La Revue noire revient après dix ans d’absence Interview de Pascal Martin Saint Leon, un de ses fondateurs

, par Benjamin Seze

De 1991 à 2001, la Revue Noire s’est employé à sortir l’Afrique d’une image exotique, en faisant connaître les expressions artistiques contemporaines qui se développent sur ce continent. Après 10 ans d’interruption, la nouvelle Revue Noire ne se limite plus au continent africain mais conserve son rôle de défricheur de talents. Interview de Pascal Martin Saint Leon, un de ses fondateurs.

Il y a 20 ans, avec Jean Loup Pivin, Simon Njami et Bruno Tilliette, vous fondiez la Revue noire, magazine sur l’art contemporain en Afrique. Pourquoi ce projet ?
L’idée de la revue date de 1989. Simon était écrivain, Bruno, journaliste (ancien rédacteur en chef de la revue Autrement) et Jean Loup et moi, architectes. Nous avions tous les quatre envie de faire quelque chose sur l’Afrique.
Avec Jean Loup, nous avons mené plusieurs projets sur ce continent, notamment le Musée national du Mali à Bamako, et l’avons pas mal sillonné. Nous y avons découvert une volonté d’être dans l’air du temps, il y a beaucoup de similarités avec ici. La réalité que nous connaissions tranchait avec l’image de l’Afrique qui transparaissait en Europe et notamment en France.
L’élément déclencheur de notre envie de créer la Revue noire est l’exposition Magiciens de la Terre (1989), de Jean Hubert Martin. Un face à face entre des artistes occidentaux très à la pointe et des créateurs, notamment africains, assimilés à des magiciens dans le sens où ils transmettaient une traditions. L’idée de l’exposition était d’opposer ces démarches. Nous nous sommes demandés : Pourquoi ? Pour nous, c’était comme si on refusait à l’autre d’avoir un statut individuel, comme s’il ne pouvait que faire partie d’un groupe de personnes qui se transmettaient une tradition.
L’idée de la revue était de sortir l’Afrique d’une image exotique. Faire connaître les expressions artistiques contemporaines qui se développaient sur ce continent, et ainsi montrer une Afrique moderne, fabricant des cultures urbaines avec ses expressions propres dignes d’être internationalement reconnues.

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de gauche à droite, de haut en bas : RN 01, Ousmane Sow (1991) / RN 26, Madagascar J Andsrianomearisoa (1997) / RN 30, Nigeria, Babatunde Ayinde Okoya (1998) / RN 31, Urbis African City, Dorris Haron Kasco (1998) / RN, Anthologie Photo africaine (1998) / RN, Art Africain, Ouattara (2011)

Quel était le concept de la revue ?
C’était une revue d’investigation. Chaque numéro était consacré à une ville, un pays, parfois à un thème artistique, social ou politique. Nous défrichions un terrain inconnu, à la recherche d’artistes africains contemporains, photographes, peintres, sculpteurs, plasticiens... Nous excluions l’art pour touristes que l’on peut trouver dans les aéroports. Nous évitions le ghetto – ce n’est pas parce que c’est africain que c’est forcément bien. Nous nous interdisions aussi tout parallèle avec un mouvement quelconque, le cubisme par exemple, et nous ne faisions aucun commentaire.

Pourquoi ?
Parce que le commentaire induit une histoire de l’art. Or la seule histoire de l’art qui existait à l’époque était celle de l’art occidental. Or ces références à l’art occidental pour parler de créations d’artistes africains n’avaient pour nous aucun lieu d’être. Une oeuvre passe par le ressenti et non par une analyse. Elle ne prend pas sens en étant commentée. Nous avions pris le parti de laisser les formes parler par elles-mêmes.

Aujourd’hui avec le recul, pensez-vous avoir atteint votre objectif de l’époque ?
J’espère ! (Rire) Le marché comme les besoins des musées et des collectionneurs limitent nécessairement le nombre de nouveaux artistes pouvant être intégrés. Et plus encore d’Afrique, l’ouverture sur l’Asie, le Moyen Orient l’Amérique latine… introduisant déjà nombre d’artistes. Pourtant, aucune exposition thématique, aujourd’hui, ne se permettrait de ne pas présenter des artistes africains, asiatiques, sud américains, arabes… Il est évident pour tous, maintenant, que l’apport d’autres cultures est important, même si trop souvent, pour ne pas dire toujours, ces nouvelles démarches artistiques sont placées et commentées par rapport à l’histoire de l’art occidental. Le jour où la sensibilité de chacun sera ouverte à ces autres contextes, on pourra supposer que l’autre n’est plus extérieur à soi, et à ce moment-là, nous pourrons dire que nous avons pleinement atteint notre objectif.

