Hip-Hop citoyen Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 9

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Cyrille Touré dit « Thiat » - 33 ans - Rappeur

« Chaque génération doit découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir », explique Thiat, citant Frantz Fanon. Membre de Keurgui (« la maison »), le groupe de rap le plus fâché du Sénégal, il fonde « Y en a marre » avec Kilifeu, son partenaire sur scène, et le journaliste Fadel Barro. « Aujourd’hui, on a joint l’acte à la parole. Dans nos morceaux, dans nos albums, on a toujours été dans la contestation. Cette fois-ci on est allé un peu plus loin, là où les gens ne nous attendaient pas. » Le succès du mouvement est immédiat. « Nous savions qu’avec le rap, on toucherait plus facilement les populations. Le rap c’était notre moyen de pénétration des masses. »

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Le 1er avril 2000, Abdoulaye Wade prête serment au Stade Léopold Sédar Senghor devant plus de 60000 personnes. Durant la cérémonie d’investiture, l’hymne national est remplacé par l’hymne à l’Afrique, écrit par Wade lui-même. Le geste inquiète de nombreux Sénégalais dont Thiat. © Camille Millerand

Originaire de Kaolack, dans le centre du pays, Thiat fait partie des privilégiés. Un père directeur de banque, une mère pharmacienne, son destin est tout tracé. Sauf que le gamin est têtu. Il rêve de rap et refuse de suivre une formation accélérée pour entrer dans la banque. Le clash avec son père est inévitable. « J’ai dû faire un suicide de classe sociale. J’ai renoncé à tout ce que je pouvais avoir comme faveur et comme bien matériel pour continuer ce combat. »

Créé en 1996, Keurgui reste longtemps dans l’underground. En 1999, son premier album est censuré. Les rappeurs à la réputation sulfureuse n’hésitent pas à dénoncer les tares du régime socialiste et la gestion du maire de Kaolack, Abdoulaye Diack, un baron du parti qui reconnaîtra sur le tard avoir détourné des fonds publics. « On tirait sur tout ce qui bougeait. » Cela leur vaut un tabassage, trois semaines d’hospitalisation et un séjour en taule. Leurs morceaux sont interdits en radio. Et eux rapidement non-grata... « Chaque fois que tu mettais sur l’affiche Keurgui, le concert était systématiquement interdit. Parfois, les gens mettaient invités surprises à la place. Quand on arrivait sur scène, la police arrêtait le concert et récupérait l’ampli. Cela a duré jusqu’à ce que le régime de Diouf dégage. »

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Membre du groupe Keurgui, Thiat dénonce depuis 15 ans les abus du pouvoir. Censuré et emprisonné sous Diouf, il a été arrêté à de nombreuses reprises depuis qu’il s’est impliqué dans le mouvement "Y en a marre". © Camille Millerand

En 2000, Thiat milite activement pour le changement. Avec les gars de son quartier, ils s’organisent pour empêcher la fraude des socialistes le jour du vote. Avec l’avènement de l’Alternance, un vent de liberté souffle sur le pays. « Tout le monde donnait le Sénégal en exemple de la démocratie. Nous, on en a profité ! » Certes, la liberté d’expression est là, mais Thiat est vite « dégoûté ».

Keurgui s’attaque désormais au pape du Sopi, à la transhumance (le ralliement à Wade de notables de l’ancien régime dont Abdoulaye Diack), à la gabegie. Leur dernier album, « Nos connes doléances », sorti en 2008, les propulse définitivement sur le devant de la scène rap sénégalaise. « Nous faisons partie de cette jeunesse consciente et éveillée qui a le droit et le devoir d’aller éveiller les autres consciences. » Sa mission, Thiat l’a découverte et semble bien décidé à l’accomplir. « Aucun autre président n’aura l’audace de dire qu’il va briguer un troisième mandat. Nous allons régler cette question une fois pour toutes. »

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© Camille Millerand