La contestation s’organise Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 4

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Fadel Barro - 35 ans - Journaliste

C’est l’histoire d’un mouvement créé autour d’une tasse de thé et à la lumière d’une bougie qui bouleverse le paysage politique sénégalais. Ce 16 janvier 2011, le pays est une fois de plus plongé dans le noir. Fadel Barro et les membres du groupe de rap Keurgui s’entendent sur l’expression « Y en a marre ». Très vite, le mouvement devient le porte-parole des sans-voix, la figure de proue de la contestation dans le pays. Emmené par une bande de rappeurs, il sensibilise les populations à travers une série de concerts mobiles, qui se soldent souvent par l’arrestation des meneurs, et encourage les gens à s’inscrire sur les listes électorales.

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© Camille Millerand

Le 23 juin, ils campent devant l’Assemblée nationale et font échouer le coup d’état constitutionnel du président Wade visant à se faire réélire avec 25% des voix. « C’est à partir du 23 juin que la presse internationale a commencé à comprendre ce qui se passe au Sénégal et ça c’est grâce à Y en a Marre, explique Fadel Barro. Le peuple était avec nous et le peuple était dans la rue. »

Issu d’une famille maraboutique, Fadel rompt rapidement avec la tradition familiale. Au lycée, il dirige les grèves et rejoint l’Union Nationale des Élèves du Sénégal. Le bac en poche, il débarque à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar où il participe à la création de la Brigade d’Intervention Efficace et Rapide, censée surveiller les dirigeants syndicaux. Attiré par l’écriture, il entre à l’école du célèbre journaliste d’investigation Abdou Latif Coulibaly qui l’embauchera à l’hebdomadaire La Gazette.

Tribun hors pair, le coordonnateur du mouvement affirme son leadership. « Je sais comment fonctionnent les partis politiques, comment ils sont structurés, qui représente quoi, qui représente qui, qui est qui, qui fait quoi. (…) Je ne pouvais pas rester les bras croisés dans l’ombre. Il fallait assumer son rôle dans le mouvement et je l’ai assumé. » Un engagement logique au vu de son parcours. « Y en a Marre n’est que le prolongement du combat que j’ai toujours mené dans l’exercice de mon métier de journaliste. »

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Journaliste à la Gazette, Fadel Barro est l’un des fondateurs du mouvement "Y en a marre". © Camille Millerand

Son objectif ? « Ramener les préoccupations des Sénégalais au centre du processus de décision. » Sa solution ? Le NTS, comprenez le nouveau type de Sénégalais. « Les jeunes doivent être plus conscients, s’intéresser à la gestion des affaires de l’Etat, prendre leur destin en main et mettre de côté la fatalité. Face aux attaque de la démocratie, la seule réponse possible c’est de se positionner en citoyens modèles. » Autour des fondateurs du mouvement se greffent les « esprits », environ quatre cents cellules locales réparties sur tout le territoire. « On a libéré les initiatives, responsabilisé les jeunes. Les esprits sont libres, indépendants tout en restant connectés dans un grand réseau qui s’appelle Y en a Marre. » « Il y a eu des tentatives d’intimidation, des tentatives de corruption, des tentatives de diabolisation, on a subi toute forme de pression, mais je suis fier de voir que mes amis sont toujours debout. »

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© Camille Millerand
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Assemblée générale des "yenamarristes" sur la terrasse du QG. Avec le temps, l’appartement que Fadel partageait avec quelques amis est devenu le quartier général du mouvement, un lieu ouvert à tous.© Camille Millerand