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3 monographies de photographes majeurs d’Afrique éditées par la Revue Noire en 2011 : MAMA CASSET son studio African Photo de Dakar / JEAN DEPARA Night & Days in Kinshasa 1950-75 / SAMUEL FOSSO des premiers autoportraits à African Spirits

Pensez-vous avoir joué un rôle important dans cette évolution ?
Oui, la Revue noire a eu sa place, dans la mesure où nous avons permis une certaine visibilité à certains artistes. Les deux anthologies que nous avons sortis par la suite - Anthologie de l’Art Africain au XXe siècle, qui donne quelques éléments de références de manifestations, écoles, courants artistiques, tenant compte de chaque cultures, origines, et Anthologie de la Photographie africaine – y ont sans doute aussi contribué. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls. Nous faisions partie d’un mouvement plus général. Par exemple, la collection Picozzi et Jean Hubert Martin ont aussi joué un rôle pour porter un autre regard sur ce qui est différent.

Justement, que sont devenus les milliers d’artistes passés dans vos pages ?
Des 3500 créateurs présentés dans la Revue noire, un nombre important ont consolidé leur place chez eux et dans leurs régions périphériques. Certains ont franchi toutes les frontières comme Pascale Marthine Tayou, William Kendridge, El Anatsui, Malick Sidibé, Seydou Keïta, Joël Andrianomearisoa, Georges Adeagbo, Abdoulaye Konaté… et d’autres, selon leurs aptitudes à comprendre les lois du milieu de l’art. Reste que pour atteindre ce niveau, il faut s’ouvrir au monde et à son fonctionnement, et sortir d’une « production » limitée aux regards de son pays, ce qui n’est pas facile.

Pourquoi cette décision en 2001, après 10 ans d’existence, d’interrompre la publication de la Revue noire ?

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© Photo Jean Depara, légende “Jeune femme devant l’Afro Negro Club", série "Night & Day in Kinshasa" ca.1955, courtesy Revue Noire Galerie

_ Il y a eu sans doute une forme de lassitude. Mais la principale raison est que se limiter à un continent finissait par ne plus rien dire. À l’heure d’Internet, il n’ y a plus le même rapport entre l’Afrique et l’Europe, cette bipolarité n’existe plus. Exemple très parlant : la première fois que le jeune artiste de Kinshasa Alain Polo (photographe et plasticien) a quitté son pays, c’est pour aller en Chine. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes africains vont en Asie ou au Brésil. Il fallait changer le contenu de la revue limité par notre regard de Parisiens face à l’Afrique, même si, à chaque fois, un comité de rédaction était établi sur place, avec des acteurs locaux de toutes disciplines, pour sentir l’effervescence de la création locale et la retranscrire.

Dix ans plus tard, avec la même équipe, vous relancez la Revue noire. Pourquoi cette envie ?
Tout d’abord, parce que aucun autre acteur n’a réellement pris la relève, avec une approche critique sur les créations, et qu’il nous semble maintenant important comme acte militant de poursuivre, notamment en proposant une galerie pour permettre à ces artistes d’avoir un premier tremplin dans le marché de l’art et une visibilité plus grande. Ensuite parce que l’approche d’un artiste africain, ou autre, est toujours trop liée à des commentaires qui n’ont que peu de rapport avec son "background", sa culture, ses tripes. Encore aujourd’hui, trop souvent, les références occidentales reprennent le dessus niant l’identité de l’Autre, en fait sa réelle existence. Nous ne nions pas que tel artiste connaisse les oeuvres des sculpteurs grecs, Giacometti, Michelange, ou encore Cindy Sherman et d’autres, ou l’Histoire de l’Art occidental, mais ces référents ne sont pas premiers et uniques, il y en a d’autres propres à chacun, sa vie, son, pays, ses moeurs, ses idées… D’où l’obligation de connaître l’artiste et sa démarche, son milieu. Et ça peu de personnes ou critiques ont eu la possibilité d’être en contact réel avec ces artistes.

