De l’Afrique à Paris Photo

, par Olivia Marsaud

Pas de surprises mais des séries de haut vol. C’est déjà ça. Au cœur du safari ParisPhoto, si l’on met de côté les immanquables clichés de visions exotiques du continent, on a pu sentir quelques coups de frais. Être accueilli, à l’entrée de la foire, par la galerie sud-africaine Stevenson, est une bonne entrée en matière. Les diptyques urbains de Guy Tillim dialoguent avec les ombres graphiques de Viviane Sassen. Pieter Hugo est présent avec trois images tirées de sa série « Kin », exploration personnelle de l’Afrique du Sud, à travers des paysages, des portraits ou des natures mortes - mention spéciale pour le canapé blanc, usé et déchiré. (La série a été exposée jusqu’au 15 novembre dans le bel espace de Cokkie Snoei à Rotterdam, avec un bel accrochage.) Tandis que les vaches quasi-sacrées de Daniel Naudé regardent passer les portraits d’Edson Chagas. L’artiste angolais, Lion d’or à la Biennale de Venise 2013, présenté pour la première fois par Stevenson, y montre trois images tirées de la série « Tipo Passe ». Des portraits pris sur fond blanc, comme des photos d’identité, mais dont les modèles portent des masques traditionnels, sortis ainsi de leur contexte et comme suspendus entre deux mondes.

On a vu aussi la monographie de Roger Ballen, un corpus puissant, aux tonalités de gris maîtrisées, rehaussées par des marie-louise grises elles aussi. Et tout ce qui fait la force de l’univers Ballen : des mises en scènes à la lisière de la folie et du surnaturel, des oiseaux et des hommes, des dessins et des graffitis. Un univers inquiétant, qui bouscule. Enfin, la galerie Kamel Mennour a présenté un ensemble intéressant dédié à Alger. Marie Bovo et ses balcons sur l’Algérois, Alfredo Jaar et son clin d’œil à Lucio Fontana et Zineb Sedira, qui a enquêté sur la « maison fantôme » de Bologhine. Une maison de l’époque coloniale abandonnée en front de mer, qui a d’abord été hôtel de luxe, avant d’être un hôpital militaire pendant la deuxième guerre mondiale puis transformée en école mixte (la première du pays) et plastiquée par l’OAS en 1962… En écho, on a trouvé à quelques stands de là, les magnifiques tirages grand formats de vues d’Alger de Stéphane Couturier (Galerie Polaris).

Voici mes cinq autres coups de cœur

1 – Cristina de Middel. « This is what hatred did » (Black Ship).

Issue de la résidence de la photographe espagnole au Nigeria, à l’invitation d’Azu Nwagbogu, directeur du Lagos Photo Festival, cette série est une réussite autant plastique que narrative. Cristina, qui a remporté un énorme succès avec les « Afronauts » s’est inspirée ici du livre de l’écrivain nigérian Amos Tutuola, « Ma vie dans la brousse des fantômes ». Publié en 1954, celui-ci raconte les péripéties d’un jeune garçon forcé de fuir son village attaqué par l’armée. « La seule façon pour lui de survivre est d’aller dans la brousse, un territoire magique où les humains ne sont pas les bienvenus et où les esprits yorubas vivent et se battent », explique la photographe qui a transposé cette histoire dans le bidonville de Makoko, à Lagos. Le résultat est poétique, surréaliste et vous transporte.
This is what hatred did (Black Ship) © Cristina de Middel

2 – Sammy Baloji. « The album » (Galerie Imane Farès)

Le photographe congolais poursuit son exploration de l’histoire coloniale de la RDC et des cicatrices qu’elle a laissées, pas toujours bien cicatrisées, notamment au Katanga, sa région natale. Passionné d’archives, le voilà qui expose les photos de l’expédition du major Pauwels, à la manière des photo-montages et photo-collages qu’il affectionne particulièrement. Donnant à voir ainsi un patchwork dérangeant, où les hommes sont montrés comme des bêtes et vice-versa. Il mélange les anciennes photographies noir et blanc d’époque avec des clichés de guerre récents pris par le journaliste Chrispin Mvano dans la région de Goma. En 2013, 100 ans après l’expédition de Pauwels, Sammy Baloji, refait le voyage : « Mon idée était de retourner aux endroits visités par Pauwels pour documenter, à travers à la fois mes propres images et celles de Chrispin, la guerre et la violence qui y fait rage depuis des décennies. » Imane Farès montre ces planches au mur, alors même que ce travail d’histoire conviendrait mieux à une publication. Un choix courageux.
Pauwel's Album, p. 23 © Sammy Baloji, Courtesy of the artist and Imane Farès
Pauwel's Album, p. 27 © Sammy Baloji, Courtesy of the artist and Imane Farès
Pauwel's Album, p. 49 © Sammy Baloji, Courtesy of the artist and Imane Farès

