KAZAL Un nouveau projet photographique en Haiti

, par Afrique in visu

KAZAL est un projet photographique qui retrace de manière inédite les mémoires de la dictature de François Duvalier en Haïti à travers l’histoire de Kazal, un bourg au Nord de Port-au-Prince en Haïti, où un évènement majeur de l’histoire contemporaine du pays fut perpétré en mars 1969 et évacué de l’histoire officielle : le massacre de Kazal. Au cours de trois années, six photographes haïtiens issus de la première génération post-Duvalier ont tissé un dialogue avec les habitants de Kazal pour interroger leurs mémoires des lieux et des évènements. 
Le projet, produit par Fokal et Kolektif 2D est à la fois un livre, une exposition itinérante et un long-format web. 


La première exposition a lieu à la maison Dufort à Port-au-Prince à partir du 28 mars à l’occasion de la commémoration des 50 ans du massacre de Kazal.



Le livre, édité aux éditions André Frère (Fr-En-Kr), à paraitre le 26 mars 2019 en France, est accompagné par des textes entre autres de l’anthropologue Claudia Girola et de l’écrivaine Edwidge Danticat.

Les photographes auteurs du projet sont Edine CélestinFabienne Douce, Réginald Louissant JuniorMoïse Pierre, Georges Harry Rouzier, Mackenson Saint-Félix du Kolektif2d.

La direction artistique a été assurée par Nicola Lo Calzo en coordination avec Maude Malengrez.

Kazal : Une introduction

Mon enfance, je l’ai vécue dans un univers d’interdictions. Celles de ramasser les prospectus dans les rues, de lire les messages graffités sur les murs, de regarder les militaires dans les yeux.
Je suis née en 1984, deux ans avant la chute de la dictature, mais j’ai grandi dans la peur de voir des tontons macoutes forcer notre porte, embarquer mon père, violer ma mère, exterminer la famille… J’ai été traumatisée par l’effroi qui figeait le visage de ma mère à l’évocation du nom Duvalier. Pourquoi, jusqu’à sa mort, a-t-elle refusé de croire que les temps avaient changé ?
À 14 ans, alors qu’elle s’en allait au marché à PetitTrou-de-Nippes, une commune du sud d’Haïti où elle vivait avec ses parents, des tontons macoutes l’ont contrainte à monter dans un camion et l’ont emmenée à Port-au-Prince. Il était alors coutume d’organiser des fêtes en l’honneur de Duvalier, ramassant çà et là des gens dans les villes de province pour combler une assistance glorifiant l’entente du Pouvoir et du Peuple. La fête finie, ma mère s’est retrouvée livrée à elle-même, sans moyens de rentrer chez elle. Par chance, elle trouva un hébergement fortuit et un travail comme domestique chez des étrangers. Elle vécut deux ans à Port-au-Prince avant de pouvoir rentrer chez elle. La croyant morte, ses parents avaient fait chanter une messe en sa mémoire.
Il y a trois ans de cela, nous sommes partis à Kazal, au nord de Port-au-Prince, avec l’espoir de mieux comprendre notre histoire familiale et l’histoire occultée de notre pays. Lors de nos premières visites, nous étions surpris par la puissance des émotions qui, jusqu’à aujourd’hui, surgissait des témoignages des habitants. À Kazal, les mots pour dire la dictature sont vifs. Ils se déversent au cours d’un flot incontrôlable. Celui qui n’était pas né lors des événements porte lui aussi un souvenir brutal de ce qui s’est passé en 1969. Au printemps de cette même année, des militaires et miliciens du régime écrasèrent dans le sang un soulèvement de paysans mécontents de payer les taxes abusives que leur imposait le pouvoir et de subir l’interdiction d’utiliser l’eau de la rivière qui sillonne leur propre village. Après quelques semaines d’hostilité, entre le 27 mars et le 16 avril 1969, on dénombra au moins 23 paysans morts, 80 disparus et 82 maisons incendiées. Les plus doctes désignent ces événements par « Massacre de Kazal », les Kazalais, eux, simplement par « L’affaire ». Lors de nos conversations, ces derniers égrènent les noms de ceux qui ont été exécutés sommairement, enterrés vifs, faits prisonniers.
Seuls de rares traces matérielles et quelques témoins de cette histoire ont pu résister au délabrement et au temps. Pourtant l’émotion monte à la gorge lorsque l’on visite ces lieux, fixe ces visages jusqu’alors inconnus, lorsque l’on écoute ces voix oubliées des livres d’histoire, des tribunaux et des archives du pays. Dans un pays où l’Histoire nous glisse entre les mains, où la mémoire s’effrite, leur parole se donne, s’envole, incomprise. Tout comme celle de nos mères.
Un texte d’Edine Célestin - Kolektif 2d

