Les Mitrailleurs Un témoignage de Maxence Dedry et Jean Sylvain Tshilumba Mukendi

, par Jean-Sylvain Tshilumba Mukendi, Maxence Dedry

On ne fait pas du nouveau avec de l’ancien. A cela près qu’à l’état fragmenté, notre passé nous offre d’innombrables perspectives futures, bien qu’inattendues.

Anciens extracteurs de diamant articulant un portugais trente-cinq carats, diplômés en tout genre ou encore jeunes ’phaseurs’ bons pour la casse, tout ce beau monde récupère un passé qu’ils vous déversent avec minutie sur les sols du Marché Mitraille logé au sein du Quartier 1 à N’djili, l’une des 24 communes de Kinshasa.

Derrière un apparent bric-à-brac se cache un recueil d’ingéniosité dont ils maîtrisent parfaitement le mode d’emploi. "Ici, c’est un centre de recherche. Tu mets le moteur Mercedes dans une Audi et ça tourne" dit fièrement un des revendeurs. De l’ordre dans le désordre, de l’inventivité face à l’adversité et des voitures hybrides qui retrouvent une seconde vie, le temps de quelques milliers de kilomètres de plus.

Le parc automobile de Kinshasa recèle de nombreux "engins roulants non-identifiés". Ces ERNI n’ont rien d’une anomalie. Plus que de simples moyens de transport, ils sont le produit de la résilience que l’on observe sur le marché et les visages de ceux qui le peuplent. Source d’inspiration de ces clichés, la longévité de ces engins témoigne d’un réel savoir-faire. Arpentant les ruelles et quartiers de cette commune, la notion de ’service’ revêt un autre sens. L’artisanat, la coopération et les tours de mains sont rois, 3000 tr/min garantis. Un détour par le Marché Mitraille sort tout conducteur des sentiers battus, une expérience ’offroad’ qui remettra en selle de nombreux chauffards kinois.

Rien n’est jamais bon pour la casse. Tout est récupérable. Au-delà d’un acte de militantisme « vert » assumé ou même conscientisé, chaque pièce a une valeur marchande. Ainsi, pistons, disques de roue, soupapes, pompes à eau, disques d’embrayage, cylindres de frein(s), démarreurs, pompes hydrauliques, alternateurs côtoient poulies, radiateurs, amortisseurs, arbres à cames et on en passe.

"Je me connais moi-même, je ne devrais pas être ici". Malgré tout, l’acte est répété quotidiennement, dimanche inclus. Chaque pièce est soigneusement disposée à même le sol, un parterre millimétré pour lequel ils récolteront une poignée de dollars. Une peine à la hauteur des gains ? Darty, l’un des ’mitrailleurs’, nous rappelle que "quand il n’y pas de boulot, il faut créer ». La création, maître mot, est le trait d’union de nos démarches respectives, parade redoutable contre l’ennui et la fatalité pour les uns et germe de rencontres et d’échanges pour les autres.

Considéré comme un abattoir où les véhicules les plus éreintés aboutissent en fin de vie, le Marché Mitraille n’est pas pour autant un lieu sans vie. La bonne humeur et les railleries y sont bon marché. Le jeu de six et le jeu de dames départagent la concurrence. Les tôliers, revendeurs, peintres et autres mécaniciens font front commun sans compter l’une ou l’autre incartade. On noie son esprit dans un verre d’Agene, liqueur locale, ou une bouteille de Tangawisi, boisson à base de gingembre.

Le marché et son atmosphère paraissent surréels à bien des égards. Sa structure est aussi disparate que ses interactions sont enjouées. L’improbable y devient apparent. Il y règne un esprit taquin sur fond de détachement, comme si le second degré avait pris le pas sur le réel. "On crée un monde parallèle pour affronter, mieux faire passer cette réalité difficile".

Ces N’djilois rêvent d’ailleurs mais dans l’attente d’un départ perpétuellement différé, c’est sur les carcasses venues du bout du monde qu’ils s’échinent. "Les N’djilois, la revente et la mécanique c’est une longue histoire". Malgré les tentatives d’éviction, le manque de soutien public et leur position retirée, en seconde ligne sur le Boulevard Lumumba, ’les mitrailleurs’ font de la résistance. Ils déploient leurs moyens de subsistance sur la terre arénacée comme d’autres dressent des plans de batailles.

Les japonaises, américaines, françaises ou allemandes n’ont aucun secret pour eux. Et pourtant leur provenance les fascine et n’en finit pas de nourrir leur envie d’exil. À tel point que la commune de N’djili a été rebaptisée Japon. "S’il y a le miracle, je vais venir en Europe". Quelle ironie du cycle ! Tandis que nombreux véhicules prennent un aller simple pour le Congo une fois jugés trop vieux selon nos critères de consommation, les plus vieux des congolais continuent de fantasmer sur un contient qu’ils conçoivent comme l’eldorado, une société dont la machinerie est à l’origine de nombre de leurs maux.

Cette série est une occasion de les faire voyager, d’ouvrir une fenêtre sur leur quotidien, leur réalité et leurs rêves.

Car la voiture est plus qu’un objet, elle est l’incarnation d’un mythe partagé, celui du transport universel. Des Chryslers massives glissant à travers les plaines américaines jusqu’aux antiques Toyota IST bravant les routes défoncées de Kinshasa, la voiture crée l’illusion d’une communauté d’usagers, réunis dans un même mouvement d’émancipation libertaire. Et tant pis si ce mythe doit s’encastrer sur les frontières, tant pis si il doit emboutir les bornes du réel. Les N’djilois montent à bord des carcasses qu’ils raniment et, outillés de leur espoir, laissent leur condition derrière eux pour mettre le cap sur le jour d’après.

Un projet soutenu par Kin ArtStudio

ACTUS

  • Une photo de la série fera partie de l’exposition itinérante FotoFilmic’ 16.
  • Une exposition en plein air de notre série à travers la commune de N’Djili devrait avoir lieu dans le courant de l’année prochaine.
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Les Mitrailleurs © Maxence Dedry
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Les Mitrailleurs © Maxence Dedry

Voir en ligne : www.maxencededry.com