Invisible Borders : Trans-African Photography Project Interview d’Emeka Okereke

, par Sarah Preston

Emeka Okereke, photographe Nigérian, est le créateur et directeur artistique du projet "Invisible Borders trans-African Photography ". Ce dernier fondé en 2009 se veut une initiative artistique réunissant, le temps d’un road-trip transafricain, une dizaine de photographes et artistes, qui tout au long de ce voyage organisent différents évènements et rencontres avec des artistes locaux.

Bonjour Emeka, peux-tu nous expliquer le principe du projet « Invisible Borders, theTrans-African Photography Project » et quand et comment en as-tu eu l’idée ?

C’est en 2009, à l’occasion du Festival de la Photographie de Bamako auquel j’étais invité pour la quatrième fois, que j’ai eu l’envie de faire venir avec moi d’autres photographes. Pour s’y rendre on a décidé de louer tous ensemble un bus et d’y aller par la route. Déjà à l’époque j’avais envie de partager et de créer des projets interculturels qui puissent rassembler une communauté d’artistes autour d’une ou plusieurs idées.

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Equilibruim The City Series Addis Ababa Ethiopia by Ala Kheir

C’est en partie parce que notre continent est très divisé. De par ses frontières, mais aussi de par les langues : anglais, français, portugais... qui sont des langues venues avec les colonisateurs. Et avec ces langues, sont arrivées des mentalités différentes de celles du continent, qui ont profondément marqué nos cultures et accentué les différences entre les peuples... Ainsi en Afrique vous aurez des pays qui sont plus français, d’autres plus anglais, ou plus portugais...
Et du coup vous vous trouvez face à des Africains très différents les uns des autres. Une différence d’autant plus marquée qu’ils ont dû s’inscrire dans une culture étrangère à la leur. Et c’est ces différences que l’on veut briser avec Invisible Borders, on veut les dépasser pour retrouver, à travers l’échange, ce que l’on a en commun.

Alors certes notre continent est vaste, extrêmement vaste. Mais au moins on a l’avantage de n’être séparé par aucune mer ni océan. Entre nous il n’y a que du bitume. L’idée donc de voyager de Lagos à Bamako en passant par la route m’a semblé la plus simple et la plus logique. Et chaque année pour chaque voyage, on se retrouve tous à Lagos notre point de départ, pour terminer dans une ville où a lieu un festival de photographie ou d’art. Tous nos voyages en effet s’inscrivent dans le cadre d’un festival (Bamako en 2009, Biennale de Dakar en 2010 et Addis Abeba en 2011) ce qui est très important pour la survie de notre projet.

Parle-nous des participants au projet et de l’évolution de ce dernier ?

La première fois en 2009, on a pris la route uniquement entre photographes nigérians.
On n’attendait pas grand-chose de cette expérience, on n’a même pas demandé de bourses, chacun participant de sa poche. C’était vraiment une première. Mais suite à l’accueil à Bamako qu’on a reçu de la part du monde de la photo, on s’est dit qu’il fallait absolument répéter l’expérience. Du coup c’est devenu un événement annuel. Évidemment quand un projet tel que le nôtre devient annuel, il faut s’organiser en amont. Maintenant il ne s’agit plus simplement de prendre la route entre amis ayant une passion commune, on est obligé d’avoir un agenda et d’être très organisé.

En 2010 donc on a donc répété l’expérience. Le minibus partait de Lagos mais cette fois pour aller à Dakar, au Sénégal où avait lieu la Biennale de l’Art Africain Contemporain (www.biennaledakar.org). A partir de là, on a voulu intégrer dans le groupe d’autres pratiques artistiques et d’autres nationalités.

En 2011, on a fait Lagos - Addis Abeba en Éthiopie. Nous étions nigérians, soudanais, ghanéens, … Il y avait des photographes, des écrivains, historiens de l’art, un curateur, des vidéastes, etc... Et afin de partager nos expériences, on postait sur un blog au fur et à mesure de notre voyage photos et textes (www.invisible-borders.blogspot.com)

Il était primordial d’ouvrir le projet à tous les africains et à toutes les pratiques artistiques afin d’apporter une autre dimension au projet. Et pour 2012, on va encore s’ouvrir à d’autres nationalités et à d’autres pratiques.

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Portrait de l’équipe des 7 participants au projet Invisible Borders en 2011, qui ont fait le voyage entre Lagos et Addis Abeba en Éthiopie

Quelle est votre destination cette année et combien serez-vous ?

En 2012, on va faire Lagos - Lubumbashi (Congo) où se déroule le festival Rencontres Picha (www.rencontrespicha.org). La destination finale est très importante, elle sert de plateforme pour y présenter notre projet et nos travaux.

On devrait partir le 23 aout et passer 49 jours sur les routes pour arriver le 9 octobre à Lubumbashi.

