Le Maroc de Pierrot Men Interview de Pierrot Men

, par Afrique in visu

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Maroc, 2007 © Pierrot Men

Zoom sur l’une des figures de la photographie à Madagascar, Pierrot Men.
Ce nom vous dit peut être quelque chose, c’est celui d’un maître du noir et blanc...
A travers son appareil, tout devient graphique. Nous ne sommes pas loin de la peinture, son premier amour. Les ombres, les personnes, l’architecture ou la nature deviennent les touches de tableau de vie...
Très remarqué dès les Premières Rencontres de Bamako en 1994, il nous emmène aujourd’hui en plein ramadan au Maroc. Une série d’images réalisées durant sa résidence en septembre 2007.
Quand le Maroc et le noir et blanc de Pierrot Men se rencontrent : Magnéto...

Peux tu nous raconter brièvement ton parcours ?
En fait, c’est par la peinture que je suis venu à la photographie... Je n’utilisai alors la photographie que dans le cadre de mon activité de peintre, activité que j’ai exercée pendant 17 ans. Et puis un jour une amie m’a déclaré que mes photos étaient bien meilleures que ma peinture : c’est ainsi que j’en suis venu à quitter le chevalet pour me consacrer uniquement à la photographie. Il y a ensuite une première date importante pour moi : en 1994, je participe au concours Mother Jones de San Francisco et remporte le prix Leica dont la récompense est un Leica, un appareil qui ne m’a plus jamais quitté depuis lors. Vient ensuite la médaille d’or des Jeux de la francophonie, à Madagascar en 1997, puis enfin le prix UNEP/Canon en 2000… Que mon travail ait été salué lors de ces trois événements m’a permis de prendre confiance dans ma photographie

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Maroc, 2007 © Pierrot Men

Tu diriges aujourd’hui le plus grand laboratoire du pays à Fianarantsoa, le Laboratoire Men. Quand l’as-tu monté ? 
En 1974, j’ai créé un petit studio photo dans un quartier populaire de Fianarantsoa. Je ne m’occupais alors que de photos d’identité, de portraits, de mariages... En 1992, mon laboratoire a été transféré dans le complexe Sofia, où je suis toujours installé. Mon labo s’est effectivement agrandi ; il s’agit toujours d’un laboratoire standard, qui est équipé d’un minilab numérique et où nous traitons notamment les films des clients. Mais j’ai maintenant un local où je m’occupe de mes travaux personnels, avec des imprimantes, une chambre noire... C’est aussi un endroit où j’expose mes tirages et où j’aime recevoir tous les amoureux de la photo, que ce soit des amis ou des passionnés de passage.

Peux tu nous en dire un peu plus sur le contexte photographique à Madagascar et entre autre depuis la création du Festival « PhotoAna » ?
J’aimerais revenir sur les Jeux de la francophonie à Madagascar et la médaille d’or que ma participation m’a value. À l’époque, le fait qu’un Malgache obtienne cette récompense a donné confiance à beaucoup de jeunes photographes de la Grande Île, qui se sont dits : « Et pourquoi pas moi ? » Depuis, et dans cette optique de développer la création photographique à Madagascar, nous avons organisé tous les mois d’avril le Mois de la Photo, auxquels peuvent participer tous les photographes résident à Madagascar… Cela a eu beaucoup de succès, et face à l’ampleur des participants, nous avons lancé la Biennale PhotoAna, qui s’est étendue à tout l’océan Indien, ainsi qu’aux pays proches du canal du Mozambique. Je crois que depuis les Jeux de la francophonie, l’idée et le résultat sont les mêmes : donner confiance aux jeunes et moins jeunes photographes malgaches, leur permettre de participer à des manifestations de plus en plus importantes où ils peuvent s’exprimer, se rencontrer et échanger, ce qui avant cela était difficilement réalisable pour eux… Et puis bien sûr, il y a l’opportunité, avec PhotoAna, de dégager de jeunes talents et de les faire découvrir dans un espace international : je pense notamment aux photographes Aina Rajaona, Mamy Rabetanety, Abe, Fidisoa , Russel etc…

Tu as exposé plusieurs fois à la Biennale de Bamako, de sa première édition en 1994 où tu avais été remarqué jusqu’à la dernière édition en 2007. Quelle est l’importance de cet évènement par rapport à ta carrière ?
Eh bien, je crois que ce mot « carrière » me gêne un peu dans cette question… J’ai toujours fait de la photographie par passion, je n’ai jamais considéré mes prises de vue comme un travail et une ambition autres que de me faire plaisir et de faire plaisir autour de moi… C’est peut-être là ce que m’a apporté la Biennale de Bamako : de nouvelles rencontres, élargir ma famille photographique avec des gens issus d’horizons que je ne connaissais pas forcément… et puis me rendre compte que justement, malgré nos différence, nous sommes de la même famille : celle de la photographie…
Ce type de rencontres est de toute façon toujours encourageant : c’est cette passion qui nous fait nous rencontrer et nous faire sentir moins seul face aux difficultés de nos activités artistiques… Et cet encouragement vaut aussi pour les jeunes photographes de Madagascar ou du Mali, qui là encore se disent : « Si lui y arrive, pourquoi pas moi ? »

