Legacy of the mine

, par Sarah Preston

Ilan Godfrey est né en Afrique du Sud dans la banlieue de Johannesburg. Il passe sa jeunesse dans un pays régit par les lois de l’apartheid, régime qui tombera en 1991 alors qu’il n’a que 11 ans.
« J’ai grandi dans l’ombre de l’apartheid, dans une banlieue de Johannesburg, sans être totalement conscient des tensions politiques et des changements que subissaient le pays. »
Il étudie les arts et se prend de passion pour la photographie, passion alimentée par les livres de photos trouvés dans le bureau de son père et un appareil offert par ce dernier. Ces médiums qui lui apporteront une nouvelle manière de concevoir le monde autour de lui le poussent à se lancer dans une carrière de photographe, qu’il poursuit pendant plusieurs années.

« Plusieurs facteurs m’ont conduit où je suis aujourd’hui : un appareil photo offert par mon père, la découverte à l’école des techniques de développement du noir & blanc, et les livres poussiéreux qui trainaient sur les étagères de mon père dont “In Our Time - The World As Seen By Magnum Photographers” (1989, published by Barnes&Noble). Durant ces années de transitions, je me plongeais dans les arts en suivant des cours de peinture et de dessin. Sans me rendre compte que ces années allaient constituer la base de ma pratique photographique. »

Puis il se rend en Europe où il suivra un master de photographie à Londres. Il se spécialise dans le documentaire. S’en suivent d’incessants allers-retours entre l’Europe et l’Afrique du Sud au cours desquels Ilan ausculte son pays à la loupe de ce médium qu’il considère comme un révélateur de vérité. C’est à partir de ce moment qu’il commence son opus sur l’industrie minière en Afrique du Sud : "Legacy of the Mine" qui en 2012 deviendra sera son premier livre (publié chez Jacana Media).

« Très vite il m’est apparu comme une priorité de documenter la vie de tous les jours et j’ai cherché comment je pouvais faire cela à ma manière, ce qui m’a conduit à 11 années durant lesquelles je faisais des allers-retours entre Londres et Johannesburg, pour travailler sur différents projets socio-politique en Afrique du Sud. »

L’Afrique du Sud a construit son succès économique sur l’exploitation minière et ce dès la fin du 19ème siècle faisant très vite du pays une terre promise : aujourd’hui encore le pays reste l’un des plus riches en minerais (5ème rang mondial) et on y trouve or, diamant et manganèse pour ne pas tous les citer. Mais l’exploitation contrôlée par une minorité privilégiée ne profite pas à tous et elle est perpétrée sans que ne soit réellement pris en compte son impact environnemental et sociétal. Ainsi l’histoire de l’industrie minière sera entachée de grèves et de conflits réprimés dans la violence (cf. 2012 : Grève des mineurs à Marakina). Mais depuis quelques années le drame de son impact écologique est enfin pris en compte, ce qui n’empêche encore à ce jour que ne persiste des catastrophes liés à l’exploitation (cf. 18 février 2014, morts de deux mineurs, étouffés dans une mine clandestine, et selon un article du Monde, « les accidents de mine ont fait 69 000 morts dans le pays au XXe siècle »).

Dans son travail, Ilan Godfrey a choisi de concentrer son regard sur les victimes de cette industrie. La couleur souligne l’impact de la pollution, la rendant presque belle. Le format pose la scène comme un décors de théâtre dont les acteurs choisis par le photographe sont les travailleurs dont la vie aura été marquée, au plus tragique des sens du terme, physiquement, socialement et moralement, par une vie entière passée à chercher cette richesse qui ne leur appartient plus.

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Acid mine drainage, East Rand Proprietary Mine, Johannesburg, Gauteng, 2011. © Ilan Godfrey
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Eroded soil and sulphate deposits, Emalahleni (Witbank), Mpumalanga, 2011. © Ilan Godfrey
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West Wits Pit, West Rand, Krugersdorp, Gauteng, 2012. © Ilan Godfrey

La manière dont Ilan travaille inclus un grand nombre de rencontres et d’interviews. Il croit en une photographie capable de montrer la vérité d’une situation et des gens. Mais quelle vérité ?

« Les gens que j’ai rencontré et les lieux que j’ai visité m’ont montré la vérité »

« Mon “sujet”, dans la définition classique du terme, joue un rôle fondamental dans mon travail. Il est la voix de ceux que je rencontre lors de mes interviews ou de mes recherches et qui constituent le chœur du projet sur lequel je travaille à ce moment. Ma pratique de la photographie relève plus à mon avis d’un processus de collaboration. Les portraits que je prends sont là pour montrer et partager avec le public, des détails intimes et révélateurs de la vie de mes sujets, qui ont voulu partager avec moi ces détails de leurs vies. Dans certains cas, j’interviewe la personne, mais dans d’autres cas, lorsque je vois que la personne a quelque chose d’important à partager, je l’écoute sans rien dire et j’enregistre son histoire avec un dictaphone. Cette manière de travailler est très importante dans ma démarche photographique car il me permet de mettre en avant les émotions et la réalité de l’expérience de mes sujets. »

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Riverlea mine dump, Main Reef Road, Johannesburg, Gauteng, 2011. © Ilan Godfrey
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Sandile Dlamini, informal gold digger, Payneville, Springs, Gauteng, 2011. © Ilan Godfrey

En effet le parti pris du photographe de montrer cette problématique en ne mettant en avant que les victimes, ceux qu’il est facile d’approcher peut être critiqué ou interrogé. Il prend ainsi le spectateur par les sentiments. Le photographe explique avoir voulu éviter les clichés d’un sujet souvent traité en photographie : Il se réfère alors à David Goldblatt qui l’a beaucoup influencé dans sa manière de travailler, mais cette thématique n’est pas sans rappeler les travaux de Santu Mofokeng, Pieter Hugo, Jason Larkin, etc...

