La mort en technicolor « You never left » de Youssef Nabil

, par Olivia Marsaud

« You never left » dure 8 minutes et c’est un moment de poésie pure. Dans ce premier film, on retrouve les thèmes qui irriguent depuis plus de dix ans l’œuvre du photographe : la métaphore de l’Egypte, l’exil, le rapport à la mort et à la beauté. Youssef Nabil a choisi les acteurs Fanny Ardant et Tahar Rahim pour interpréter cette parabole du départ, où l’exil est vécu comme une mort mais aussi une résurrection. « Ce court-métrage parle de ma relation à la vie, à la mort, à ma vie personnelle aussi, avec mon départ d’Egypte, au fait de vivre dans d’autres endroits du monde. Et tout ceci est en relation avec la mort et le fait de renaître ailleurs. » Fanny Ardant, en madone orientaliste, est à la fois la mère et la patrie, Youssef Nabil aimant à décrire l’Egypte comme une mère lui ayant donné la vie.

« J’ai eu conscience de la mort, de la finitude humaine, très jeune, à 5 ou 6 ans. Je regardais les vieux films égyptiens des années 40 et 50. J’étais fasciné par les acteurs, je pensais que leurs films étaient la réalité. Lorsque ma mère m’a appris que la plupart d’entre eux étaient morts, j’ai été en état de choc. Depuis, je considère la vie comme un film avec un début et une fin... et, entre les deux, une histoire à vivre ou à raconter. » Ou les deux. Youssef Nabil semble n’avoir pas choisi entre vivre et raconter. Ce premier film s’inscrit d’ailleurs dans la droite ligne de ses travaux antérieurs, notamment les autoportraits qui ont rendu célèbre le jeune artiste et dans lesquels il explore différentes facettes de sa personnalité et expose des tranches de vie. « J’ai quitté le Caire en 2003 pour Paris et je me retrouvé coupé de mon quotidien, de ce qui m’était familier. Je me suis senti très seul... J’ai alors décidé de me prendre en photo dans différentes villes. C’était une métaphore de la vie : pour moi, nous ne sommes que des visiteurs sur terre. » Versailles, Naples, Rio, Istanbul, Los Angeles, Alexandrie... Les autoportraits s’enchaînent, délicats, baignant dans un temps suspendu.

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You Never Left # III, 2010 Tirage argentique coloré à la main Hand-coloured silverprint 50 x 75 cm Edition de 5 © Youssef Nabil /Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Né au Caire en 1972, Youssef Nabil a commencé la photographie dans les années 90. Pour ses premières prises de vue, il fait poser ses amis dans des mises en scène travaillées au cordeau, qui rendent hommage à l’âge d’or du cinéma égyptien et hollywoodien. Glamour, élégance, mélo et un rendu suranné assumé. Un kitsch tendre et poétique. « Quand j’étais jeune, la seule photographie que l’on connaissait en Egypte, c’était la photo de studio, pratiquée surtout par les Arméniens. » Son premier mentor sera donc le photographe issu de cette communauté, Van Leo, célèbre pour son studio cairote. Puis viennent ensuite deux parrains prestigieux : David LaChapelle, avec lequel il travaille à New-York en 1993 et 1994, puis Mario Testino (1997-1998). Cette période est celle d’une série de portraits iconiques (Catherine Deneuve, Naguib Mahfouz, Natacha Atlas...) qui l’installe définitivement dans le monde de l’art.

Youssef Nabil est un photographe atypique, coloriste. Lui, qui a longtemps peint et dessiné avant de s’emparer d’un appareil photo, réalise des tirages argentique en noir et blanc qu’il colorie ensuite. « J’ai toujours voulu voir mon travail en couleur mais sans utiliser de film couleur, qui donne une personnalité complètement différente à l’image. » Ce jeune homme à l’allure et à la pensée très contemporaine se fait ainsi l’héritier d’une longue tradition égyptienne d’affiches de cinéma peintes à la main. Un exercice de transfiguration, de ré-animation.

Dans la galerie parisienne qui projette « You never left », on peut voir plusieurs tirages tirés du film. L’espace est immaculé, les images sont espacées, elles respirent. La sobriété de l’accrochage fait ressortir les teintes précises des images. Youssef Nabil a redessiné les pupilles de Fanny Ardant, elles semblent vivantes. Il lui a appliqué le maquillage parfait, comme sur le polyptyque qui rassemble les portraits de douze femmes portant un voile noir. Le maquillage, uniforme, est le même pour chacune, ce qui met en évidence la pluralité de leurs voiles, que l’on ne capte pas au premier regard. C’est subtil et beau. De la poésie pure.

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You Never Left # IV, 2010 Tirage argentique coloré à la main Hand-coloured silverprint 27 x 39 cm Edition de 10 © Youssef Nabil / Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Voir en ligne : www.youssefnabil.com