Khelly Manou de Mahoungou, de la lumière plein les yeux Chronique 02 - "Voyage au centre de l’Afrique"

, par Philippe Guionie

A première vue, le terme pourrait évoquer une nouvelle danse à la mode des discothèques de Brazzaville, une variante locale du célèbre « coupé-décalé » ivoirien. Il n’en est rien. Le « coupé-coupé » désigne une réalité sociale bien différente.

C’est tout l’enjeu du travail photographique de Khelly Manou de Mahoungou, jeune photographe brazzavillois âgé de 26 ans. Adepte d’une photographie sociale et documentaire, il souhaite montrer la vie quotidienne des Congolais, leurs souffrances, leurs croyances, leurs aspirations. Khelly est un passionné, avide de connaissances et de rencontres. Il est l’un des plus jeunes membres du collectif Elili qu’il a rejoint récemment.

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Kelly Manou de Mahoungo photographe congolais et membre du collectif Elili, Brazzaville, 2010. © Philippe Guionie

Depuis plusieurs mois, il s’intéresse à ce phénomène apparu dans les années d’après-guerre. Au cœur du quartier populaire de « Bacongo », de nombreuses gargottes de fortune, amalgame improbable de bois et de tôles, proposent le "coupé-coupé", de la viande de bœuf bon marché importée du Tchad et présentée en de petits morceaux irréguliers. Un feu en continu entretient la braise qui chauffe une plaque noirâtre sur laquelle cuit la viande. Pour 500 Fcfa, l’étudiant, l’adolescent, le fonctionnaire ou l’ouvrier désargenté mangent cette viande de mauvaise qualité réservée aux catégories les plus pauvres de la société congolaise. En effet, avec un prix du kilo de bœuf oscillant entre 2750 Fcfa et 3000 Fcfa, consommer de la viande à Brazzaville est devenu inabordable pour toute une partie de la population. Témoin de la prolifération de ces gargottes, de Poto-Poto à Bacongo en passant par Moungali et le marché Total, Khelly photographie autant la préparation de la viande que les clients venus la consommer. « Coupé-coupé » est un mot français originaire d’Afrique de l’Ouest qui signifie "morceaux coupés". Les patrons sont souvent de jeunes « west-africains », surtout des Sénégalais, Ivoiriens ou Togolais… Adepte de l’argentique, passionnée par la photographie couleur, Khelly pose un regard distancié et accusateur sur ce phénomène nouveau symptomatique à la fois d’une crise alimentaire en gestation et de la paupérisation de la société congolaise. De mauvaises conditions d’hygiène associée à une qualité de viande incertaine contribuent à fragiliser l’état sanitaire d’une population déjà affaiblie qui doit pourtant continuer à survivre. Khelly évoque avec pudeur les « risques d’écoulement ventral », doux euphémisme pour signifier la diarrhée, cause de nombreux décès.

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Kelly Manou de Mahoungo photographe congolais et membre du collectif Elili, Brazzaville, 2010. © Philippe Guionie

Le congolais aime l’image. Quelle qu’elle soit. La sienne ou celle des autres. Et pourtant Khelly doit expliquer sans cesse au quotidien les enjeux de sa pratique photographique, convaincre les plus réticents à l’idée d’être photographié en évacuant souvent l’aspect mercantile d’une prise de vues hypothétique. Raisonné et ambitieux, il cite comme référence les travaux d’Henri Cartier-Bresson, Sebastião Salgado ou Lizzie Sadin… Il est conscient que la photographie congolaise reste méconnue. Il souhaite y prendre bientôt toute sa place en approfondissant ses recherches sur la société brazzavilloise. Ses prochaines photographies aborderont la question de l’impact de l’homme congolais sur son environnement immédiat. En évoquant ses rêves de photographe, ses mains s’agitent, sa voix devient plus forte. « Chacun cherche sa vie » acquiesce-t-il à voix basse. Khelly rêve de voyager et d’élargir ainsi son approche sociologique à d’autres continents. Ses yeux se mettent à nouveau à briller. La lumière est revenue.

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Kelly Manou de Mahoungo photographe congolais et membre du collectif Elili, Brazzaville, 2010. © Philippe Guionie
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Kelly Manou de Mahoungo photographe congolais et membre du collectif Elili, Brazzaville, 2010. © Philippe Guionie
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Kelly Manou de Mahoungo photographe congolais et membre du collectif Elili, Brazzaville, 2010. © Philippe Guionie

Voir en ligne : www.philippe-guionie.com