Les réalités filantes de Lubumbashi 4ème édition des Rencontres Picha, Biennale de Lubumbashi

, par Estelle Lecaille

C’est sous la houlette de réalité filante d’Edouard Glissant que s’est ouverte cette 4ème édition de la Biennale de Lubumbashi le 09 octobre dernier en présence d’un public nombreux et curieux. Orchestrée de main de maître par Toma Muteba Luntumbue et Daniella Géo au Musée National, à l’Institut des Beaux Arts, à la Halle de l’Etoile, au marché d’art de la Ruashi et dans l’espace public, une série dense d’expositions, de projections, de films, de tables rondes et de performances se sont succédé durant le week-end professionnel. En prise avec la réalité socio-économique du Katanga (une région minière depuis toujours convoitée, source de conflits dont les richesses du sous-sol sont inégalement réparties et qui de plus connaît actuellement des bouleversements politiques importants), il était essentiel pour les commissaires de la Biennale de travailler sur une distance critique, un espace-temps ouvert sur la discussion autour du concept de la tyrannie de l’urgence, et de permettre aux artistes d’y répondre par un travail spécifique soit contextuel soit préexistant : les œuvres présentées étant vues comme un moyen de défier la course effrénée du temps contemporain, qui est le temps de l’urgence et du libéralisme mondial. Laissant place à l’imprévisible, l’exposition est un rassemblement unique d’artistes entièrement engagés ce qui fait sa valeur à la fois expérimentale et artistique.

L’équilibre entre artistes internationaux et nationaux, primordial pour éviter toute frustration de la part des artistes locaux et ouvrir la scène artistique lushoise à des artistes de renommée internationale, a été aussi de mise. Les artistes étrangers étaient épaulés durant leur production par des artistes lushois dont certains connaissent déjà une carrière internationale. Ces binômes créés sur un échange de savoir faire et de connaissances sont un élément décisif et indispensable dans un processus créatif qui cherche à amalgamer des éléments divers. Un jeune artiste a ainsi témoigné de sa « naissance véritable » en tant qu’artiste lors de la production des œuvres de l’artiste belge Joëlle Tuerlinckx.

La Biennale de Lubumbashi organisée par l’asbl Picha (image en swahili), tout d’abord très orientée sur la photographie et la vidéo à l’image de sa grande sœur de Bamako, a pris un tournant décisif cette année en s’élargissant à d’autres pratiques artistiques : entre autres, de surprenantes installations in situ d’artistes majeurs de la scène internationale comme Henrique Oliveira, Monica Nador ou encore Charif Benhelima.

Mais la photographie n’est pas en reste avec la série sur les Kadogos de Georges Senga qui consiste en 28 diptyques photographiques. Les photos sont accompagnées de passages de Souvenez-vous de moi, l’enfant de demain de Serge Amisi, un ancien enfant-soldat congolais. Cette série d’images nous parle de la fascination qu’a exercée sur les jeunes ces enfants-soldats vivant comme des adultes et traquant dans les moindres recoins les soldats de Kabila. Vus comme des libérateurs, ils étaient aidés par la population locale et suscitaient beaucoup d’envies. En croisant fortuitement un groupe de jeunes déguisés lors des grandes vacances, des souvenirs d’enfance et de jeux sont revenus à l’esprit du photographe. En mettant en scène ces enfants déguisés à la façon des kadogos, le photographe brouille les pistes entre passé et présent, jeu et réalité.
Quant à l’installation Day by day, let me dream my future de l’artiste kinois Vitshois Mwilambwe Bondo, elle propose une réflexion sur la réalité économique d’individus vivant au jour le jour dans des espaces urbains africains de petits business ce qui leur rend très difficile de s’imaginer dans un futur. L’installation nous montre une personne qui se débat dans un rêve de couleurs. Une interprétation spirituelle et existentielle de la vie urbaine en Afrique.

