L’Afrique irréelle et les mot(s) clef(s) de Philippe Bernard.

, par Afrique in visu

Il y a quelques jours, on vous avait présenté brièvement ce photographe et son travail sur l’ Afrique urbaine .
On a pris notre temps, une volonté de mieux comprendre son travail et le changement qui s’opérait dans celui-ci avant de l’interviewer. Cette interview a pris finalement une forme peu ordinaire, tentant de refléter sa démarche particulière. D’où un parcours de questions à travers quelques mots clefs, déterminant voir symboliques de son processus de création.
On vous laisse découvrir les mot(s) et les interrogation(s) de Philippe Bernard...

Trajet (s) :

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© Philippe Bernard

Trajet parcouru ?
Banlieue parisienne : débuts des essais photographiques. Rennes, suite du tâtonnement. Oman et Inde : scènes de rue où commencent à apparaître des êtres qui s’égarent, ailleurs. Taipei : prise de conscience de l’importance de la disparition dans mon travail, époque transitoire. Nouakchott : la couleur arrive, les personnes disparaissent, travail sur la ville. Arles : rencontre avec Alain Willaume, mettre des mots sur ma démarche, me positionner dans l’utilisation de la photographie :
questionner et interpeller.

Trajet présent ?
Des capitales africaines : volonté de poursuivre le travail de Nouakchott. Niamey et Bamako : vers une ville irréelle africaine. La suite ?
Dakar, Banjul, Bissau, Nouakchott… Une Afrique fantôme, perturber les représentations que l’on a des villes africaines et de l’Afrique en général.

Trajet futur ?
Retour en France. Point d’interrogation ; c’est ce qui m’anime, de me laisser porter.

Pourquoi ce trajet, saccadé par différentes capitales ? Est-ce une route prédéfinie, onirique, un choix arbitraire ou symbolique ?
Je photographie toujours des capitales car elles ont une aura internationale, comme elles sont connues on a des représentations dessus. Ce qui m’intéresse c’est de perturber ces représentations. J’ai donc choisi des capitales des pays les moins développés, laissant apparaître un plus grand décalage.

Je me suis tourné vers l’Afrique car c’est un continent à part ; certains pays sont en marge des échanges et des flux… Quant au choix des pays, il y a une part de hasard et une part d’arbitraire mais je ne souhaitais pas rester dans la francophonie…

Lorsque tu travailles dans une ville tu n’as pas de point fixe, tu as utilisé le terme d’errance photographique, que cela signifie-t-il pour toi ?
Je ne me restreins pas à un quartier L’errance photographique c’est déambuler dans les rues pour tenter d’en capter l’atmosphère. La marche est très importante car derrière il y a la lenteur. De plus je marche avec un escabeau tel Sisyphe et son rocher. Ce côté lourd, gênant est une contrainte physique intéressante. Et on me perçoit différemment ; avec cet escabeau, je suis un point d’interrogation pour les gens. Mon travail commence là.

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© Philippe Bernard

Peut-on considérer les différentes villes africaines comme des étapes dans ta production ? Et finalement y a-t-il une issue ?
Le trajet n’est pas important, l’objectif étant d’emprunter des éléments des capitales que je traverse pour dépeindre une ville, une ville irréelle. Je peux considérer que j’ai déjà fini, car mon idée est claire et précise, et les images prises à Niamey et Bamako seraient suffisantes. Mais comme je ne veux pas me poser sur une ville particulière, je m’oblige à continuer ce trajet en allant dans d’autres capitales.

Mot (s), Terme(s) :

Blanc, disparition, ce sont les deux termes que tu emploies le plus souvent sur ton travail photographique actuel. Pourquoi ?
J’utilise plus le terme de disparition que blanc, le blanc étant un outil…
C’est une thérapie, j’exorcise. La vie n’a pas de sens. D’où vraisemblablement ce travail autour de la disparition… Dans ce travail, j’ai deux objectifs, un objectif individuel (la disparition comme leitmotiv) et un objectif plus général (le questionnement sur la place de l’Afrique).

Ton travail sur les capitales africaines s’intitule "Afrique(s) urbaine(s) : opus incertum", titre intriguant ?
Derrière l’idée d’Opus, il y a l’idée de numéro, d’avancée, de succession, de couches…
Incertum signifie que ce n’est pas terminé, que l’Afrique avance, que c’est en marche si on veut bien la regarder d’un œil positif.
Opus Incertum est une expression technique en architecture et en maçonnerie qui consiste en l’assemblage anarchique d’éléments. A Nouakchott, les constructions émergent rapidement, un peu n’importe où. Ca se construit, et ça se détruit.
Mais le titre "Afrique(s) urbaine(s) opus incertum" devrait changer car il ne correspond plus trop à la problématique actuelle. Ce ne sera finalement pas la suite de Nouakchott Opus incertum.