3 - Nicola Lo Calzo, « Ayiti », « Tchamba », « Casta » (Galerie Dominique Fiat)

En 10 images, le photographe nous fait entrer dans son univers et son travail toujours cohérent bien qu’éclaté entre l’Afrique et ses diasporas. Il a mélangé différentes séries : Ayiti, Tchamba (réalisée au Bénin au moyen-format argentique) et Casta (réalisée à la Nouvelle-Orléans). On retrouve le soyeux des lumières, toujours un peu voilées, adoucies. Les compositions parfaites. Et des images fortes comme ce portrait dans la pénombre, sur fond turquoise, d’un lanceur de corde haïtien, représentation du Nég’ marron, lors du carnaval de Jacmel. Ou encore de ces Noirs-américains portant des « black faces » inquiétantes.
Série AYITI, 2013 © Nicola Lo Calzo

4 - Thierry Fontaine, « L’île habitée » (Galerie Les Filles du Calvaire)

Il y quelque chose d’organique dans le travail de Thierry Fontaine. De la terre et du sang, des humeurs et de la boue. Des coquillages. Et la mer comme matrice. Originaire de l’île de La Réunion, il a bâti une œuvre métisse qui se retrouve dans les deux photographies présentées à Paris Photo : « Porter la terre » (1998) et « L’île habitée » (2002). Cette dernière met en scène un homme immergé dans l’eau jusqu’à la taille, au visage recouvert de glaise, comme une sculpture en devenir, comme une mythologie sortie des eaux. L’homme-île, qui se fait chahuter par la houle mais ne s’effondre pas. La composition de l’image, le choc du bleu et de l’ocre… On ne sait pas bien pourquoi, mais c’est bouleversant.
L'île habitée, 2000 © Thierry Fontaine, c-print courtesy Galerie les filles du calvaire

5 - Omar Victor Diop, « Diaspora » (Galerie Magnin-A)

Omar Victor Diop, dont le succès ne cesse de s’accroître depuis sa première apparition aux Rencontres de Bamako 2011, a su renouveler son genre fétiche : le portrait. Avec « Diaspora », il évoque, sous la forme d’auto-portraits, 12 Africains qui ont marqué l’histoire de l’Occident à l’époque de la traite et de la colonisation. Des parcours oubliés des livres d’histoire : Angelo Soliman, Dom Nicolau, Juan de Pareja, Jean-Baptiste Belley, Don Miguel de Castro… Un voyage dans le temps avec un clin d’œil à notre époque, puisque chaque portrait révèle un détail lié au football pour symboliser la question de l’immigration. Le photographe explique : « C’est l’hommage d’un Africain à ses prédécesseurs. C’est aussi l’hommage d’un être humain à des pionniers qui ont permis des brassages entre l’Afrique et le reste du monde. » Ce travail en couleur dialogue à merveille avec les aînés de la maison : Seydou Keïta, J.D. Okhai Ojeikere, Mama Casset, Malick Sidibé et Jean Depara.
Dom Nicolau, Project Diaspora © Omar Victor Diop, 2014 Courtesy of Magnin-A

L’Insensé spécial Afrique

Le très beau magazine photo créé en 1991 se met à l’heure africaine après avoir exploré dans ces deux derniers numéros la Chine et la Russie. Là encore, pas de surprises mais des valeurs sûres qui balaient les différentes régions du continent (pour une fois, l’Océan indien n’est pas oublié grâce à la présence de Malala Andrialavidrazana et de sa série « Echoes ») et quelques révélations récentes comme Mame-Diarra Niang, plasticienne et photographe franco-ivoiro-sénégalaise qui a intégré la galerie Stevenson (Afrique du Sud). Le format du magazine est flatteur et met en valeur les œuvres plus ou moins récentes. Il se feuillette comme un bel album de famille où l’on reconnaît les signatures visuelles avec délectation.
COVER AFRICA INSENSE copie