Fascination au féminin, Angèle Etoundi Essamba Interview d’Angèle Etoundi Essamba

, par Afrique in visu

Le Musée Dapper à Paris accueille depuis quelques jours une exposition sur le thème "Femme dans les arts d’Afrique". Pour inaugurer cette exposition et l’espace pour la création contemporaine, ce musée expose une figure de la photographie féminine camerounaise : Angèle Etouni Essamba.
A travers des séries poétiques comme " Noire " ou " Voile ", cette rétrospective nous livre un regard engagé sur la femme africaine contemporaine.
Afrique in visu a profité de cette occasion pour interviewer cette photographe qui poursuit depuis des années un travaille de longue haleine sur l’identité multiculturelle des femmes noires.

Laissez vous bercer par les images de la série " Voile " révélant avec grâce la féminité, la sensualité des femmes du continent dans un rendu épuré et esthétisant.

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Elegance et Grâce © Angèle Etoundi Essamba

On vous découvre ici dans le cadre d’une exposition sur le thème « Femmes dans les arts d’Afrique  » au Musée Dapper. Pouvez-vous nous parler un peu de cette exposition ?
L’expo « Femmes, dans les arts d’Afrique » qui a été conçue et réalisée par le Musée Dapper est d’abord une exposition extrêmement puissante sur l’art traditionnel, qui montre à travers près de cent cinquante oeuvres, principalement les statuettes, les statues et les masques, la diversité des représentations féminines en passant par tous les moments forts des cycles de vie.
Parallèlement à l’exposition principale, le musée met un espace à la disposition de la création africaine contemporaine, et étant donné que la femme constitue l’élément central de ma démarche, j’ai été honorée pour présenter un aspect de mon travail en ouverture de l’exposition Femmes dans les arts d’Afrique
Il y a beaucoup d’autres activités autour de l’exposition, des rencontres, des débats, des projections de films.

Pouvez-vous nous parler d’autres plasticiennes dont vous appréciez le travail ou la démarche ?
Ce sont d’abord les photographes qui me fascinent et j’ai découvert comme beaucoup, le travail des précurseurs africains tels lesSeydou Keita, Malick Sidibé, Meissa Gaye, Mama Casset,... il y a une quinzaine d’année seulement ; je m’étonne toujours à quel point ces photographes étaient en avance sur leur époque, de véritables avant-gardistes.
Mes favoris restent : Man Ray, Erwin Blumenfeld, Lee Miller, (une femme !) Richard Avedon, Robert Mapplethorpe, ils ont beaucoup fasciné ma vision.
Il y a aussi les jeunes artistes africains contemporains et d’autres, qui font un travail très différent du mien et que je trouve fascinant :
Ghada Amer, Zineb Sedira, Shirin Neshat,Samuel Fosso , Boubacar Touré Mandémory, Luis Basto, Zwelethu Mthehwa, Kelechi Amadi-Obi, Uche james-Iroha, Georges Hallet, B.Akwa Betoté, Ricardo Rangel, Nicolas Eyidi, Chéri Samba, Soly Cissé. Et surtout les camerounais, Louis Epée, Hervé Youmbi, Emile Youmbi, Goddy Leye, Justine Gaga, Zambe Tiadjang, Achille Ka, Mboko Lagriffe, Hako Hankson, Guy Wouette, Max Lyonga Sako etc...

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Coup d’oeil, coup de coeur © Angèle Etoundi Essamba

Vous êtes originaires du Cameroun, où vous avez vécu enfant, y avez-vous déjà mis en place des projets artistiques avec des artistes ? Et pouvez-vous nous parler un peu plus du milieu artistique camerounais qui semble très dynamique ?
Je retourne régulièrement au Cameroun pour présenter de nouveaux projets. J’y ai quelquefois organisé des workshops (ateliers de formation) et conseillé beaucoup de photographes émergeants. Mais cela se limite toujours à des projets occasionels, hors j’aimerais travailler de manière plus structuré, sur des projets où je pourrais encadrer et former les jeunes sur une période bien définie. Tout cela est en gestation.
La plupart des artistes camerounais que j’ai cité sont très dynamique et ont déjà participé à des expositions en Europe, aux États-Unis, ce qui témoigne non seulement de la visibilité de l’art africain mais aussi une reconnaissance des talents. Tous ces artistes sont très attachés au développement de leur pays, et l’expérimentent dans leur création, conscients que la notion de développement peut aussi passer par l’Art.
Malheureusement, l’art contemporain n’est pas toujours apprécié à sa juste valeur et reste encore assez mal connu au Cameroun. A part quelques rares espaces , il manque aux artistes les structures professionnelles adéquates où ils peuvent présenter leurs oeuvres et bénéficier d’une bonne promotion.
Il faut multiplier et privilégier des manifestations telles que le Festival National des Arts et Culture du Cameroun (FNACC) qui offre aussi une grande visibilité aux artistes. Organiser des débats, des rencontres, des échanges.

