« Everyday Africa » et « The Everyday Project » : une première !

, par Annabelle Giudice

Du 18 au 28 septembre 2014, Photoville accueille la première exposition « The Everyday Project » qui a commencé avec « Everyday Africa », une initiative
portée par Austin Merrill et Peter Di Campo. Point de vue sur cette proposition
photographique et humaine, à l’heure de la société globalisée, en instantané...

Photoville, c’est un festival international de photographie qui a ouvert les portes de sa troisième édition sur le dock n°5 de l’East River, au Brooklyn Bridge Park, à New York. Festival en espace public, proposant plus de 60 expositions accrochées dans des containers, cet événement entièrement gratuit est une véritable porte ouverte sur le monde de la photographie professionnelle, hétéroclite et accessible au plus grand nombre. Pologne, Lituanie, Estonie, Etats-Unis, Mexique ou encore Turquie, les propositions photographiques présentées ici sont aussi variées sur les sujets et les lieux dont elles parlent, que sur les choix esthétiques qui les composent. Comme toujours, l’Afrique y est présente principalement à travers des sujets de reportages : la rétrospective de James Nachtwey proposée par le Time par exemple, « James Natchwey : 30 years in Time », ou celle de la fondation Chris Hondros, « Testament », présentée par Sandy Ciric et Christina Piaia.

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Un peu plus loin dans les dédales de Photoville, une bannière est accrochée
sur toute la longueur d’un container : des visages, une scène de fête ou de mariage, des couleurs et des ambiances de vie, un vendeur de beignets ou un cliché pris dans un bus. Des images du quotidien prises en Égypte, en Iran, au Pérou, en Jamaïque ou au Ghana. C’est ici, container n°10, que sont exposées pour la première fois des images de « The Everyday Project », un mouvement qui s’est répandu comme une traînée de poudre sur le réseau social Instagram. A l’origine : « Everyday Africa », une collection d’images prises avec des téléphones portables - aujourd’hui, Smartphones et Iphones, parfois tout aussi performants que des appareils photo - dans plusieurs pays du continent. Les clichés sont pris sur le vif, dans la familiarité de situations universelles (un repas en famille, des enfants sur un terrain de foot, un
portrait), et dans le particularisme culturel et situationnel de chaque moment, de chaque personne, de chaque regard. L’exposition « Everyday Africa » entre dans un dialogue indirect avec les rétrospectives des deux photoreporters cités plus haut. En effet, c’est en réaction à ces images devenues stéréotypes par leur omniprésence médiatique, conditionnant un imaginaire global de l’Afrique (et c’est plus particulièrement vrai aux États-Unis), que s’est bâtie le projet « Everyday Africa ».
Déplacer le regard compassionnel vers un échange de même portée, à partir de ce qui a lieu au jour le jour dans la vie de chaque individu, voilà ce qui pourrait résumer l’essence de ce projet. Voici les mots exacts de présentation, extrait du site internet :

« (…) a collection of images shot on mobile phones across the continent, is an attempt to re-direct focus toward a more accurate understanding of what the majority of Africans experience on a day-to-day basis : normal life. (…) the project is a response to the common media portrayal of the African continent as a place consumed by war, poverty, and disease. »

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Everyday Africa @pdicampo © Peter Di Campo
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Everyday Africa @nicholesobecki © Nichole Sobecki

Cette proposition est née de la frustration d’un journaliste et d’un photographe, tous les deux américains : Peter Di Campo et Austin Merrill. Austin Merill est auteur, éditeur et journaliste ; après avoir vécu en Côte d’Ivoire plusieurs années, il y repart en 2002 pour couvrir le conflit. Il retrouve des lieux déjà parcourus en proie désormais au chaos le plus total, et au cœur de cette situation qui doit être son sujet de travail, il éprouve toute la douleur de confronter ce qu’il connaissait de ce pays (des amis, des lieux de vie) à la destruction et à l’horreur de la guerre. Peter Di Campo est sur place lui aussi. Ils repartiront ensemble en 2012 pour commencer un projet de photoreportage sur la situation post-conflit, soutenus par une subvention du Centre Pulitzer. Au cœur de leur travail, ils se prennent au jeu de photographier des moments du quotidien, des petits riens, des petites histoires de vie qui viennent certainement alléger leurs regards tournés vers la difficile reconstruction de la Côte d’Ivoire. C’est le début du « Everyday Africa ». Ils postent leurs photos sur Instagram en utilisant le marqueur « #everydayafrica », à destination principalement de leurs proches et de leurs amis. Puis le nombre d’abonnés au flux de publication vient à augmenter considérablement. Très vite, le hashtag « #everydayafrica » est utilisé par
d’autres : les images « taguées » se multiplient, prises par des photographes ou des amateurs, depuis le Zimbabwe, la Tanzanie, l’Ethiopie ou le Bénin. Avec le soutien du Centre Pulitzer et de l’Open Foundation Society, Austin et Peter décident de structurer ce réseau et cette collection prolifique d’images, et créent un site internet qui vient reprendre chaque nouvelle image postée. Les meilleures images, souvent celles de photographes professionnels, sont présentées dans la colonne principale. Les contributeurs réguliers créent leurs profils et soutiennent la gestion de cette communauté virtuelle.

