Denis Dailleux : portrait intime de l’Egypte actuelle interview du photographe Denis Dailleux

, par Afrique in visu

Il y a des séries photographies dont le regard ne se lasse pas - pour leurs ambiances, leurs douceurs et le monde qu’elles évoquent. Les séries égyptiennes du photographe Denis Dailleux font parti de celle là.
A travers son portrait, nous rentrons dans son univers : une vision intime de l’Egypte et du Ghana. Un travail en marge du temps où seule l’alchimie des rencontres créé le sujet.

Intime – Premier séjour photo

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L’apprenti © Denis Dailleux / Agence Vu

La première ébauche de mon travail n’est pas un choix politique, mais un choix amoureux. Je suis tombé amoureux en Egypte, de l’Egypte. Jusque-là je n’avais pas beaucoup voyagé. Mais, je me souviens parfaitement de mon arrivée à l’aéroport du Caire en 1992. Je découvrais la ville. J’étais halluciné par la présence du portier, un nubien en galabeya blanche devant l’immeuble où j’allais habiter. Il y avait surtout, ce serviteur allongé sous un meuble sans couverture. J’étais indigné. Dès le lendemain, je suis monté sur le toit. Là où habitent les domestiques. Je voulais les voir, savoir comment ils vivaient. Je suis moi-même issu d’un milieu très modeste. Dans le petit village d’Anjou où j’ai grandi, ma grand-mère était la bonne du château. J’ai été marqué par les positions sociales, par sa façon d’être redevable, soumise au châtelain. La vue de ces égyptiens me renvoyait violemment à mon enfance.

Tisser une toile

Mon premier séjour fut ambigu. D’un côté je découvrais le plaisir du luxe à l’oriental, les soirées au bord du Nil, la musique, l’odeur des lauriers roses. De l’autre, j’étouffais. Je me suis mis à focaliser sur le souk, sur le quartier populaire de la Gamaleya autour de la mosquée El Hazar, le plus grand centre religieu du monde sunnite. C’est le point névralgique du Caire, à côté de la place El Hussein, là où se retrouvent toutes les classes sociales de la ville, à deux pas du café Fishawy. Ici, on croise de tout, des touristes, des femmes, des hommes, venus boire un café, discuter ou fumer. Progressant ruelle après ruelle, j’ai tissé une sorte de toile d’araignée dans le quartier.

J’ai découvert les gens, leurs maisons, leurs conditions de travail. C’était Zola. Germinal à la fin du XXe siècle. Des ateliers hallucinants de dureté, des fonderies de métal dans lesquelles se serraient une quinzaine d’ouvriers dans un espace minuscule, des lieux effroyables. Mais, en même temps une camaraderie comme j’en ai rarement connue. Alors que moi j’aurais hurlé ma haine du monde entier, eux souriaient. J’avais des sages en face de moi, des anges et des damnés. Ces ouvriers ont servi de modèles aux plus grands écrivains égyptiens, tels que Naguib Mahfouz qui est né dans la Gamaleya. Albert Cossery ne parle que d’eux, n’écrit que sur eux. Moi, j’ai eu envie de montrer leur visage. Ceux dont on rit, ceux que l’on méprise, ceux qui n’ont rien mais souvent beaucoup plus que moi avec ma seule ma colère pour m’insurger contre leur misère. Ils sont dignes, fiers. Il m’arrive d’être subjugué par leur insolence, leur arrogance. Conscients de leur noblesse, ils se moquent d’eux-mêmes. « Mendiants et orgueilleux », dirait Cossery.

Une photo

A force d’y retourner plusieurs fois par an, je commence à bien connaître les règles de ces ateliers où le lien social et la religion agissent comme une sorte de squelette pour tenir les gens debout. J’observe. Je m’assieds, je passe du temps. Je vois tout, les humiliations, les vexations, les jeux de pouvoir, les petits mots blessants des supérieurs. Il y a toujours des souffre-douleur. C’est l’histoire de ce petit garçon aussi beau qu’une peinture italienne. C’était le « bleu », le petit nouveau. Il venait d’arriver dans l’atelier de ferronnerie où je m’étais installé ce matin-là et, comme toujours dans ces circonstances, je ne peux m’empêcher de m’identifier à ces enfants. Ils me rappellent mes propres souffrances à leur âge, mes blessures. L’injustice me révolte. J’ai demandé à son patron l’autorisation de le faire sortir. Je l’ai photographié en pleine lumière.

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Ghana, Cape Coast, 2009 Vieille femme devant sa maison (à gauche) - Ghana, Accra, 2009 Port de Pêche © Denis Dailleux / Agence VU

Livres

En ce qui concerne mes livres je ne peux pas vous répondre parce que ce sont les éditeurs qui m’ont contacté pour faire mes livres
Mon premier livre " le Caire ", paru en 2001, est le résultat de mes 8 premières années passées à photographier inlassablement les mêmes quartiers du Caire,
Le deuxième « Fils de Roi, Portraits d’Égypte » , paru en 2008, est le résultat de 7 années de travail.

Ghana, un nouveau projet - Alchimie

Je viens de commencer un nouveau travail au Ghana parce que je ressentais le désir de découvrir une autre culture loin de tous les préjugés de mon enfance. J’ai déjà fait trois voyages mais j’en ferai certainement 10. J’ai commencé un travail sur les pêcheurs d’Accra et dans le village d’Agogo.
Je suis parti sur les traces de Paul Strand, je procède de la même manière qu’au Caire. J’avais envie de réaliser un travail ailleurs, dans un monde qui me fascine. J’ai aussi choisi le Ghana qui me semblait être un terrain vierge car il a été très peu photographié.
Quand je vais photographier dans un nouveau pays, je ne prépare absolument rien. Tout se fait au fur et à mesure des rencontres. Je compte uniquement sur les rapports d’amitié que je crée. J’ai besoin d’une alchimie.
Une expo au Caire ?
Je n’ai jamais eu l’occasion d’y exposer. C’est dommage car cette ville est ma matrice…

Presse

De moins en moins. Car je me suis éloigné de cela en allant vivre au Caire.
Ma dernière publication dans la presse est une commande de Pélerin sur la rencontre de la nièce de sœur Emmanuelle avec sœur Sarah.

Actualité

Je suis représenté par l’agence VU et la galerie Camera Obscura à Paris et la galerie 127 à Marrakech.
La galerie Camera Obscura présentera certaines de mes images à Paris Photo.