La Revue noire, version 2011, sera-t-elle différente de celle d’il y a dix ans ?
Ces dix ans d’interruption ont été un temps de réflexion et de bilan. Nous avons fait des constats sur l’impact réel, les défauts et les manques de la Revue noire. De cette réflexion est notamment née l’idée de la galerie comme nouveau tremplin complémentaire aux publications et vitrine sur internet. Trop souvent, nous ne savions pas où diriger un artiste, vers quelle galerie ou quel lieu qui travailleraient en profondeur avec un artiste africain et le suivraient sur une longue durée.
En ce moment, nous exposons les photographies du Congolais Jean Depara (1928-1997). Une très belle série sur le monde de la nuit à Kinshasa (ex Léopoldville) dans les années 50-60.
En ce qui concerne la revue en elle-même, nous poursuivons dans notre rôle de défricheurs de talents. Nous nous intéressons aux artistes émergeants, souvent connus localement sans pour autant que leur travail dépasse leurs frontières. Pas pour la nouveauté du truc, mais justement par envie de montrer des choses qui n’ont pas la possibilité d’être facilement visibles.
En revanche, notre démarche n’est plus la même. La Revue noire d’il y a dix ans était une revue d’investigation, presque un inventaire. Aujourd’hui, la revue sera beaucoup plus subjective. Nous choisissons des artistes qui nous tiennent à cœur et montrons leur processus physique et mental dans la création. En plus des œuvres, ce sont les chemins de la création qui nous intéressent.
Enfin, nous ne nous limitons plus aux artistes africains. Le sous-titre de la revue est « Créations contemporaines d’Afrique et du Monde ». L’Afrique sera toujours très présente, car c’est le territoire que nous connaissons le mieux, mais dans un autre face à face, avec l’ensemble du monde.

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© Photo Jean Depara, légende “En voiture pour la nuit", série "Night & Day in Kinshasa" ca.1955, courtesy Revue Noire Galerie

Entre le moment où vous avez arrêté la Revue noire (2001) et aujourd’hui, avez vous constaté des évolutions de la scène artistique contemporaine en Afrique. Si oui, lesquelles ?
On voit aujourd’hui aux Rencontres de Bamako de nombreuses vidéos d’artistes africains, ce qui n’était pas le cas encore autour de 2000, et d’autres photos utilisant habilement le numérique.
Le conservatoire des arts et métiers et multimédia (CAMM) de Bamako permet chaque année à une cinquantaine de personnes (dont environ 5 à 10 se tourneront d’abord vers la création artistique) de se former aux outils multimédia. Des plasticiens à venir utiliseront certainement sous peu ce média dans des performances.
Par ailleurs, de plus en plus d’artistes ont en eux la dimension mondiale lors de leur processus de création et ne travaille plus seulement pour un public local. L’envergure des œuvres est du coup différente. Ils circulent de plus en plus, allant en Asie, en Amérique latine, aux Caraïbes, souvent avant même d’aller en Europe ou aux USA. Le rapport Afrique-Occident s’en trouve changé, en mieux. Même si certains artistes travaillent sur l’esclavage et la colonisation (ou post colonisation), en « utilisant » la mauvaise conscience occidentale, beaucoup d’autres travaillent à l’équivalent des artistes du monde, occidentaux et autres, sur des problématiques communes : identité, conditions de vie, politique, mystique, historique, formel...
Un point me paraît très important. Depuis cinq ans, on voit de nouvelles fondations et institutions culturelles africaines se créer en Afrique même (Afrique du sud, Angola, Bénin, Côte d’Ivoire…) et avec moins un souci d’investissement rentable et plus la volonté de créer des fonds patrimoniaux d’une culture africaine contemporaine. Contrairement à il y a 30 – 40 ans, les centres culturels français, instituts Goethe allemands… n’ont plus les moyens de régner en maître. Les institutions locales avec le soutien, même financier, des gouvernements locaux et des fondations étrangères, souvent américaines, ont pris possession de l’activité culturelle de leur pays. Ce qui est indispensable. L’art doit avoir son public localement pour permettre à l’artiste d’exister. Même si celui-ci vit ailleurs, une partie de son être reste là où est sa racine, sa raison d’exister et de travailler. L’Afrique s’est ouvert au monde et participe pleinement à sa construction, ses idées, son monde des formes.

ACTUALITES

Cette année, REVUE NOIRE est à Paris Photo (stand A43) au Grand-Palais du 09 au 13 novembre 2011.
Focus sur 2 jeunes artistes :
Alain POLO

Joël ANDRIANOMEARISOA

parmi une sélection d’une vingtaine de photographes africains qui constituent un panorama de la photographie africaine du début de XXe siècle à nos jours.

L’exposition à la galerie Revue Noire "DEPARA, NIGHT & DAY IN KINSHASA, 1955-1965" se poursuit jusqu’au 24 décembre 2011 et est exceptionnellement ouverte durant Paris Photo les vendredi 11 et dimanche 13 novembre de 13h à 19h.

Voir en ligne : www.revuenoire.com