Lolendo Une série de Régis Samba-Kounzi

, par Jeanne Mercier, Régis Samba-Kounzi

Homophobie et transphobie : l’autre guerre en République Démocratique du Congo

« Lolendo veut dire "fierté" en lingala, langue bantoue parlée en République démocratique du Congo, et en République du Congo principalement… », c’est ce terme fort qu’a choisi pour sa nouvelle série le photographe Régis Samba-Kounzi. Ces portraits abordent les réalités juridiques et sociales des membres de la communauté LGBTI au Congo-Kinshasa. « J’ai toujours été scandalisé par la confiscation de la parole des minorités sexuelles et de genre de mon pays...Et, je ne pouvais pas y être indifférent. », explique le photographe. « Cela a d’abord commencé lorsque j’ai fait mes recherches sur l’histoire de l’homosexualité en Afrique et en particulier en RDC, il y a une chape de plomb sur ce sujet. Ensuite, il y a eu en RDC, la loi de 2009 qui interdit aux homosexuels d’adopter et d’autres propositions de loi liberticide, nous vivons dans un climat d’oppression, de dégradation de la situation des droits humains et de rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales. Fasciné par la combativité, la résilience et l’espoir de ces personnes qui sont marginalisés, stigmatisés et discriminés uniquement en raison de leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, j’ai eu envie de documenter leur condition de vie, montré à voir qui ils sont d’autant plus que leurs sors n’intéresse pas grand monde. J’ai commencé mon travail dans cette mégapole qu’est Kinshasa et par la suite dans le reste du pays. Il m’a paru évident que la meilleur forme artistique pour traiter ce sujet, de donner à questionner, et réfléchir humainement serait le médium photographique, qui inspire l’espoir, la compréhension et la connexion des gens... C’est dans le regard ou dans la parole de l’autre que s’élabore, dès l’enfance, le sentiment d’exister pour soi et pour l’autre... ».

L’homosexualité et la transidentité sont des sujets tabous au Congo-Kinshasa et sont synonymes d’exclusion et de sorcellerie. L’appartenance à ce groupe, à cette communauté, vous désigne comme étant un paria déshumanisé. Aucune protection d’un point de vue législatif ni reconnaissance mais un mépris sociale qui peut se traduire par une grande hostilité quand parfois ce n’est pas de violence physique ou morale… « Dans notre société, nous n’avons aucun modèle de couple de même sexe, du mode de vie des homosexuels ou tout ce qui concerne la culture gay », explique Olivier. Ces pratiques pourtant ancestrales sont de plus en plus l’objet de tentative de criminalisation à cause de l’homophobie et la transphobie sociale et religieuse, de l’identité nationale prenant le pas sur les autres identités, du discours politiques ou l’homosexualité et la transidentité sont généralement représentées comme des maladies qui proviennent des pays occidentaux. C’est à partir du milieu associatif que les personnes LGBTI s’organisent et n’entendent pas se laisser dicter leur conduite, selon les témoignages recueillis par Régis Samba-Kounzi, ils et elles veulent faire valoir leurs droits humains. « A un moment de ma vie, j’ai compris qu’il était temps pour moi de me lever et être fière pour moi même, même si cela voulait dire se lever seul.. » proclame Dina. Il y a très peu de discussions publiques au sujet du lesbianisme par exemple, et la visibilité bien que risqué devient une arme pour les femmes lesbiennes, trans et bisexuelles car elle est fortement réduite par une conception patriarcale et hétérosexiste de la sexualité qui occulte la sexualité féminine en dehors de la reproduction, elles s’organisent pour faire entendre leur voix, pouvoir mettre des mots sur ce qu’elles sont, afin, de pouvoir s’accepter et se faire accepter.

Les témoignages oscillent entre l’expression du rejet vécu, la fierté de leur valeur d’individu, et la détermination de ces personnes à être elles mêmes. « Nous sommes couramment victimes de chantages, des insultes, des quolibets, des pressions morales, d’arrestations arbitraires orchestrées par la police en complicité parfois avec des personnes mal intentionnées. A force de comparer les homosexuels et les transgenres à des démons, des personnes possédées ou encore des malades mentaux, ils finissent par nous déshumaniser », raconte Sylvie ou « Le plus important en ce moment pour moi est de vivre ouvertement ma vie d’homosexuel partout où je vais. La plus part de mes amis sont informé de mon orientation sexuelle et ne réagissent pas en mal à mon égard (peut-être en raison de ma situation financière...) », selon Joseph. « J’ai plutôt eu un accueil bienveillant, d’une part parce que je fais parti de la communauté, et d’autres part parce qu’il y a une soif intense des gens de s’exprimer mais si, pour la majorité des personnes rencontrés il fallait porter un masque ou faire les photos de dos pour ne pas être reconnu. Certaines personnes ne voulaient pas du tout poser. J’ai même entendu : "J’accepterai jamais il est hors de question que les gens sachent que je suis gay"…". Ceux qui ont accepté sont en majorité des militants associatifs. » raconte Régis Samba-Kounzi.