En tout on sera 10 personnes : des artistes du Mali, de Zambie, Ghana, Soudan, Congo et Guinée Equatoriale. Comme chaque année on se retrouvera d’abord à Lagos et tous ensembles on partira à bord d’un van jusqu’au Congo et retour. La liste n’est pas encore définitive mais fin juin on aura tous les noms, et vous pourrez trouver en ligne quels seront les participants (au voyage en lui-même et sur place, aux activités de collaboration).

Peux-tu nous expliquer comment le voyage s’organise ? Et Comment il se déroule ? Est-ce que vous vous arrêtez ? Est-ce que vous organisez des workshops ou des rencontres ?

Le voyage commence avant même le départ.
On doit en effet pour bien préparer notre expédition prendre un maximum de contacts. Que ce soit avec des artistes locaux, ou des photographes, des artisans et des danseurs à qui on demande s’ils veulent bien participer au projet quelle que soit leur pratique artistique... Ceux-ci au cours de notre traversée nous servent d’ancrage dans les villes qu’on va visiter.
Après avoir trouvé les artistes, on contacte des institutions (Alliance Française, British Institute, Goethe Institute, etc.), nous les informons sur notre projet et de notre date d’arrivée dans la ville où ils sont éventuellement basés afin que - s’ils le veulent bien et s’ils le peuvent – on puisse organiser avec leur soutien des workshops, des ateliers ou autres évènements.
Ainsi au cours de notre voyage, non seulement on organise divers événements, mais aussi on découvre le travail d’artistes et leurs lieux de vie. Car sans eux, on ne pourrait en aucun cas découvrir les villes comme on le fait.

C’est grâce à eux que nous pouvons vraiment découvrir des villes. Et on discute, on parle aussi de sujets d’actualités, on leur demande quels obstacles ils rencontrent au jour le jour, quels challenges. On partage nos connaissances, c’est un échange d’énergies. Certes on est un peu considéré comme des étrangers lorsque l’on arrive, mais aussi comme des égaux. Car on n’est pas des étrangers venus de l’occident, mais des étrangers issus d’un même continent. Du coup ils sont encouragés par nos initiatives et certains par la suite continuent seuls des projets et des activités... C’est comme une entraide, une stimulation.

Sur place, dans les grandes villes on passe à peu près sept jours. Et selon notre itinéraire on reste deux à trois jours dans les plus petites villes. A l’avenir, on va s’arrêter également dans les villages.

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Traffic POKArt was Ere Series Addis Ababa Ethiopia by Kemi Akin Nibosun
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Fore 1... Jos by Ray Daniels Okeugo

Et quand vous arrivez à destination, que se passe-t-il ? Que faites-vous de tout le matériel photo, vidéo, et textes que vous avez accumulé ?

Le but de "Invisible Borders Trans-African Photography Project" n’est pas tant l’arrivée. Cette dernière est quasi secondaire même si ça garde son importance. Mais ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas la production finale qui compte. Le but est de créer des liens, d’établir des connections entre différents artistes et différents pays. « Invisible borders » est un projet social en plus d’être un projet artistique. On veut créer des interventions, on veut provoquer des expériences, que ce soit en traversant les frontières et en allant sur les routes, ou en partageant ce que vivent les artistes de différentes nationalités et donc de différentes cultures. Le but est de partager toutes ces expériences de voyage, de les mélanger et de rendre compte de cette énergie, de ces frictions entre l’interne (nous les artistes) et l’externe (les pays que l’on traverse).

On veut aussi tout simplement montrer la vie telle qu’elle existe dans ces villes et villages que nous visitons. Mais attention, loin de nous l’idée de faire une sorte de portrait global de l’Afrique et de donner une définition du continent. Au contraire, au lieu de généraliser, on veut montrer la diversité et les multiples facettes de l’Afrique. La campagne, les villes... bien que pour l’instant on se concentre principalement sur le milieu urbain.

Partout et trop souvent, les images venant d’Afrique, prises en Afrique, sont des images chocs, des « headlines ». Alors notre but à nous est de montrer que la vie, la vraie vie dans ces pays n’a pas grand-chose à voir avec ce que nous montrent les médias. Les gens ont une vie normale en Afrique. Quand en Europe je dis d’où je viens, il arrive qu’on me demande « Mais ton pays n’est-il pas en guerre ? » ce à quoi je réponds « ça fait des années que j’habite là et je n’ai jamais vécu de guerre... ». Je vie une vie normale, mais qui va venir documenter ma vie de tous les jours ?
Personne. Personne ne va venir me photographier quand je sors avec mes amis, ma famille... Ces photos-là d’Afrique n’existent pas dans les médias qui préfèrent nous montrer du choc.

Ainsi dans « invisible borders » en tant qu’artistes, écrivains, photographes, et vidéastes, on essaye de montrer comme on peut la manière dont les gens vivent vraiment. On capture, chacun avec nos moyens, la vie quotidienne, sans porter de jugement et de manière créative.
Voilà ce que l’on fait.