A la Halle de l’Etoile, Michèle Magema présente deux projets chacun appréhendant le Congo sous un angle différent. Under the landscape propose des constructions du Congo à partir de cartes géographiques des neuf frontières du Congo dessinées sur du bois. Ces dessins portent en eux les notions de déconstruction, de répétition et de reconstruction, une reconstruction par ailleurs opérée par le regard du spectateur et presque imaginaire du puzzle du Congo. Mémoire hévéa, la deuxième installation, a directement trait à son histoire personnelle présentée sous la forme d’un triptyque photographique entouré de 34 dessins qui représentent chacun un élément de l’histoire du Congo.

« Le point de départ Mémoire hévéa, est 1921, la date de naissance ma grand-mère et son point d’arrivée, 1977, ma propre date de naissance, et au-delà. Je suis partie d’une vieille photo de ma grand-mère, puis ai mis ma mère et moi-même en scène dans la même position. Chaque portrait est assez frontal, posé devant l’objectif d’un studio. Par le filtre photographique, il y a une forme de jeu entre le passé et le présent, le grain de la photo de la grand mère n’est pas le même que celui des deux autres. On perçoit l’évolution de la technique. On retrouve également des jeux plastique, sémantiques et plastiques qui représentent un ensemble et recréent une unité. »

Cette installation incarne un futur possible, une réalité passée et évoque à la fois l’histoire de l’époque coloniale et l’histoire familiale de l’artiste, une autre façon d’appréhender le caractère insaisissable du réel.

Notons également les très beaux films de Sarah Vanagt, Els Opsomer et Jonathas de Andrade qui à eux seuls méritaient une visibilité encore plus accrue.

En se réappropriant le réel qu’il soit politique, économique, historique ou familial, les artistes invités pour cette 4ème édition ont fait preuve de toute leur créativité dans un contexte socio-économique particulier avec des œuvres magiques, surprenantes, atypiques, pleinement ancrées dans la réalité locale en interrogeant le spectateur et en remettant également en question notre regard sur nous-mêmes pour cesser d’être un objet de consommation et redevenir pleinement maître de son destin. Cette biennale a montré qu’elle est la construction de tous, autant des artistes et des commissaires que du public et qu’elle peut exister indépendamment du marché de l’art et des institutions étrangères. Pour reprendre le slogan lancé par les jeunes lors de la performance dans la cabine de Joëlle Tuerlinckx FREEDOM, un slogan qui ne doit jamais se perdre.

4e édition Rencontres Picha, Biennale de Lubumbashi, Réalités Filantes

9 octobre - 8 novembre 2015
Vitrine de la scène artistique de la RDC, les Rencontres Picha, Biennale de Lubumbashi, tentent d’explorer les derniers développements de la création contemporaine en rassemblant tous les deux ans, aux côtés des artistes congolais, des artistes internationaux dans différents domaines d’expression. Réalités Filantes, l’exposition de la 4e édition de la Biennale de Lubumbashi se déploie dans plusieurs lieux. Elle comporte trois volets répartis sur trois sites : le Musée National de Lubumbashi, l’Institut des Beaux-arts, la Halle de l’Etoile/Institut français.
Toma Muteba Luntumbue, Directeur artistique et commissaire, Daniella Géo, Commissaire

Artistes participants : Charif Benhelima, Frances Bodomo, Bakary Diallo, Jonathas de Andrade, Alfredo Jaar, Jean Katambayi, Richard Kaumba, Kapwani Kiwanga, Mathieu Kleyebe Abonnenc, Gulda El Magambo, Michèle Magema, Eddy Masumbuku, Mega Mingiedi, Adrien Missika, Vitshois Mwilambwe, Mônica Nador, No Olho da Rua, Henrique Oliveira, Els Opsomer, Georges Senga, Pathy Tshindele, Joëlle Tuerlinckx, Maarten Vanden Eynde, Sarah Vanagt, Costa Vece, Pecho Kamunga.

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Michele Magema à la Halle de l’Etoile
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Monica Santos à l’Institut des Beaux Arts de Lubumbashi
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Georges Senga au Musée National de Lubumbashi
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Maarten Vanden Eynde dans rues de Lubumbashi
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Night cabin de Joëlle Tuerlinckx au Musée National de Lubumbashi
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Joëlle Tuerlinckx au Musée National de Lubumbashi