il y a toujours des exceptions et heureusement. Et quand bien même, ils décideraient de venir vivre ici, que feraient-ils ?
50 ans après son indépendance, ce qui est peu en vérité dans l’histoire d’un pays, la grande majorité des jeunes n’ont qu’un rêve : fuir l’Algérie où les perspectives d’avenir sont aussi étroites qu’un trou de serrure. Ils ne veulent plus entendre parler du passé glorieux de leur pays, qui n’intéressent souvent que les plus âgés ou les intellos, ils veulent juste travailler pour réussir leurs vies. Diplômés ou pas, la plupart se retrouvent à tenir des murs fissurés. Et ceux qui auraient la chance de trouver un travail, touche un salaire de misère pour un boulot « casse dos ».
A chacun de mes voyages dans le village de mon père, je suis mal à l’aise. Mal à l’aise parce que je vois bien que beaucoup aimeraient être à ma place ; à la place de l’Immigri, comme ils disent. Le petit Français. S’ils savaient…Sur le papier, c’est vrai, ça fait rêver. Le pays des Droits de l’Homme, Paris, la mode, la bonne bouffe, les Champs-Elysées, les gonzesses, la liberté de dire ce qu’on veut, quand on veut, un passeport français qui permet de voyager partout. Tout le contraire d’un passeport algérien qui n’est pas vraiment un passeport en fait puisqu’il interdit d’entrer à peu près partout dans ce monde d’abrutis où le fort dicte toujours sa loi. Et pourtant, souvent, je les ai envié ces « blédards ». Eux, au moins, ont un pays. J’ai trois passeports (Français, Algérien et Australien). et j’ai l’impression de plus en plus de n’appartenir à aucune nation. Le derrière entre deux chaises, je devrais dire entre trois. Finalement, un des points commun que j’ai avec mes frères algériens, c’est ce même désir de foutre le camp, de disparaître du pays pour réapparaitre ailleurs en meilleure forme. Tandis qu’eux rêvent de venir s’installer en France, moi je n’ai qu’une seule envie, de le quitter, parce que s’il faut être étranger, autant l’être loin de chez moi.

Nadir Dendoune

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Embarcadère au port de Marseille en direction de l’Algérie. © Camille Millerand
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Bagages embarqués sur le "Tariq Ben Ziad" qui assure la traversée Marseille- Bejaia. C’était le premier bateau à relier la France et l’Algérie. © Camille Millerand
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Retraité, Mr Mahfouf retourne chaque été en Kabylie pour passer des vacances avec ses petits-enfants. Pendant 40 ans, il a travaillé chez Brandt dans la région lyonnaise. © Camille Millerand
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Sur les hauteurs du village de M’cisna, situé à 60 KM de Bejaia en Kabylie, à 700 m d’altitude. © Camille Millerand
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Imoula, collé à M’CISNA, où les gamins du village attendent toujours qu’on leur construise un espace culturel. © Camille Millerand
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Le domino est très populaire en Algérie. Un jeu qu’on pratique dans les cafés. © Camille Millerand
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Principal café de M’CISNA où les jeunes ont l’habitude de se retrouver pour regarder les matchs de foot. © Camille Millerand
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Ali et Boubakeur alternent les petits boulots. Ici, ils viennent changer une ampoule. Comme beaucoup de jeune du village, ils rêvent de quitter l’Algérie. © Camille Millerand
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Mouloud, 28 ans, fabrique à la main des ustensiles de cuisine dans une fonderie. La seule entreprise du village... © Camille Millerand
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Sofiane, 20 ans, agriculteur, gagne autour de 50 000 dinars / mois (environ 500 euros). © Camille Millerand
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A 77 ans, Mr Hamiche Abdallah, a passé une partie de sa vie en France. Il a décidé de venir passer sa retraite dans son village natal. A droite, son petit-fils Merzouk, 19 ans, vient d’avoir son bac. Une grande fierté pour son grand-père. Durant l’époque coloniale, il n’a pas pu aller à l’école et a appris le français sur les chantiers français. © Camille Millerand
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Mr Zouhani, 80 ans, a quitté M’cisna en 1951 pour s’installer à Aubervilliers, dans la banlieue parisienne. Ouvrier qualifié, il a fait la majeure partie de sa carrière à l’usine automobile Chausson à Gennevilliers. Depuis qu’il est à la retraite, il fait des allers-retours entre l’Algérie et la France. En Kabylie, il se sent moins à l’étroit, surtout depuis qu’il a achevé sa grande maison de 3 étages. © Camille Millerand
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Aziz Boussaid était ingénieur qualité dans une imprimerie parisienne. Il regrette que ses enfants et ses petits-enfants, nés en France, viennent rarement passer leurs vacances dans la maison qu’il a construite en Kabylie. © Camille Millerand
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Après avoir travaillé une dizaine d’années à Aubervilliers (93) en tant qu’agent de sécurité, Mohand Boussaid est rentré dans son village en 1977.Depuis, la France lui verse une pension d’invalidité de 239 euros par mois. Trop peu pour pouvoir se faire soigner en France. © Camille Millerand
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Mr SABA Mokrane, 80 ans a combattu auprès du FLN pendant la guerre d’Algérie. Il est l’un des derniers survivants. Il a transformé son garage en lieu de mémoire pour transmettre son histoire. © Camille Millerand
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5 juillet 2012, 50ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Ce jour de fête nationale a été très peu célébré par les habitants du village. © Camille Millerand

Voir en ligne : www.camille-millerand.com