Les vies rêvées de Johannesburg

, par Olivia Marsaud

Lors de ma dernière visite à Johannesburg, un ami m’a accueilli avec ce SMS : « Welcome to the city of broken dreams ». Bienvenue dans la ville aux rêves brisés. C’est un peu comme ça, aussi, que l’on entre dans l’exposition My Joburg. Avec les photographies de Mikhael Subotzky, qui nous mettent face à ce genre de rêves brisés : ceux qui habitent dans des tours sordides, avec vue sur la ville mais vivent dans la misère. C’est derrière un pan de rideau sale que l’on scrute le ciel. Et puis il y a ceux qui y croient encore et se cachent derrière leurs portes qui se ressemblent toutes, comme se ressemblent leurs vies. Avec son accumulation de portes rouges, Michaël nous invite à entrer dans la ville. On sait d’avance que ça va être dur. Mais passionnant. « Pendant des années que j’ai passées à Johannesburg pour mon travail, j’ai souvent vu des gens extrêmement doués traîner leurs rêves et finir avec un petit rire froid, alors que l’espoir glissait entre leurs doigts comme un savon mouillé », témoigne la poétesse et activiste Gcina Mhlope [1].

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Mikhael Subotzky Ponte City from Yeoville, 2008 c-print 125.5 x 150 cm Goodman Gallery

Johannesburg, c’est Jo’burg ou Egoli (la « ville de l’or) pour les intimes, c’est Jozi pour les romantiques, City of Gold pour les nostalgiques, Johazardousburg pour les durs ou Soweto Extension pour ceux qui ont de l’humour. C’est une ville qui « t’urbanise, t’enlace, te caresse tendrement, t’orgasmifie » écrit Kgebetli Moele dans son roman Chambre 207. Elle valait bien une exposition de cette envergure, qui présente une quarantaine d’artistes sur 3 générations (des plasticiens, des vidéastes et une large place faite aux photographes). Une véritable plongée –quasi en apnée tellement il y a d’œuvres à parcourir - dans les différents univers de cette cité fragmentée et pourtant cohérente. Ville paradoxale. « Rome ne s’est pas faite en un jour, dit-on. Johannesburg, si », écrivait en 2007 le journaliste John Matshikiza. Une ville de l’instant, « la plus temporaire qui soit » où il est « impossible d’arrimer ses rêves » à une quelconque architecture réconfortante…

On entre dans l’histoire de la cité, fondée en 1886 sur un gisement aurifère, par une première vidéo, « Not a place », qui retrace la route du centre-ville jusqu’à Soweto. Une heure de trajet (quand la circulation est fluide) qui rappelle combien le township a été construit loin des lumières de la ville… Et combien il a ainsi développé sa personnalité propre, exprimée dans les superbes tableaux-photos de Sam Nhlengethwa.

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Zanele Muholi Asanda Mbali, Nyanga East,Cape Town, 2011 Tirage argentique noir et blanc 86,5 x 60,5 cm Stevenson Gallery, Johannesburg

Côté photo pure, les aînés ouvrent le bal, comme Guy Tillim et ses vues apocalyptiques de Jozi, aux lumières de fin du monde. Comme David Golblatt, avec une sélection de photos de 1996 à 2006, aux constructions toujours impeccables. La rectitude Goldblatt qui se frotte aux symboles, comme sur cette image en noir et blanc où une Noire en tenue blanche arrose le lopin de terre de sa maison de fortune, avec les taudis et le cimetière en arrière-plan. Ça se passe de commentaire(s). Trois autres grands formats couleur illustrent une nouvelle Joburg : un stade, un centre commercial et des maisons en construction.

On retrouve Santu Mofokeng et ses images noir et blanc capturant les panneaux publicitaires dans le township. « A l’étranger, on me demandait de montrer les changements post-apartheid. Voilà pourquoi j’ai commencé à photographier des panneaux publicitaires. Désormais, nous sommes dans une société de consommation. A Soweto, cette dissonance choque, visuellement. », explique-t-il. Il y aussi Jo Ratcliff, qui montre ici des panoramiques étonnants aux couleurs passées et floutées, qui rappellent celles d’un polaroïd, à rebours de son travail habituel en noir et blanc (qui explore généralement les traces de la guerre ou des déplacements forcés).

Le voyage au coeur de Johannesburg se poursuit, entre rêve et réalité, avec Sabelo Mlangeni. Hyper-photosensibilité en bandoulière, le photographe nous entraine dans le quotidien des femmes du township qui ramassent les ordures de nuit. Comme à leur habitude, les noirs puissants de Sabelo sont renversants et les quelques trouées de lumière sont autant d’espoirs distillés au compte-goutte. C’est qu’à Johannesburg, on a tôt fait de se réveiller sonné par la force de ses propres rêves. Et ce qu’ils sont devenus. Babalaas (« gueule de bois » en zoulou). De l’avis de ses habitants, Joburg est une ville dure.