Vous partagez votre pratique artistique entre la vidéo, la photographie mais aussi les poèmes. Pourquoi cette volonté de rester pluridisciplinaire ?
Je crois que la création ne doit pas se limiter à une discipline. Si j’utilise d’autres médiums que la photographie, c’est justement parce que le besoin de dire les choses autrement s’impose. La vidéo fut une découverte, elle ne remplacera jamais ma photographie, mais lui apporte des éléments enrichissant. Quand à la poésie , c’est d’abord mon cœur qui parle. Je ne me considère ni poète ni vidéaste, mais je trouve que ces deux arts complètent très bien ma photographie par moments.

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Allure © Angèle Etoundi Essamba

L’image des femmes et du voile semble prédominante dans votre travail vidéo et photo ces dernières années, un travail aux multiples symboles, pourquoi cette envie ?
Le voile reste en effet un sujet sensible , qui porte sur le rejet, le refus de la différence et donc touche directement l’identité même de l’être humain.
Ce travail sur le voile est une démarche logique de mon parcours photographique. C’est sur la femme en général et la femme noire en particulier, puisqu’elle constitue l’élément central de ma démarche. Une femme qui dément et rompt avec les stéréotypes que l’occident lui a collé à la peau.
C’est un travail qui s’articule sur le thème du voile, du foulard et du drapé, et surtout qui aborde ce thème sous un autre angle en mettant surtout l’accent sur l’esthétique et le mystique du voile.
Mais c’est surtout mon expérience que j’ai voulu immortaliser et partager, c’est à dire mon regard de femme sur ces femmes là, et surtout l’énorme fascination qu’elles ont provoquées en moi, justement par leur manière de porter le voile et de se mouvoir avec beaucoup d’élégance, de dignité et de noblesse.
Il émane beaucoup de vitalité et de fierté de ces femmes, et c’est cet aspect là que j’ai voulu célébrer.
Mettre en lumière leur beauté, leur force, leur sensualité et tout ça.
Voilà, c’est dans ce contexte que ce nouveau projet est né.
A Zanzibar, qui est une petite île mythique de l’Océan Indien, en Tanzanie, dans le Sud Est de l’Afrique. Et comme son nom très évocateur l’indique, Zanzibar ressemble un peu à un paradis terrestre. Comme l’écrit Baudelaire, dans les Paradis Artificiels " la-bàs , tout n’est qu’ordre et beauté, luxe , calme et volupté". C’est vraiment ces mots qui me sont venus en mémoire, sauf que là, ce n’est pas un paradis artificiel. Le but de ce travail est aussi de changer les regards, de rompre avec les à priori et les préjugés qu’il y a autour du voile.
Et puis, susciter une réflexion sur toutes les formes d’exclusion. Le voile n’est pas que symbole de soumission, d’effacement et d’enfermement. Le voile que je montre est celui qui ose, qui invite, qui séduit, avec pudeur, finesse et sans aucune provocation.
Voilà je crois que c’est aussi le rôle de l’artiste de dénoncer, de changer les regards même si on ne peut pas changer le monde, on peut rêver de le faire.
Et le médium photographique a justement cette force parce qu’il dépasse toutes les barrières linguistiques, et devient de ce fait accessible à tout un chacun. C’est l’image seule qui parle.
Un ouvrage de 250 pages sur ce projet vient de paraître aux Editions CHEMINEMENTS.
Et une séance de dédicaces du livre se tiendra les 28 et 29 novembre à la FNAC à Aulnay Sous Bois.

Après avoir longtemps travaillé en noir et blanc très dense et profond, vous vous tournez vers des couleurs saturées et vives. Pourquoi ce soudain changement ?
En effet, j’ai un lien plus profond et plus intime avec le noir et blanc, que je maîtrise bien puisque cela fait une vingtaine d’années que je le travaille. On est plus impliqué face à une image en noir et blanc, parce qu’elle laisse libre champs à l’imagination, la fantaisie alors qu’avec la couleur, tout est figé : le rouge est rouge, le vert est vert et le bleu est bleu.
Et puis le noir et blanc est plus dramatique, il y a une force et une profondeur dans le noir et blanc qui se perd totalement dans la couleur.
Mais lorsque j’ai eu l’inspiration pour ce projet, ce sont les couleurs qui sont venues à moi et je me suis littéralement laissé imprégner et emporter par ces couleurs, je m’en suis appropriée. Je crois que tant d’exaltation ne pouvait se raconter qu’en couleurs. Et ce sont des couleurs, telles qu’elles sont perçues au quotidien, mais aussi des couleurs que j’ai re-crée.
Et puis ces couleurs symbolisent la vie, la vitalité qui encore une fois rompt avec l’ image terne et triste avec laquelle le voile est souvent associé.

Quels sont vos projets à venir ?
Continuer à me laisser inspirer par mon entourage, mes vécus. La femme est une source d’inspiration intarissable, et il y a des thèmes qui touchent la femme au plus profond de sa chair que j’aimerais immortaliser à l’avenir.
Et puis j’aimerais surtout transmettre d’une manière encore plus directe aux autres mon expérience et mes acquis dans le domaine de la photographie.

Pour aller plus loin dans le travail d’ Angèle Etoundi Essamba et ainsi découvrir ses vidéos , poèmes ou de nouvelles images, rendez-vous sur son site.
- www.essamba-art.com

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Noire © Angèle Etoundi Essamba