Car c’est bien de communauté dont il est question. D’autres mots-clés utilisant le même concept d’instantanés pris sur le vif des « vies normales », apparaissent sur la toile. Ces marqueurs portent le nom de pays, « #everydayChina », « #everydayIran », « #everydayEgypte ; de région englobant plusieurs nations « #everydayMiddleEast » ; ou de communauté telle que « #everydayblackamerica ». En écoutant le panel des représentants des différents « #everyday… », dimanche 21 septembre, autour d’une discussion intitulée « The Everyday Movement and the Uphill Battle Against Media Stereotypes », on est étonné par cette appropriation pressante.
Pourquoi partager des images du quotidien ? Comment des clichés qui
pourraient rester dans la banalité, deviennent, à travers ce mouvement, une
documentation de réalités, suivies et commentées par des milliers de personnes ? Rejoignant les paroles de Peter et d’Austin, Nana Kofi Acquah (Everyday Africa), Tina Remiz (Everyday Eastern Europe), Oscar Durand (Everyday Latin America), Kiana Hayeri (Everyday Middle East), et Shin Woong-jae (Everyday Asia), nous font part de leur conviction : donner une place au vécu individuel, c’est apprendre à mieux se comprendre, à mieux connaître votre voisin et une personne d’un autre pays, d’une autre culture. Tous pointent du doigt les médias (la télévision et les médias web principalement) qui suggèrent des partis pris en s’intéressant à certains sujets d’actualité plutôt qu’à d’autres, et participent souvent de l’expansion d’idées toutes faites. Les images des « Everyday Project », rendent plus accessible une information compréhensible par tous - faisant appel davantage aux émotions, qui ne se cache pas de sa subjectivité, et se partage immédiatement. La technologie a transformé chaque téléphone portable en un outil portatif faisant office d’ordinateur,
de caméra et d’appareil photo (parmi d’autres applications), aussi performants que connectés. On notera que les individus qui n’ont pas accès à des téléphones « modernes », ou qui font le choix de ne pas en avoir, ne sont pas concernés par cette conversation, au demeurant comme sujets photographiques. Au cours de cet échange, un argument revient dans le discours de chaque représentant : il s’agit de faire entendre ces petites voix, toutes les petites voix que forment le monde qui ne se trouve pas sous les projecteurs. Mais pour Nana Kofi Acquah, représentant du Everyday Africa, il s’agit surtout d’ouvrir la voie ! Pointant du doigt la méconnaissance des populations africaines au sujet de leurs propres histoires, c’est la soif de voir l’Afrique parler par elle-même qui anime son implication au projet. Ce
photographe ghanéen souhaiterait voir naître de nouvelles perspectives que celles proposées par l’expert ou le consultant occidental, dont les sociétés africaines sont encore trop tributaires pour « bien savoir », « bien faire » ou « bien vivre ».

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Everyday Africa @glennagordon © Glenna Gordon
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Everyday Africa @charlieshoemaker © Charlie Shoemaker
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Everyday Africa @africashowboy © Nana Kofi Acquah

Mais qui sont ces « voix » ? Qui sont les contributeurs de ce projet démultiplié ? Et, comme a judicieusement interrogé le médiateur de cette conversation, Stephen Mayes, quelle est la valeur de cet observateur ? La liste des
photographes présentées sur le site du projet « Everyday Africa » est parlante : la majorité des noms ont des consonances européennes ou américaines, et les portraits viennent confirmer leurs origines supposées. A la question posée d’un engagement en faveur d’un équilibre entre des contributeurs « extérieurs » et des contributeurs « locaux », Peter et Austin plaident coupables : ils n’ont pas assez de temps et de moyens à consacrer à la recherche et à l’implication de photographes africains, disent-ils. C’est une étape à venir, du moins l’espèrent-ils sincèrement, et les rencontres qui auront lieu durant toute la semaine entre les représentants des différents « everyday », visent en partie à penser une structure qui permette davantage une gestion et l’alimentation d’un réseau local. Des contacts déjà bien établis en Afrique du Sud, en Éthiopie et en Tanzanie, sont un premier pas qui pourraient être largement développés par le vaste réseau de soutiens issu de la notoriété dont bénéficie Austin et Peter.
Pourtant, même dans l’expectative d’un tel développement, ces arguments ne viennent pas à bout d’une interrogation sur le sens donné à ces clichés très personnels, diffusés sans explications de ce qui est donné à voir, et qui ne nous disent que ce que notre sensibilité peut y apprécier. A côté d’un plat de bananes plantains arrosées de pili-pili, le site Everyday Africa contient des photos qui appartiennent au catalogue du touriste en Afrique, ou de l’expatrié à la
découverte de l’exotique cuisine africaine… Le stéréotype flirt avec la caricature. Les photographies présentées à Photoville au contraire, ont été soigneusement sélectionnées et on en apprécie la beauté, l’originalité et même une certaine forme de poésie. Mais décontextualisés, les clichés ne permettent guère de réellement acquérir une connaissance sur ce qui est montré. Cependant, ne prenons pas le contrepied du défaut évoqué, il pourrait paraitre caricatural de penser qu’un européen vivant en Afrique ne pourrait trouver sa place : il est aussi une voix du quotidien. Et, ainsi que le conclut Nana Kofi Acquah avec une rhétorique toute 21ème siècle et un rien de geste théâtral :

« Your are not african because you are born in Africa.
You are african because Africa is born in you. »

Saluons donc cette initiative qui a le mérite d’ouvrir le regard, et qui répond à
son époque, bariolée et mouvementée, où consumérisme et curiosité ne sont peut être pas si opposés. Encore un petit effort, et cette idée de partage d’instantanées pourrait devenir une nouvelle forme d’éducation au « vivre-ensemble », adaptée à l’extension des liens qui se tissent désormais tout autour du globe, en un clic.

Prochaine exposition « The Everyday Project » en Iran dans 2 semaines !

Voir en ligne : www.photoville.com