Couverture de Kazal

Les Mémoires de Kazal : une approche photographique 2015-2019

Lorsque l’on évoque la mémoire, l’on considère généralement comme acquise la signification de ce terme, sans plus se poser le problème de sa définition. Mais qu’est-ce que la mémoire ? Et dans quelle mesure la photographie peut-elle contribuer à un travail de mémoire comme celui contenu dans ce livre ? Un travail photographique sur la mémoire peut-il lui-même devenir porteur et créateur de mémoire, dans une perspective de transmission et de revitalisation qui dépasse l’intention artistique du photographe ?
Depuis son invention en 1839, la photographie entretient une relation privilégiée avec le temps et avec la mémoire : ce n’est pas un hasard si la photo-souvenir est, depuis toujours, l’usage le plus courant qui ait été fait de la photographie.
En tant que médium, la photographie est une des formes possibles de mise en récit de la mémoire à côté des formes plus anciennes comme l’oralité, l’écriture, le théâtre, etc. En même temps, en tant que témoignage du passé, la photographie est un contenu et peut être source de connaissance historique. Elle réactive la mémoire d’un fait historique et invite à sa réflexion. Cela dit, la photographie reste un témoignage fragmentaire, partiel, subjectif, polysémique : une photographie nous apprend sur un sujet photographié autant que sur son photographe. Elle demeure une interprétation de la réalité qui ne se laisse jamais complètement saisir. Comme l’affirme la photographe américaine Diane Arbus : « La photographie est un secret sur un secret. »
Plus encore, elle peut se démultiplier à l’infini dans la matérialité physique – papier, carton, panneaux, etc. – et dans l’immatérialité numérique. Ces qualités ne réduisent pas pour autant sa valeur de témoignage et c’est à partir de la prise en compte de toutes ces variables que l’on peut penser la relation entre la photographie et la mémoire : la photographie peut répondre à un véritable travail de mémoire, davantage qu’à un devoir de mémoire. À condition qu’elle dépasse sa prétention à dire la vérité absolue et vise plutôt à poser des questions, à nous interroger autour d’un événement tragique, pour essayer de le déconstruire et de le comprendre dans sa complexité.
Les photographies présentées dans cet ouvrage, réalisées dans le cadre d’une master class conduite sur trois ans par le ci-nommé et coordonnée par Maude Malengrez, responsable du programme média de la Fondation Connaissance et Liberté-FOKAL, laissent délibérément ouvertes toutes ces questions, mais elles ont certainement une ambition en commun : celle de rendre visible aux Haïtiens autant qu’au monde entier les mémoires vivantes multiples et contradictoires d’un des événements tragiques et majeurs de l’histoire moderne haïtienne : le massacre de Kazal en 1969, sous la dictature de François Duvalier.
Ces images nous restituent cette visibilité à travers la précieuse complémentarité d’un regard croisé : d’un côté les témoins directs ou indirects des faits, les lieux où ces faits se sont déroulés et les manières dont leur mémoire s’est inscrite dans le paysage et dans la vie quotidienne des habitants de Kazal. De l’autre côté, le regard de six photographes haïtiens qui pensent, voient et photographient cette même mémoire à partir de leur propre expérience en tant qu’Haïtiens, tous issus de la première génération post-duvaliériste.
Par-delà les regards individuels de chaque photographe, la force de ce projet réside dans cette double perspective qui définit la narration du début à la fin et qui est assumée comme un parti pris de toute la narration. Dans ces termes, il a été question de réaliser un travail photographique documentaire et collectif qui puisse refléter la relation particulière entre les photographes et leur modèle.

Le processus de création s’est fait par étapes et par degrés. Pour les photographes ainsi que pour les sujets photographiés, ce fut une véritable rencontre avec l’histoire et le passé trouble d’Haïti qui, à ce jour, n’a pas encore été assumé ; il s’est agi aussi d’un parcours personnel long et complexe, où les photographes ont dû ruser avec des barrières sociales, culturelles et géographiques : eux, citadins de la capitale à la rencontre des Kazalais, la plupart d’entre eux, des paysans et des cultivateurs de la terre.
Ce parcours s’est construit autour des contacts noués avec les habitants, sur la confiance établie au fil des séjours réguliers entre 2015 et 2018, sur les succès et sur les échecs aussi, comme dans toute démarche artistique qui va à la rencontre de l’autre. Mais ce qui finalement a primé a été l’obstination à revenir sur ces mêmes lieux, pour écouter, montrer, partager et apporter de nouvelles pistes à la recherche, de nouvelles images, de nouveaux témoignages pour la circulation de la mémoire. Comme l’affirme Édouard Glissant : « Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ou de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. »
Un texte de Nicola Lo Calzo

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© Réginald Louissaint Junior
Bible appartenant à Morivia Joseph, l’une des témoins du massacre.
Kazal, 2016.
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© Moïse Pierre
Embarquement d’un groupe de pêcheurs sur les côtes de Bayèl, Cabaret, 2015.
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© Mackenson Saint-Félix
Moment de pause d’un groupe de cultivateurs à Desab, une localité de Cabaret, 2016.
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© Georges Harry Rouzier
Lycée Jérémie-Eliazer, baptisé ainsi en mémoire du chef de file du soulèvement.
Kazal, 2015.
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© Edine Célestin
Plaque commémorative en mémoire des victimes à Kazal.
« Les bourreaux oublient. Les victimes sont à jamais marquées. » Kazal, 2016.
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© Fabienne Douce
Sur le pont de Kazal, 2015.
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Archive
Photographie d’une des premières commémorations du massacre à Kazal après la chute de Duvalier.
Mars 1987
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Archive
Article paru dans Le militant des droits de l’homme, n.6. Port-au-Prince, mars 1988.