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Maroc, 2007 © Pierrot Men

Le 21 septembre 2007, tu pars en résidence pour la première fois au Maroc en plein ramadan durant 2 semaines. Pourquoi avoir voulu photographier ce pays ? Quel trajet as-tu réalisé ?
J’ai réalisé ce reportage dans le cadre d’un projet soutenu par France Culture, le festival Timitar, l’Institut français d’Agadir et le Centre culturel Albert Camus d’Antananarivo… Cette résidence, baptisée « Visa pour la création », avait pour but d’établir un dialogue entre deux photographes, en l’occurrence Rachid Benaoud, du Maroc, et moi-même. Rachid Benaoud viendra à son tour à Madagascar à la fin de cette année, d’où il en reviendra avec une expo montrant son regard sur mon pays… Pour moi, il s’agissait d’un vrai défi : je ne photographie jamais mieux qu’à Madagascar, et l’idée de partir en reportage dans un lieu totalement étranger (je ne connaissais du Maroc que les boîtes de sardines de mon enfance !) m’a plu… Il y avait donc cette envie de me confronter à une culture totalement nouvelle pour moi, et de voir le travail photographique que je pourrais ramener de cette expérience. Je suis donc parti là-bas pour deux semaines, et je suis passé par les villes d’Agadir, Essaouïra, Taghazoul, Marrakech et Tarroudant, en essayant d’éviter au maximum dans ces endroits les lieux trop touristiques.

Peux tu nous en dire plus sur comment s’est passée cette résidence ? Et sur le contact avec les gens ?
Je dois avouer que le contact avec les gens a été assez difficile et mes rencontres peu nombreuses… Je suis arrivé effectivement en pleine période de Ramadan, et j’ai peut-être trop l’habitude de photographier à Madagascar, qui est un endroit où il est extrêmement simple de prendre des photos, les gens sont très ouverts face à quelqu’un qui se promène avec son appareil en bandoulière, on n’a pas à se cacher lors de la prise de vue… Au Maroc, il m’a fallu apprendre à photographier tout à fait autrement, comme un fantôme, en déclanchant avec l’appareil sur le côté, sans avoir l’opportunité de viser et de travailler mon cadrage… Cela a été pour moi très instructif, une occasion en or d’apprendre davantage « à voler » mes images… Pour le reste, j’ai bien sûr été frappé par la beauté de ce pays, des gens et des couleurs… Et je crois que les images que j’en ai ramenées me correspondent – même si les conditions de prises de vue étaient très nouvelles pour moi –, qu’elles captent une quiétude spontanée à laquelle je suis très attachée.

On voit dans tes images qu’il y a une vraie recherche graphique avec ces jeux d’ombres, de contrastes. Quelles sont tes influences ?
Autre question difficile… puisque j’aime tous les photographes, j’ai du respect pour le travail de chacun d’entre eux. Mais s’il faut être vraiment honnête, je dois avouer que j’ai un peu de mal avec la photographie dite « conceptuelle », peut-être parce que je ne vois pas toujours très bien ce qu’elle recouvre ni le but qu’elle poursuit et le public qu’elle vise à atteindre. Je suis donc plutôt « traditionnel », j’aime le reportage et l’humanité : mes premières émotions photographiques m’ont été données par les images de Cartier-Bresson et de son instant décisif ; et les dernières émotions fortes, c’est James Nachtway qui me les a procurées il y a à peine quelques jours, en redécouvrant ses cadrages qui m’ont vraiment fasciné. Je pourrais citer beaucoup d’autres noms entre ces deux-là, sans faire de hiérarchie, mais la liste serait vraiment trop longue… En outre, c’est peut-être davantage la peinture qui m’a influencé.

Quels sont tes projets à venir ? (Résidences, expositions)…
Continuer à faire des photos, jusqu’à mes vieux jours, où je me remettrai à la peinture : cette idée ne m’a jamais quitté.
Mais dans l’immédiat, je pars dans quelques jours pour un work-shop de deux semaines au Mozambique, en compagnie d’autres artistes et photographes [Ingrid Masondo, René Paul savignan, Berry Bickle, Andrew Tshabangu, Sammy Baloji, Albino Mahumana, Gilles Coulon]. J’ai aussi un projet avec le Parc de la Villette, à Paris, qui m’amène à faire un reportage sur les îles de la Réunion et de Maurice le mois prochain : ce reportage sera présenté lors des Rencontres de la Villette en avril 2009. Enfin, j’ai aussi une exposition à Limoges dans le cadre du festival international de théâtres francophones en Limousin (septembre 2008) et une exposition en octobre à Tours avec le festival Plumes d’Afrique.
Enfin, parmi tous mes projets en cours, j’ai à cœur de terminer un gros livre sur Madagascar… Inch’Allah.

Rendez vous dans la galerie de Pierrot Men pour en voir plus !