Il ajoute : « Alors que l’Art congolais est célébré à la fondation Cartier à Paris en ce moment, l’absence d’œuvres au niveau de la photographie évoquant la communauté LGBTI est frustrante... ça en dit long sur tout ce qu’il y à faire en terme de visibilité des LGBTI, hormis les autoportraits du photographe Alain Polo, cette communauté n’est pas documenté, il n’y a aucune représentation visuel. A quoi servirai l’art si ce n’est pas d’amplifier la voix de sans voix ? Chaque histoire est différente il y a de nombreuses choses à faire partager, les gens racontent que cette pratique sexuelle n’est pas un vecteur d’intégration qu’ils le vivent mal. Certains aimeraient même pouvoir quitter le pays ! Certains s’accommodent et vivent parfaitement leur vie... Tout ça provoque des questionnements, j’ai voulu comprendre comment la norme, l’identité de chaque individu au sein de cette société pouvait être oppressante, perçu comme immorale ou bien épanouissante, appréhender la réalité. Comment des vécus évoluent aujourd’hui selon l’environnement, le genre, la race, la classe et la sexualité... »

Régis Samba-Kounzi a choisi de faire poser ses modèles - une trentaine en tout - dans l’espace public, dans des lieux de sociabilité ou chez eux selon le même processus (une photo de dos, de trois-quarts, de face ou de profil), les sujets sont acteur à part entière et prennent la pose comme ils le désirent. « Je voulais que l’attention soit toute entière focalisée sur l’expression du visage, leur humanité, leur sensibilité et dignité. J’ai voulu mettre l’accent sur l’essentiel mais aussi sur la souffrance et la douleur contenue, cette colère réprimée... »

L’intensité des personnalités passant par le regard ou leur maintien, leurs poses. Les portraits sont frontaux. « Mes sujets sont d’abord mes amis, des connaissance, mes camarades de lutte, j’ai beaucoup de respect pour eux pour leur capacité a affronter le rejet et la solitude, j’avais peur qu’ils se sentent mal à l’aise, que la peur des représailles ne prenne le devant et nous empêche d’avancer, ils et elles ont surtout compris que je voulais faire ressortir nos combats, leur beauté et nos fiertés », souligne le photographe. L’impact des mots de Rotimi Fani-Kayode résonnent et prennent tout leur sens pour Régis Samba-Kounzi : « My identity has been constructed from my own sense of otherness, whether cultural, racial or sexual. The three aspects are not separate within me. Photography is the tool by which I feel most confident in expressing myself. It is photography therefore - Black, African, homosexual photography - which I must use not just as an instrument, but as a weapon if I am to resist attacks on my integrity and, indeed, my existence on my own terms. »

« Les opinions étaient parfois contradictoires à propos de l’homosexualité ou la transidentité au sein même de la communauté, oscillant entre amour et haine, homophobie intériorisé et soif de liberté ce qui illustre toute la complexité de l’identité homosexuelles africaine de nos jours… dans cette Afrique tiraillée entre passé et présent où certaines identités sont à présent rejetés contrairement au passé, il n’est pas étonnant que des dualités s’expriment ». L’identité est le thème qui se retrouve au cœur du parcours de ce photographe engagé, et même si l’homosexualité n’est pas une identité en dehors de l’occident comme elle n’en était pas une en Europe avant le XIXème siècle, la réalité c’est que la construction de l’identité homosexuelle est imposée par les homophobes et les transphobes qui ont fait le choix de définir les gens par leurs pratiques sexuelles ou leur identité de genre. Le photographe qui pour sa part se dit lui-même posséder « une identité multiple, être un homme noir homosexuel et père avec pour origine des parents venant des deux Congo et d’Angola. Mon histoire et mon vécu oriente tous mes choix artistiques et sont à prendre en compte pour comprendre mes combats, mes valeurs et mes convictions », « Je suis moi même représenté dans ce travail… Nous sommes dans une démarche d’empowerment, un combat politique, une lutte d’émancipation et de reconnaissance qui passe par une dénonciation de la norme… Comme tous les êtres humains, les LGBTI aiment et ont envie de vivre avec la personne qu’ils aiment. Qu’est-ce qu’être un homosexuel, un transgenre africain contemporain ? Nous sommes dans une période ou les gens veulent se réapproprier leurs sexualités et leurs identités, et se valoriser dans leurs diversités. Nous ne voulons pas être des laisser pour compte. En plus du sentiment d’être utile et de prendre parti je trouve particulièrement enthousiasmant de participer à cette de lutte pour l’égalité. »

Pour ce projet au long cours, l’auteur imagine des expositions-débats pour échanger autour de Lolendo et l’édition d’un livre photographique.

