La photographie à l’épreuve du génocide des Tutsi 

, par Nathan Réra

D’avril à juillet 1994, le génocide des Tutsi du Rwanda a fait plus de 800 000 victimes. Un événement dont on dit parfois qu’il a été enregistré « en direct » par les photographes et les cameramen occidentaux, quand d’autres prétextent qu’il s’agit, tout comme la destruction des Juifs d’Europe, d’un « génocide sans images ». Plus complexe, la réalité historique ne confirme ni l’une, ni l’autre de ces propositions. Si les photographes de nombreuses agences prestigieuses (Sygma, Sipa, Magnum…) étaient bel et bien sur place peu de temps après l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana et le début des massacres organisés par les Forces armées rwandaises (FAR) et les milices génocidaires, leurs images sont restées dans une large mesure à la périphérie des médias. Plusieurs facteurs ont contribué à faire du génocide des Tutsi un « trou noir » médiatique : d’une part, les photographes ne pouvaient s’approcher des barrages où avaient lieu les tueries pour faire leurs images, à moins de mettre leur vie en danger ; d’autre part, ils rencontraient de nombreuses difficultés techniques pour l’envoi de leurs photographies en Occident – l’usage du numérique a, depuis, profondément changé la donne. Le filtre de la censure politique et le manque d’intérêt relatif des rédactions occidentales pour ce petit pays de l’Afrique des Grands lacs expliquent encore sa faible représentation dans la presse, contrairement à d’autres événements de la même période (la guerre en Bosnie, ou les premières élections multiraciales en Afrique du Sud).

Environ sept jours après le début du génocide, la fin des opérations d’évacuation des expatriés a sonné le départ de la plupart des reporters occidentaux. Seuls deux photographes, Patrick Robert et Luc Delahaye (qui travaillaient alors respectivement pour les agences Sygma et Sipa), décidèrent de rester sur place et tentèrent, avec des moyens dérisoires, de documenter les traces du génocide. Ils découvrirent notamment, sur la colline de Nyanza, un charnier à ciel ouvert de plus d’une centaine de cadavres. Bien qu’elles aient constitué un tournant dans la représentation visuelle de l’événement, les photographies de Patrick Robert, arrivées tardivement en Europe et jugées trop frontales, ne furent pas publiées dans les magazines français, contrairement à leurs équivalents allemands ou américains.

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Colline de Nyanza, 21-23 avril 1994. Ces Tutsi, plus d’une centaine, ont été massacrés par les militaires des Forces armées rwandaises et les miliciens interahamwe. © Patrick Robert, reproduction interdite.

Dans le courant du mois de mai 1994, l’extermination des Tutsi parut toutefois bénéficier d’un regain d’intérêt dans la presse, avec l’apparition de nouvelles images. Les photographes, entrés au Rwanda par la frontière tanzanienne, évoluaient désormais dans le sillage du Front patriotique rwandais (FPR), qui luttait contre les FAR pour prendre le contrôle du pays. Ils furent menés par leurs « guides » dans des sites où les cadavres des Tutsi, abandonnés dans les églises, les écoles ou les maternités, gisaient dans un état de décomposition avancée. Très vite, cependant, ces images ont été recouvertes par un autre événement, plus spectaculaire aux yeux des médias : l’exil massif de la population hutu qui, par crainte de représailles du FPR, fuyait le Rwanda pour gagner les camps de réfugiés des pays voisins. Cet exil culmina au mois de juillet 1994 à Goma, où les civils hutu épuisés, victimes d’une épidémie de choléra, vinrent mourir par milliers. Contrairement aux semaines précédentes, les photographes étaient désormais présents en grand nombre pour enregistrer les images de la catastrophe humanitaire. Elles devinrent par défaut le symbole du génocide, alors qu’elles documentaient l’agonie d’individus qui, non seulement, n’avaient pas été victimes de l’extermination mais qui, de surcroît, y avaient pour certains participé activement.

La presse ayant échoué à traduire la spécificité du génocide des Tutsi par l’image, plusieurs photographes entamèrent alors une déconstruction de l’événement médiatique, à rebours du protocole photojournalistique. Gilles Peress, membre de l’agence Magnum, publia The Silence en 1995, un ouvrage fondateur de la représentation du génocide des Tutsi – et, plus largement, une date clé de l’histoire du photoreportage. Pris au sein d’une série d’expositions importantes, au MoMA à New York, au Centre Pompidou ou au Musée Picasso à Paris, The Silence apparaît autant comme une réponse à la logique réductrice des mass-médias qu’une réflexion plus vaste sur les modalités d’exposition de l’image photographique. D’autres reporters, comme Karsten Thielker ou Christophe Calais, prirent encore acte de l’échec du photojournalisme au Rwanda. Après avoir quitté l’Associated Press en 1997, Thielker inscrivit ses images dans une série d’installations, qui trouve son aboutissement dans l’exposition Linus in Rwanda (2004). Dans cette suite de diptyques, le photographe allemand mêle des clichés montrant de petites victimes du génocide et de l’exil à des images documentant le quotidien et les jeux de son neveu en Allemagne. L’écart entre les deux sources d’images densifie la question de l’éthique du photojournalisme et de la place du spectateur face à la douleur de l’Autre. Une fois libéré du magazine VSD pour lequel il avait couvert l’opération Turquoise et les camps de réfugiés à Goma, Calais a pour sa part publié deux livres sur le Rwanda : Le cri des morts, le silence des vivants (1998) et Rwanda, le pays hanté (2005). Empêchant tout travail d’imagination, les images d’archives sont, dans ce dernier album, désavouées par une série de photographies floues réalisée en 2004, sur les routes du Rwanda, par temps de pluie et de brouillard. Ces images, épurées de tout contenu informatif, affirment la nécessité de ne plus rester à la surface de l’événement, de le scruter de l’intérieur, dans sa face intime.

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Photographie extraite de la série Linus in Rwanda, 2004. © Karsten Thielker, all rights reserved.
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Sur la route de Rwamiko. Photographie extraite du livre Rwanda, le pays hanté, 2005. © Christophe Calais, tous droits réservés.

D’une œuvre à l’autre, les images d’archives, peu ou mal publiées en 1994, se voient ainsi prises dans une stratégie visant à redonner au spectateur la primauté de son regard. Délestées pour partie de leurs légendes et réfutant la logique de « l’instant décisif », elles deviennent aptes, par la puissance du montage photographique, du livre-objet ou de l’exposition, à donner une force d’incarnation à l’extermination des Tutsi, dont les traces perdurent dans la société rwandaise post-génocide.


Ce texte donne un bref aperçu de la dernière communication de Nathan Réra, présentée au colloque Définir/Devenir une image d’archives à l’Université Libre de Bruxelles (14-16 novembre 2012).