C’est une ville cosmopolite aussi. The City of gold a toujours attiré les migrants des zones rurales et des pays limitrophes. Aux Zimbabwéens et Mozambicains sont venus s’ajouter ces dernières années des Africains francophones. Makwerekwere (immigrant noir d’un autre pays africain). « Better lives » de Sue Williamson met en scène Albert et Isabelle Ngandu qui viennent du Congo : au premier abord on croit avoir affaire à une photographie sur écran. Surprise : Isabelle cligne de l’œil. En fait, c’est une vidéo mais dans laquelle les deux protagonistes sont absolument figés. Ils racontent leur histoire chaotique faite de renoncements, de courage et de ténacité au creux de deux casques audio. Le fait qu’ils soient immobiles pendant tout le récit en dit long sur la condition des immigrés : ne pas se faire repérer et rester figé dans cette condition d’étranger.

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Jodi Bieber Orlando West Swimming Pool, Orlando West, Soweto. 2009 Impression numérique sur papier cotton 112 x 84 cm The Walther Collection, Ulm

Joburg est une ville bling bling (par endroits). Dans les quartiers nouveaux-riches, on s’électrise dans les centres commerciaux haut de gamme à coup de marques globales. Une nouvelle façon de « johannesburger ». Un clinquant qui se retrouve dans les auto-portraits tout en dérision de Kudzanai Chiurai, qui reprennent les codes du gangsta rap : « The Minister of Health » et « The Minister of Finance » (2009), ainsi que dans sa vidéo Last super (2011), reconstitution toute personnelle de la cène. Même effet tape à l’œil dans les mises en scènes flashy de Tracey Rose. Qui tranchent totalement avec la série qui leur fait suite : « Faces and phrases » (2011-2012) de Zanele Muholi. 32 clichés en noir et blanc de la communauté homosexuelle féminine de Joburg, travail pour lequel la photographe a été souvent inquiétée par les autorités. Ses archives photographiques ont même été volées à son domicile l’année dernière. Les femmes nous regardent en face avec naturel. Même cadrage serré, même protocole de prise de vue. Egalité.

Joburg est une ville dont la société change. La preuve dans les photos de Jodie Bieber, qui a capturé en 2009 l’émergence de la classe moyenne noire et des « black diamonds » décomplexés. On sent dans ses images la transition en marche. C’est d’ailleurs dans cette salle de la Maison Rouge qu’on se défait des oripeaux de l’apartheid, avec l’œuvre de Mary Sibandé (la bonne noire revisitée), qu’on change de vie (avec Jodie Bieber), qu’on a envie de s’envoler (avec la balançoire dans la vidéo The Swing (after after Fragonard) de Donna Kukama, 2009), et que l’on inverse les rôles dans la série « Extra » de Candice Breitz, un reportage sur le tournage d’un soap opera joburgois « black only », où la seule blanche est une figurante/stagiaire.

Belle transition pour découvrir la sélection du Market Photo Workshop, école de photographie fondée en 1989 par David Goldblatt, entre autres, et dirigée aujourd’hui par John Fleetwood. Neuf jeunes auteurs qui nous livrent leur vision de « leur » Joburg. Mention spéciale à Thabiso Sekgala avec la série « By popular demand » (2012), chroniques désemparées de l’espace urbain, d’un entre-deux, d’une attente d’on ne sait quoi, d’on ne sait qui... L’ensemble de l’accrochage rappelle ceux que l’on peut trouver dans l’espace de Newton, lieu de défrichage qui fait fleurir chaque année de nouveaux talents, de jeunes pousses prometteuses. Pourvu que Joburg ne dévore pas leurs rêves. Il faut espérer, comme la romancière Zukiswa Wanner : « J’aime Joburg, vraiment. Il y a de la beauté dans certaines choses, certaines personnes qu’on ne définirait pas forcément comme belles, telle cette vieille femme qui vend des tomates sur le trottoir. J’aime les mines d’or désaffectées, les proxénètes et les prostituées, les trafiquants à 2 rands et le style de vie, complètement dingue. Même quand Johannesburg est au comble de sa xénophobie, je l’aime toujours. Pourquoi devrais-je partir ? Si je pars, je vais rater la chance de faire de Johannesburg ma Johannesburg. »

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Mary Sibande Wish you were here… 2010 Matériaux divers

Les citations de John Matshikiza, Santu Mofokeng et Zukiswa Wanner sont tirées de l’ouvrage « Johannesburg en mouvement. La fin de l’apartheid : et après ? » de Sabine Cessou, éditions Autrement.

« My Joburg »
Exposition du 20 juin au 22 septembre 2013
à la Maison Rouge
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Notes

[1From Jo’burg to Jozi : Stories about Africa’s Infamous City, ouvrage collectif édité par Heidi Holland et Adam Roberts (2002).