Infra, un témoignage haut en couleur de la guerre du Kivu

, par Agnès Ratsimiala

Le rose fuschia est sans doute la dernière couleur que l’on associerait à la guerre. Les armes évoquent plutôt le noir tandis que le rouge est l’éclat du sang. C’est pourtant bien des étendues rose vif qui apparaissent sur les clichés du photographe irlandais Richard Mosse, témoin de l’actuelle guerre au Nord Kivu en République démocratique du Congo.

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Come Out(1966), Nort Kivu, Eastern Congo, 2011 © Richard Mosse

Ces photos ont été prises au cours de ses six voyages à partir de 2010 dans cette province montagneuse, dévastée par le violent conflit entre l’armée régulière de RDC et des groupes rebelles. La série est intitulée Infra et a été présentée pour la première fois à New York en 2011. Aujourd’hui elle est à l’honneur à Paris pour les 10 ans du Centre culturel irlandais. L’exposition est assez confidentielle mais elle s’inscrit dans le Mois de la Photo qui a lieu chaque année en novembre à Paris. Et, coïncidence, elle a lieu au moment même où une nouvelle étape est franchie dans cette guerre avec la prise de Goma, capitale du Nord Kivu, par les rebelles du M23 le 20 novembre 2012.

Ainsi ce qui frappe d’emblée sur les clichés du photographe irlandais c’est la dominante rose. Elle est obtenue grâce à l’utilisation d’un film infrarouge Kodak Aerochrome. Cette technique a été développée par l’ U.S Army pendant la Seconde Guerre mondiale pour la surveillance militaire. Cela explique pourquoi tout le vert de la végétation congolaise ressort rose. Ce travail, à mi-chemin entre art et journalisme, est encensé par la critique occidentale. Le quotidien britannique The Guardian parle de Richard Mosse comme d’un "photographe surréaliste". Il a été choisi pour représenter l’Irlande à la Biennale de Venise 2013. Infra n’est pas la première série de ce talentueux trentenaire, dîplomé de la Yale School of Art. Mais c’est celle dont l’originalité et l’absurde rose sautent aux yeux. Il y a par exemple cette photo intitulée La Vie en Rose, comme la célébrissime chanson d’Edith Piaf. Des collines touffues d’herbe fuschia surplombent une foule de soldats aux armes et poings levés.

Ces photos questionnent la définition du photojournalisme. Richard Mosse explique sa démarche dans une interview au blog américain Conscientious extended en septembre 2010 :
"Ma décision d’utiliser un film analogique infrarouge fait référence aux spécificités du matériel même, à son développement en tant que technologie militaire, sa capacité à révéler ce qui est invisible et à plein d’autres facteurs."

La démarche du photographe consiste alors à témoigner de la réalité comme l’entend le journalisme, mais de le faire à travers une démarche artistique. Il explique dans cette même interview qu’il a détourné le but premier du film infrarouge. En effet au lieu de s’en servir pour espionner comme les soldats de l’ U.S Army, il s’en est servi pour révéler une réalité. Le contraste obtenu avec l’utilisation de ce rose criard est rend la guerre encore plus crue. Dans sa perspective journalistique Richard Mosse touche à son but avec Infra car c’est sa série la plus reconnue. C’est que le rose est si tape à l’œil et frappe tant les esprits. Exposée à travers le monde dans les galeries européenne et américaine, la série témoigne d’un conflit peu connu auprès du grand public. Et pourtant il s’agit de la guerre la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale.
Agnès Ratsimiala

Infra, Richard Mosse
Du 9 novembre au 14 décembre 2012
Centre culturel irlandais
5 rue des Irlandais
75005 Paris

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Ruby Tuesday, North Kivu, Eastern Congo, 2011 © Richard Mosse

Voir en ligne : www.richardmosse.com