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© Philippe Bernard

Ta dernière série Bamakoise, s’appelle "Fantômes", tes personnages sont quasiment effacés, figés, proche des tableaux anciens mortuaires. Ta vision de l’Afrique peut paraître froide aux yeux du spectateur et le déstabiliser. Est-ce volontaire ?
Complètement, c’est encore un point d’interrogation. On retrouve ici les deux aspects : la quête de la disparition et un questionnement sur l’Afrique en marge, qui tend à être peu à peu effacée.

Tu te désignes comme Photographe contemporain, que cela signifie-t-il ?
C’est un peu trivial car n’étant pas mort, je suis fatalement contemporain.
Mais plus concrètement, je veux me démarquer du photojournalisme d’un côté et de la photo dite artistique de l’autre, qui ne veut à mon avis pas dire grand-chose.
Contemporain, c’est le questionnement.

Et la photographie conceptuelle ?
Le mot de conceptuel me paraît trop abstrait, pas assez en contact avec l’humain.

Pourquoi définis-tu ta démarche photographique comme un processus ?
"Processus" était le nom du stage avec Alain Willaume. Le processus c’est tout l’intérêt, c’est le questionnement, ça prend en compte la totalité.
Je ressens les choses, je pense des images, je réalise des images, je mets des mots puis la suite c’est plus technique.

Rencontre(s) :

Tu es un photographe "tardif", une rencontre t’a-t-elle décidé à te lancer et à poser des mots ?
Je suis autodidacte, j’ai vu beaucoup de photos, et je n’ai jamais pris beaucoup d’images. Je suis un lent. J’ai été très tôt intéressé par le travail de Duane Michals.
Puis j’ai découvert celui d’Alain Willaume en 2003 à Arles, où j’ai été particulièrement touché par la série "Bords du gouffre".
En 2004, j’ai retrouvé quelques unes de ses images, sur le port de Douala.
Et en 2005, toujours à Arles, il proposait un stage pour lequel je me trouvais en adéquation avec son contenu et le fait que ce soit lui qui l’anime. Cela a été un déclencheur à un moment où je me posais beaucoup de questions sur mon travail. Il m’a aidé à mettre des mots.
Par exemple, il disait qu’un projet doit être incassable pour soi même. Cette exigence personnelle, cette rigueur est un élément clef de la construction de son travail.
Avec le recul, j’ai compris ce qui m’attirait tant. Willaume prend des paysages en noir et blanc avec beaucoup de grains, dans une ambiance un peu sordide de fin du monde. Il travaille aussi sur des portraits fantomatiques...
J’ai presque l’impression que nous courons derrière des spectres assez proches, lui en noir, moi en blanc.

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© Philippe Bernard

Ta série des "fantômes" se construit-elle à partir de la rencontre des personnages photographiés (on peut quasiment dire personnages tant ils paraissent irréels) ou choisis-tu ces personnes selon un choix ?
Ces « personnages » bien que fantômes ont une existence : sous leur image la légende présente leur prénom, nom et quartier. Derrière la mise en scène ce sont des personnages à part entière.
J’essaie de me fier au hasard. Pour des raisons pratiques, j’interpelle des groupes à l’intérieur desquels certains acceptent et d’autres refusent.
Puis la présence du tissu blanc, de moi en tant que blanc, de l’escabeau, de l’appareil photo amène d’autres personnes.

Quel public souhaites-tu que rencontrent tes images ? Local ou occidental ?
Les deux avec des intérêts différents. Occidental pour les questionner, les déstabiliser sur leurs images préconçues de l’Afrique. Local pour qu’ils puissent voir leur ville autrement…
Pour le travail sur les portraits, c’est important pour les personnes photographiées car elles se trouvent belles ; c’est un élément important de la place de la photographie ici. Mais le questionnement vise surtout les occidentaux.

Légende(s) :

Tes images ne sont que très peu légendées, est-ce volontaire ?
La légende néanmoins existe. Elle fait partie des photos. Par le va-et-vient entre le texte et l’image, elle participe à la perturbation en associant ces mots aux consonances africaines à la froideur renvoyée par l’image. Elle participe au questionnement. De plus, elle apporte une touche de réalité dans l’aspect irréel. Une légende qui soulignerait la photo n’aurait selon moi aucun intérêt.

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Autoportrait © Philippe Bernard

On pourrait voir dans tes photos sur l’Afrique, une façon de démystifier l’image que l’on a de ce continent. Veux-tu montrer une nouvelle Afrique, une nouvelle légende ou un mythe de l’Afrique ?
C’est une vision très subjective de l’Afrique.
Peut-on voir l’Afrique de manière moderne ?
Qu’est ce que cela nous renvoie ?
Et si l’Afrique avait été développée comme l’Europe, les Etats-Unis et les 4 dragons asiatiques ? 

Interrogation (s) :

Interroger ou s’interroger. C’est vivre, c’est être en marche, en mouvement.
C’est rentrer en contact avec l’autre, avec le monde.
C’est tenter d’approcher le réel. C’est une manière de vivre…

En savoir plus :

- Site : www.phili.ber.free.fr.

Merci à Philippe Bernard de s’être prêté à ce jeu d’une interview un peu informelle, de sa relecture assidue , et son autoportrait tardif à 00h34 du matin.