Gordon Parks, le conteur

, par Olivia Marsaud

A Arles, l’exposition se trouve à la toute fin de la programmation des Ateliers. Après au moins deux heures de marche et d’images, pourtant, elle agit comme une aspirine. Elle réveille. A tel point que Gordon Parks semble présent et bien vivant à nos côtés. Les images le transpirent. Et même la chaleur arlésienne n’arrive pas à ramollir la visite.

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Couverture "Une Histoire Américaine" de Gordon Parks

Redécouvrir l’oeuvre de Gordon Parks (1912-2006), c’est redécouvrir un pan d’histoire(s). Premier noir photoreporter aux Etats-Unis (il intègre à la fin des années 30 la célèbre Farm Security Administration, FSA, aux côtés de Dorothea Lange ou Walker Evans pour faire le portrait de l’Amérique en crise), premier noir à être embauché par Life magazine, premier noir à réaliser un film à Hollywood (The Learning Tree en 1969 puis Shaft en 1971)... on pense bien sûr à ses travaux les plus connus qui concernent la ségrégation dans le Sud, le quotidien d’une famille de Harlem, ou encore les portraits des leaders de la cause noire, comme Martin Luther King, Malcom X ou Mohamed Ali. « J’ai pris l’appareil photographique comme une arme contre tout ce que je détestais en Amérique : la misère, le racisme, la discrimination sociale », explique celui qui s’est « toujours senti attiré par le genre documentaire ». Et dont l’écrivain Richard Wright a sans aucun doute servi de mentor. « J’aurais balancé des mots au coeur de l’obscurité pour avancer, pour me battre », écrit Wright dans « Black Boy » (1945). Gordon Parks a fait la même chose avec ses images, pour rendre « visible » cette communauté noire « invisible » pour reprendre le terme d’un autre écrivain qui influença beaucoup Parks, Ralph Ellison. Gordon Parks a adapté en feuilleton photographique son livre-brûlot, son livre-indignation, « Homme invisible pour qui chantes-tu ? » (1952).

L’exposition, malheureusement, passe assez rapidement sur cette série pourtant « merveilleuse » au sens propre du terme où l’on découvre avec émotion l’univers du héros du livre traduit en photo, enfin palpable. Et c’est presque comme on l’avait imaginé, surtout la cachette en sous-sol, éclairée de mille feux, comme une gifle rendue à l’invisibilité. « Dans mon trou, dans le sous-sol, il y a exactement 1369 ampoules », écrit Ralph Ellison. Gordon Parks l’a photographié et l’on peut voir plus de clichés dans le livre qui vient de paraître chez Actes Sud*.

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L’homme invisible, Harlem, New York, 1952 © The Gordon Parks Foundation. Courtesy The Gordon Parks Foundation. Photograph by Gordon Parks

Par petites touches à la fois sensibles et féroces, Gordon Parks a dessiné la condition de ses contemporains afro-américains comme cette « Femme noire dans sa chambre à coucher » ornée d’un portrait très intrusif de Roosevelt, qui dit l’espoir, malgré tout. Comme le test de la poupée auquel sont soumis les enfants noirs d’un centre de Harlem : le jeune Peter qui pointe et fixe la poupée blanche, dédaignant la noire... montrant l’aliénation psychique et physique. Comme cette petite fille noire qui fait du « lèche vitrine » et ne poussera jamais la porte du magasin. Comme ce groupe d’enfants, de dos, qui regarde un parc d’attraction derrière un grillage... Ces deux dernières images sont tirées du reportage que Gordon Parks effectue dans le Sud en 1956, dont les couleurs pastel et acidulées font ressortir la violence sourde.

On doit à Parks quelques « icônes » de la photographie, comme les portraits de Mohamed Ali ou celui d’Ella Watson, la femme de ménage qui pose avec ses balais devant le drapeau américain. On lui doit, à l’époque, une prise de conscience des problèmes sociaux, comme avec les gangs de Harlem ou le quotidien de la famille Fontenelle, toujours à Harlem. Mais Gordon Parks n’a pas photographié que la communauté noire. Il a documenté le monde ouvrier et celui du « crime ». Dans cette série aux magnifiques clichés aux couleurs comme diluées dans l’obscurité, il suit les policiers qui officient de nuit. A l’image de sa vie (il a été photographe mais aussi metteur en scène, écrivain, musicien, poète...), ses travaux font le grand écart entre sujets sociaux et photos de mode, portraits de stars et reportages de terrain. Gordon Parks est un caméléon.

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Grand magasin, entrée réservée aux gens de couleurs, Mobile, Alabama, 1956 © The Gordon Parks Foundation. Courtesy The Gordon Parks Foundation. Photograph by Gordon Parks

Enfant d’une famille nombreuse et pauvre du Kansas, il s’est forgé son destin avec une force hors du commun. Après avoir eu une sorte de révélation du pouvoir des images, lors de la projection d’un documentaire sur l’attaque japonaise de la canonnière américaine Panay, ancrée dans le Yang-tsé-kiang, c’est en 1937 qu’il achète son premier appareil dans un mont de piété, pour une poignée de dollars... « J’ai fait divers petits boulots jusqu’en 1942, avant de rejoindre la FSA en tant que boursier de la Fondation Rosenwald. Je ne me suis pas lancé dans la photographie avant 1939 ; jusque-là, j’ai travaillé comme serveur dans les trains, barman et cantonnier. J’ai aussi été joueur de basket-ball et de football américain en semi-professionnel, j’ai travaillé dans une briqueterie- bref, tout et n’importe quoi... »

L’exposition réussit le mélange de tirages vintage et modernes, la variété des formats, mettant en lumière la diversité des centres d’intérêt de Gordon Parks qui a su faire « jaillir de la poésie de l’état invisible ». C’est à Louis Armstrong que s’adresse cette phrase de Ralph Ellison mais elle colle si bien au travail de Parks. Tout comme celle-ci : « Rien, tempête ou inondation, ne peut faire obstacle à notre besoin de lumière, de lumière toujours plus brillante et toujours plus intense. La vérité est la lumière et la lumière est la vérité ».

Rétrospective Gordon Parks, Rencontres d’Arles, Magasin Electrique, Parc des Ateliers, jusqu’au 22 septembre 2013

*Gordon Parks, Une histoire américaine, 240 pages, 160 photographies en noir et blanc et quadri, Actes Sud
Photo Poche n°147, 160 pages, 92 photographies en noir et blanc et en quadri

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Muhammad Ali, Floride, 1966 © The Gordon Parks Foundation. Courtesy The Gordon Parks Foundation. Photograph by Gordon Parks