Détournement d’images "False" de Simohammed Fettaka

, par Olivia Marsaud

Simohammed Fettaka est un artiste visuel de 31 ans né à Tanger. Il présente à Paris sa série photographique « False », dans laquelle il détourne des images iconiques marocaines. Découverte.

Au cœur d’un Palais de Tanger aux zelliges traditionnels, la pose est belle, le regard franc. Mais il y a quelque chose qui cloche. Dans les visages justement : graves mais marqués par la drogue. Fiers mais rabotés par les années. Une cicatrice, un regard las. Des gueules tapées. Les sujets de Simohammed Fettaka sont des SDF qu’il a croisés dans la rue. « A un moment, j’ai habité la casbah de Tanger et ce sont des personnes que je croisais régulièrement. Ils me demandaient de la monnaie, une cigarette. J’ai très vite eu envie de travailler avec eux. Ces gens sont complètement délaissés par la société, personne ne pense à eux. Je ne voulais pas les mettre en scène dans leur environnement quotidien, ça aurait été trop facile. »

Le lieu de la mise en scène est donc un ancien palais royal, « un endroit représentatif, qui véhicule une certaine image du pays, un décor iconique ». La démarche de Simohammed Fettaka se niche ici, dans ce détournement et cette re-création des icônes. Les images sont des références directes aux portraits officiels de la monarchie marocaine, notamment les poses officielles de Hassan II, et évoquent les années de plomb, liant l’esthétique et la politique. Les SDF sont habillés en costume occidental (avec insignes du protocole marocain au revers) ou traditionnel. « Je les ai habillés mais je voulais rester sur la réalité de leur visage », explique le jeune artiste. « Personne ne voulait me prêter de costume pour le projet, pour ceux que certains appellent des junkies. J’ai dû faire passer mes amis comme modèles... Et quand je suis arrivé dans le palais, je les ai fait passer pour les régisseurs, sinon ça aurait choqué. Je leur ai prêté des vêtements car les leurs étaient dans un sale état. En fait, je les ai habillés deux fois ! »

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False 2012, série de 5 photographies 100x100cm. (Courtesy de l’artiste & CulturesInterface)
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False 2012, série de 5 photographies 100x100cm. (Courtesy de l’artiste & CulturesInterface)
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False 2012, série de 5 photographies 100x100cm. (Courtesy de l’artiste & CulturesInterface)

Pour créer cette fiction, une série de 5 images qu’il a appelée « False » (« Faux »), il a choisi 5 SDF, dont seulement deux ont été au bout de la démarche, Adil et Mohamed. La série a été réalisée au moyen-format, avec l’aide de la photographe Charlotte Yonga, qui anime des ateliers de formation à la Cinémathèque de Tanger. En plus du détournement d’image, « False » évoque aussi un sujet tabou au Maroc : l’explosion de la consommation d’héroïne dans le pays depuis la fin des années 90. « Pour 60 dh tu peux avoir ta dose, c’est très bon marché. Avant, il n’y avait cet accès facile aux drogues dures. C’est une spirale infernale pour les jeunes, qui se droguent et sont expulsés de toute forme d’éducation. Ils sont abandonnés, dangereux pour la société. J’ai moi-même observé la déchéance de certains de près. C’est la sincérité dans mon rapport avec eux qui m’intéressait. Je n’ai jamais pensé à les utiliser, à profiter de leur condition. »

Simohammed Fettaka offre plutôt une mise en valeur, née de son imaginaire. Ce Tangérois au regard doux a d’abord fait des études de philosophie et d’économie avant d’intégrer une école technique de traitement de signal pour travailler dans l’industrie. En parallèle, il développe une passion pour la musique, joue de la basse et des percussions, part en tournée avec un groupe marocain. « J’ai toujours été fasciné par le son mais il n’y a pas de formation au Maroc. J’ai commencé à faire des créations sonores pour le cinéma et des vidéos. C’est le son qui m’a amené à l’image. Pour moi, regarder et entendre mène au même résultat. Je suis toujours frustré par l’oralité, j’ai du mal à m’exprimer. Je préfère créer un son ou une image. »

Une démarche que l’on retrouve dans ses collages d’images et ses photo-montages qui, là encore, jouent avec les codes de la société marocaine, alors que ses vidéos sont plutôt autobiographiques. Il a travaillé 5 ans à la Cinémathèque de Tanger. « Ça m’a servi d’école. C’était comme boire un grand verre d’eau lorsqu’on est assoiffé : j’ai été hydraté par mes rencontres avec des artistes, des vidéastes, des réalisateurs... » Fondateur et directeur artistique du Festival « Cinéma Nachia » à Tanger, il est en ce moment en résidence de travail et de création à Rabat, pour le projet pluridisciplinaire qu’il a monté avec Younès Baba-Ali, « Proposition pour un laboratoire des pratiques artistiques et curatoriales », qui fait intervenir de nombreux artistes au Cube et à l’Institut français de Rabat jusqu’à fin juin. Cet « observateur » discret se dit dadaïste dans l’âme et aime utiliser des médiums différents. « Je ne veux pas me mettre de barrières. D’ailleurs, je ne me revendique pas photographe. Je m’intéresse à l’image dans toutes ses composantes. »

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La vie tue 2007-2010, triptyque, collages, gravures sur plexiglas, 50 x 50 cm chacun. (Courtesy de l’artiste)
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Made in Morocco 2010, 3/3 de la série de 3 gravures à jet d’encre, mixte art, 50 x 60 cm chacune. (Courtesy de l’artiste)

ACTUALITE

Simohammed Fettaka fait partie de la très belle exposition collective « The world is not as I see it » qui met en valeur la jeune création marocaine, aux côtés de Zineb Andress Arraki, Amina Benbouchta, Hicham Berrada et Driss Ksikès.
Commissariat : Nawal Slaoui
Galerie Dominique Fiat
16, rue des Coutures Saint-Gervais 75003 Paris
Jusqu’au 23 juin
www.dominiquefiat.com

Voir en ligne : www.fettaka.com