Les Mangeurs de Cuivre

/ Gwenn Dubourthoumieu

La troisième édition du concours Sophot.com a récompensé deux reportages. Le premier, d’Olivier Jobard, la vie à durée déterminée, montre, à travers sept portraits, une plongée dans la France des travailleurs précaires en 2012. Le second, de Gwenn Dubourthoumieu, les mangeurs de cuivre, dénonçe l’exploitation des travailleurs dans le secteur minier katangais, au sud-ouest de la République démocratique du Congo. Ces deux reportages seront présentés à Paris à la galerie "Fait & Cause" du 21 mai au 20 juillet 2013, puis à Bruxelles à la galerie Ikono du 26 septembre au 26 octobre 2013. Le vernissage de l’exposition se tiendra à la galerie « Fait & Cause », 58 rue Quincampoix, Paris 4, le mardi 21 mai à partir de 18h00.

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Les mangeurs de cuivre © Gwenn Dubourthoumieu

Gwenn Dubourthoumieu : « La « ceinture de cuivre » katangaise, à l’extrême sud-est de la République démocratique du Congo, recèle 10 % des réserves mondiales de cuivre et 34 % de celles de cobalt. Début 2011, le cours du cuivre a atteint son record historique : 10 000 dollars la tonne sur le London Metal Exchange. Depuis, la tendance s’est confirmée, maintenant le cours à plus de 8000 dollars la tonne. Profitant de ce boom sans précédent et d’une libéralisation organisée par la Banque Mondiale au début des années 2000, d’immenses fortunes se bâtissent à la faveur d’une gestion particulièrement opaque des revenus du secteur minier. Jusqu’à présent, seules quelques multinationales et une poignée d’individus proches du pouvoir a les moyens d’en profiter. Paradoxalement, la situation des quelques 200 000 « creuseurs » katangais qui survivent grâce à cette activité et constituent encore la majorité de la main d’œuvre, s’est aggravée. Les investissements des multinationales occidentales, indiennes ou chinoises les ont chassés des sites les plus riches. Forcés à revendre leur production à bas prix aux partenaires gouvernementaux ou contraints de se rabattre sur l’exploitation des rejets industriels, ils amoindrissent encore leur espérance de vie comme leurs revenus.

J’ai commencé ce projet en 2009. À l’époque, je n’étais pas encore photographe professionnel ; je travaillais pour une ONG humanitaire et vivais à Lubumbashi, la capitale de la province du Katanga. À cette époque, Lubumbashi était un ville provinciale, pauvre et partiellement dévastée : le chômage y était très élevé et on y dénombrait de nombreuses infrastructures industrielles laissées à l’abandon. Mais rapidement, j’ai remarqué d’importants changements avec l’arrivée de nombreux investisseurs venus du monde entier, attirés par la nette hausse du prix du cuivre. Au début, ces entrepreneurs étaient principalement chinois, indiens, libanais ou grecs (à l’exception de George Forrest, un entrepreneur belge né à Lubumbashi) qui mettaient en place des comptoirs d’achat pour s’emparer de la production artisanale de la province. J’ai alors commencé à documenter la vie des quelques deux cent mille mineurs improvisés (dont trente mille enfants et de nombreuses femmes) qui exploitaient à leurs comptes, équipés de simples pelles et de pioches, les anciens sites de la société d’Etat, la Gécamines. Je suis devenu photographe professionnel en avril 2010 et j’ai continué à documenter, pour le Centre Carter, le coût humain associé à l’extraction minière dans la Province du Katanga. Mon travail faisait partie d’un projet à plus grande échelle du Centre Carter visant à favoriser la réforme dans le secteur minier. J’ai décidé de revenir en 2011 et de nouveau en 2012 grâce à une bourse du festival Photoreporter de Saint Brieuc, après que le prix du cuivre ait atteint son record historique : 10 000 dollars la tonne sur le London Metal Exchange début 2011. J’ai alors trouvé Lubumbashi et la province très changés : un hôtel de luxe avait été construit, des compétitions de golf et d’équitation étaient organisées pour les nantis … Et ce qui est plus important, les sociétés multinationales, arrivées nombreuses pour profiter du boom minier, chassaient des dizaines de milliers de « creuseurs » des sites les plus riches. Ballottés de carrière en carrière par l’extension des exploitations industrielles, les artisans miniers ont été relégués dans vingt-quatre zones autorisées par le ministère des Mines. Dans ces zones, l’État leur impose depuis peu un système de partenariat avec de petites entreprises qui ont l’exclusivité sur l’achat du minerai. Avec l’objectif affiché d’améliorer la condition de travail des creuseurs et de créer une classe moyenne dans la riche province minière, cette régulation du secteur artisanal tend en réalité à les priver de plus en plus de leur indépendance et de la valeur de leur travail, ces petites entreprises fixant des prix qu’ils ne peuvent qu’accepter.

Des années de travail sur le sujet et de nombreux voyages dans la province m’ont familiarisé avec les personnes impliquées dans les activités minières Katanga. Petit à petit, j’ai réussi à obtenir l’accès aux sites d’extraction des multinationales, à leurs entrepôts et à leurs usines. Et finalement, j’ai pu être accepté dans la communauté des nouveaux entrepreneurs, ce qui m’a permis de documenter leurs vies privées (fêtes, week-ends, etc). Le but de ce projet est d’apporter une meilleure compréhension du monde des affaires et de l’extraction minière au Katanga, où les besoins locaux semblent ignorés. C’est aussi une illustration de l’effet tant de la libéralisation récente de l’économie mondiale que de la ruée pour les matières premières en Afrique, et une dénonciation du refus des sociétés internationale à partager leurs profits. Ceci n’est pas l’histoire des minerais de sang, issus de conflits, avec des images de rebelles et de kalachnikovs, sur lesquelles les campagnes de plaidoyer internationales se concentrent généralement. C’est plutôt l’histoire, plus difficile à illustrer, de l’énorme écart entre une population locale cherchant des matières premières pour le compte d’industries étrangères et de traders installés à Londres ou New York, pariant sur un bénéfice rendu possible grâce à une main d’œuvre exploitée et sous-payée. »

| Exposition

Lieu

Galerie Faits & Causes

La Galerie Fait & Cause est une création de l’association "Pour Que l’Esprit Vive".
Elle a pour mission de favoriser la prise de conscience des problèmes sociaux où qu’ils se présentent à travers le monde.

Elle a choisi de privilégier le médium qui se prête le mieux à la dénonciation des injustices, des inégalités et de la misère : la photographie.
La programmation et la présentation des expositions ont été confiées à Robert Delpire.

INFORMATIONS PRATIQUES

- ADRESSE
58 rue Quincampoix, 75004 Paris

- CONTACT
Tel : 01 42 74 26 36
Mail : contact@sophot.com

- HORAIRES
Du mardi au samedi de 13h30 à 18h30