Pour expliquer le fait de ne pas montrer les mines, Ilan Godfrey explique :

« La série “Legacy of the Mine” prend en compte l’histoire qui a façonnée l’industrie minière en Afrique du Sud aujourd’hui. Mon but est d’explorer comment ce passé a eu un impact sur les personnes qui ont vu leur vie et leur habitat détruit par cette industrie, comment les gouvernements successifs ont gérer l’industrie minière et comment les habitants ont dû en subir les conséquences. Mon travail est là pour sensibiliser un public saturé par un “climat de changement” en se concentrant sur un problème très spécifique et local. »

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‘King G’, Transvaal Road, Kimberley, Northern Cape, 2012. © Ilan Godfrey
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Dragon City, Main Reef Road, Johannesburg, Gauteng, 2011. © Ilan Godfrey
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Pelou Mwepu-Kalonji, security guard, Dragon City, Main Reef Road, Johannebsurg, Gauteng, 2011. © Ilan Godfrey

Ilan mentionne le gouvernement mais à aucun moment dans son livre n’apparaisse les gens de pouvoirs. Ceux qui contrôlent cette industrie. On se demande pourquoi : Pourquoi a-t-il ainsi choisi de ne pas montrer le haut de la pyramide ? Cette minorité de « gros bonnets » à qui profite vraiment l’industrie.
Il aurait été en effet intéressant et surtout important pour bien cerner toute l’étendue du problème, d’avoir une vue plus large de cette industrie. Certes l’accès est difficile, mais cette démarche aurait peut-être évité des stéréotypes dans lesquels on peut si vite tomber alors qu’on cherche à tout prix à les éviter.

« Durant ce projet, j’ai essayé de poser des questions à ceux qui dirigent l’industrie minière, mais l’accès était très difficile. Quelques-uns m’ont répondu mais en règle générale la censure a tout bloqué. Je n’ai pas insisté car il j’ai vite compris que si je réussissais à obtenir un accès aux mines, ce ne serait qu’une visite guidée trop bien contrôlée qui ne reflèterait sans doute pas l’activité réelle des mines. »

Son livre combine paysages marqués par les taches indélébiles de la pollution, paysages éventrés par les trous et les fosses, les remplissages et les déchirements ensuite réinvestit tant bien que mal par une population qui s’adapte ; et des portraits in-situ de mineurs ou autres locaux chez eux cette fois, qui ont vu leur vie altérée par cette puissance ravageuse.

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Johan Celliss, Ermelo, Mpumalanga, 2011. © Ilan Godfrey



Mais comme le dit bien Sakhela Buhlungu auteur de l’introduction de « Legacy of the Mine », cette industrie coupable sur bien des plans, a aussi fait de l’Afrique du Sud une terre d’espoir pour toute une population : ainsi grand nombre d’hommes et de femmes ont émigrés en Afrique du Sud, pas forcément pour y travailler dans les mines, mais simplement car l’offre d’emploi y est plus importante. (cf. photo du security guy en chemise rose entre les voitures...). Terre promise donc, richesse, qui fait que l’on passe plus facilement sous silence l’aspect négatif de cette industrie selon Ilan. Et il pose alors la question du rôle de l’état : ne devrait-il pas réguler tout cela ? Faire en sorte que les richesses soient mieux distribuées, que les mines illégales soient fermées, que ses ouvriers soient mieux traités ?

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Informal gold digger, disused Western Holdings Mine, Welkom, Free State, 2012. © Ilan Godfrey
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Lionel and Hans, Krugersdorp, West Rand, Gauteng, 2012. © Ilan Godfrey


Ces fantômes à qui son travail devrait être adressé, restent invisibles. Alors on peut se poser la question des limites de la photographie surtout lorsque celle-ci se dit documentaire et porteuse de vérité. Qu’est-il bon de montrer ? Et pourquoi montrer certaines situations plutôt que d’autres ? La photo a-t-elle pour rôle de faire évoluer un pays, une économie, une industrie ? Surtout le peut-elle ? Ou est-elle limitée par la volonté de toucher le spectateur par le sentiment ? La photographie n’a-t-elle pas une responsabilité vis à vis de la société qu’elle veut commenter ?


« Si elles se retrouvent dans de mauvaises mains, les photographies peuvent devenir un outil de propagande alimentant le feu et faisant en sorte qu’il est difficile de distinguer ce qui est réel et ce qui est fiction. J’ai beaucoup de respect pour les photographes et journalistes qui travaillent dans ces conditions difficiles et qui tous les jours risquent leur vie afin de nous faire parvenir de l’information. »

Oui la photographie peut être un dangereux outil de propagande, mais la photographie est d’autant plus dangereuse que si elle informe mal sur le long terme elle déforme aux yeux du public la problématique du propos en le simplifiant.

Voir en ligne : ilangodfrey.com