JPEG - 299.1 ko
© Régis Samba-Kounzi
Oliver, quartier de Kintambo, Kinshasa/RDC, 2015
« Je me nomme Olivier. Dans notre société, nous n’avons aucun modèle de couple de même sexe, du mode de vie des homosexuels ou tout ce qui concerne la culture gay. Je ne m’identifie pas comme étant gay, je ne me pose pas la question dans ces terme. J’ai ma sexualité c’est tout, mais j’aurai aimé qu’on ai la liberté de pouvoir vivre dans une société ou la diversité auraient toute sa place. Personnellement, j’ai appris en lisant des livres, en discutant sur
internet avec des amis vivants à l’étranger ou pas et par les film vidéo porno. L’explosion du marché de la
téléphonie cellulaire a été salutaire aussi pour nous sortir de l’isolement ».
JPEG - 310.6 ko
© Régis Samba-Kounzi
Hervé & Benjamin, quartier de Bon-Marché, Kinshasa/RDC, 2015
« Je suis Benjamin, j’ai 29 ans, je travaille dans une association féministe qui a des programmes de soutien au LGBTI. J’ai beaucoup de chance de pouvoir travailler dans un environnement où être homosexuel n’est pas un problème. Pour les jeunes qui arrivent à accéder à nous c’est extraordinaire, car ils peuvent avoir accès à de l’information auquel je n’ai moi-même pas bénéficié. J’ai découvert seul mon homosexualité et tous les questionnements qui me sont apparus. Au début, je constatais que lorsque je marchais dans la rue, mon regard étaient très attiré par les garçons. Ensuite, j’étais excité de voir mes amis nus. J’ai fini par avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes. En dehors du travail, je vis ma vie en secret. J’ai appris à vivre dans la clandestinité en raison de l’attitude de la société envers les minorités sexuels. A présent, toute ma famille sait que je suis gay ».
JPEG - 224.7 ko
© Régis Samba-Kounzi
Daniela, quartier de Bandalungwa, Kinshasa/RDC, 2015
« Je m’appelle Daniela, je suis transgenre, je me suis toujours senti femme. J’ai toujours pensé qu’avant de demander
à la famille et à la société de nous accepter tel que nous sommes, nous devons d’abord nous accepter nous même
et cultiver notre propre estime de soi. C’est seulement ensuite que les autres, ceux qui vous aiment réellement,
vous accepteront en retour. J’ai exigé à tous de m’appeler par le prénom de mon choix. Je suis fière de ce que je
suis, je n’ai à avoir honte de rien dans mon mode de vie. Mais dans la réalité, la société dans laquelle je vis le voit
autrement. Pour nous en particulier les femmes transgenres, nous sommes victimes de violences et de dénis de
partout et notamment des services de santé dans des proportions alarmantes. Même quand nous avons accès à ces
services, le rejet social et la discrimination sont très importantes, constamment insultés et exclus, voilà ce qu’est
notre vie dans ce pays ».
JPEG - 444.5 ko
© Régis Samba-Kounzi
Norella, quartier de Kimbanseke, Kinshasa/RDC, 2015
« Je suis Norella, une femme transgenre. Un des moyens qui facilite les rencontres entre LGBTI est le smartphone, les relations commencent souvent par des échanges téléphoniques sur WhattsUpps par exemple où des groupes de rencontre existent. A Kinshasa et dans le reste de la RDC, c’est le moyen idéal pour faire des rencontres. La téléphonie mobile a donné un nouvel espace de contact plus sécurisé avec internet et les réseaux sociaux comme Facebook ».
JPEG - 222.9 ko
© Régis Samba-Kounzi
Vincent, quartier de Limeté, Kinshasa/RDC, 2015
« L’isolation des LBGTI congolais vient du fait qu’il n’y a pas de loi nous criminalisant, si c’était le cas, la communauté
internationale s’intéresserait à nous comme en Ouganda ou au Cameroun. C’est la même chose pour la lutte contre le sida, on nous dit qu’il y a une amélioration au niveau mondial, mais on oublie de dire que dans des pays comme la RDC la situation est catastrophique et s’est empirée ».
JPEG - 285.3 ko
© Régis Samba-Kounzi
Eric, quartier de Matongué, Kinshasa/RDC, 2015
« Je suis le président d’une association LGBTI. J’ai 30ans, je suis le cinquième d’une famille de sept enfants. Je suis pair éducateur et informaticien. J’ai adhéré à plusieurs associations de défense des droits des LGBTI et de lutte contre le sida car plusieurs des mes amis sont morts de cette maladie par ignorance et par manque d’informations. J’avais envie de me rendre utile et de donner du sens à ma vie ».

Voir en ligne : www.regissambakounzi.com