Maintenant cette approche fait en sorte que le matériel que l’on collecte, c’est presque du matériel anthropologique. Et donc sur le long terme, notre but serait de créer une sorte d’archive anthropologique des pays africains qu’on aura traversés. Une manière de voir le continent.
De le voir en progrès et non comme un continent à la dérive. On veut montrer autre chose que des idées reçues. Mais je le répète, on ne se permet pas de dire ce qu’est ou ce que n’est pas l’Afrique.
Ce ne sont que ceux qui n’ont pas l’amour qui veulent définir l’amour. Et ceux qui veulent définir l’Afrique sont de deux types : il y a ceux qui ne sont pas africains et ceux qui veulent absolument être africains. Laissez donc l’Afrique être ce qu’elle doit être !
On n’essaye pas de définir quoi que ce soit. On se rend dans des lieux et on se sert de ces lieux. On les ressent, on les laisse nous parler. Et ces expériences, ces réactions chimiques en quelques sorte, on les matérialise par la photo, par le blog, nos écrits, nos films, etc...

Notre travail n’est surtout pas là pour justifier quoi que ce soit, ce n’est une réaction, ce n’est pas une dispute... Mais on se concentre sur une image positive et en progrès... On se sert de l’espace, des gens, du pays, du continent, comme ces derniers se servent de nous. C’est un échange. Et de cet échange va naître quelque chose. Comme en chimie. De la rencontre de deux éléments nait une réaction, un troisième élément. Dans notre cas ce troisième élément est la création artistique.

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Multipatterns Sudan by Emeka Okereke
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Pensive Faces Project Piassa Addis Ababa Ethiopia by Jumoke Sanwo

D’année en année ce projet prend plus d’importance. Quelle est la prochaine étape ?

Dans un mois on lance un nouveau site internet. C’est une grande première pour nous, le site nous présentera comme une organisation, mais surtout on aura en ligne toutes nos archives depuis 2009. Afin que des particuliers ou les médias puissent y avoir accès et éventuellement les acheter. On va devenir une petite agence photo à part entière, une agence qui se consacre à montrer ce qu’est la vraie vie en Afrique, celle dont je vous parlais précédemment. On a en effet remarqué qu’il y a une demande pour ces images, et que la plupart des agences ne peuvent y répondre. Comme je vous l’ai dit, les seules représentations photo de l’Afrique pour le moment sont soit politiques, soit humanitaires ou encore misérabilistes.

Notre contenu sera lui créatif et montrera des instants qui ne sont jamais montrés. Du quotidien, du banal, du normal, mais de qualité bien sûr ! Et tout cela sera en ligne et disponible pour d’éventuels clients.

On a aussi envie de développer la collaboration artistique avec des pays francophones, pour l’instant on reste principalement entre anglophones et on aimerait que ça change, il faut qu’encore plus de personnes se mélangent et échangent. On a besoin de faire se rencontrer les cultures, Mais ce n’est pas facile, surtout d’un point de vue pratique car il faut des interprètes sur place et ensuite, il faut que nos pages web et toutes nos documentations on-line soient bilingues. C’est beaucoup de temps et d’argent.

Comment expliquer toute cette énergie venant d’Afrique de l’ouest ? Ici en France et plus largement en Europe, on le ressent de plus en plus.

Pour le Nigeria d’où je suis originaire, on peut expliquer ce phénomène par le fait que le pays connait pas mal d’agitation. Je m’explique : le Nigéria est un pays riche (un peu les États-Unis de l’Afrique) on a beaucoup de ressources naturelles, donc de richesses, donc beaucoup d’inégalités, ce qui crée des tensions entre les gens. Aussi, comme nous n’avons pas vraiment d’autorité gouvernementale qui veille à ce que ces richesses soient redistribuées correctement et que tout soit bien organisé, chacun doit se débrouiller comme il le peut sans pouvoir compter sur l’état. A nous d’être créatifs pour nous en sortir, à nous de monter nos projets. Personne ne le fera pour nous et personne ne viendra nous en empêcher. C’est cela que je veux dire quand je parle d’agitation : on est motivé à créer, on est poussé de l’avant par nos frustrations vu qu’on n’a pas de gouvernement qui nous aide comme cela se fait en Europe. En Afrique on est en quelque sorte plus indépendant.

Et puis, pour expliquer ce dynamisme naissant de la photographie, il ne faut pas oublier que des pays comme le Sénégal ou le Mali ont une longue tradition photographique.

Et internet et les nouveaux médias sont de formidables outils qui facilitent la création et sa diffusion. De ce point de vue on peut dire que la globalisation est formidable. Elle aide au développement. Grâce à internet on a accès à une quantité inimaginable de connaissances, si on a le net, presque plus besoin d’aller à l’école ! Tu peux donc utiliser internet pour ton bien, même si certains le voient comme étant un « big brother » qui tente de contrôler le monde.

Cette énergie qu’on a au sein de « Invisible Borders », on veut la partager et en faire profiter tout le monde. Invisible Borders a un rôle important, pas seulement pour l’Afrique mais pour le monde entier. Ce qu’on fait sera important dans les années à venir. C’est un mouvement qu’on lance :
« let’s wake up, let’s bond this energy together, let’s bond together »...

Voir en ligne : www.invisible-borders.com