Martin Parr, mi-figue mi-raisin The Goutte d’Or

, par Olivia Marsaud

Martin Parr, le célèbre photographe de l’agence Magnum, aime bien dire qu’il n’est qu’un simple touriste. C’est donc au touriste qu’il a joué pendant une semaine, au mois de janvier, en acceptant l’invitation de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), à Paris, à venir photographier le quartier de la Goutte d’Or. L’idée ? « Que Martin Parr, comme il sait si bien le faire, propose d’autres clichés sur les clichés communément attachés au quartier et à l’islam », explique Véronique Rieffel, la directrice de l’ICI. Le projet était alléchant, le résultat est plutôt décevant. Mais où est passé l’oeil ironique et décalé du photographe british ? Certaines photos le font revivre comme « Accueil canin dans un hôtel du quartier », avec ce chien qui a l’air à moitié fou à la réception de l’établissement populaire, la scène volée dans « l’ancien théâtre reconverti en temple de la chaussure », la « galette des rois à l’Institut » avec un groupe de matrones en pleine discussion, et la prière rue Polonceau, image sur laquelle les fidèles prient en face d’un magasin affichant fièrement « Produits exotiques »... Voilà bien l’oeil de Parr !

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Réception canine dans un hôtel du quartier © Martin Parr / Magnum Photos – Institut des cultures d’Islam

Pour le reste, beaucoup de portraits posés où la spontanéité est absente et des scènes de rue sans véritable enjeu. On est loin du travail réalisé sur les Anglais pour le Guardian et qui avait si bien su saisir les gens dans leur vie quotidienne, avec sa dose d’humour et de provocation. Il y a sûrement plusieurs raisons à ce résultat mi-figue, mi-raisin. D’abord, une semaine, c’est court pour s’immerger dans ce quartier chargé d’histoire(s). Ensuite, Parr évoque « la paranoïa ambiante ». « En France, en règle générale, c’est très compliqué de prendre des photos dans la rue sans autorisation, je n’ai jamais compris pourquoi. Ensuite, beaucoup de gens ont refusé d’être photographiés. Le seul moment où j’ai ressenti le moins de tension et où ça a été le plus facile pour moi, ça a été pendant la prière du vendredi. Celle-ci déborde dans la rue car la mosquée est trop petite. Je n’avais jamais vu ça ! Les organisateurs m’ont laissé photographier et m’ont invité à entrer à l’intérieur de la mosquée. J’ai même pu aller dans la salle réservée aux femmes, une première pour moi ! »

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Musulmans en prière : produits exotiques ? © Martin Parr / Magnum Photos – Institut des cultures d’Islam

Deuxième raison, qui transparaît en filigrane de chaque image : on a l’impression que le parcours a été extrêmement balisé, laissant peu de place à la créativité du photographe. « 10% des gens abordés acceptent d’être photographiés. Heureusement qu’il y avait le réseau de l’équipe de l’Institut pour me présenter », reconnaît le photographe. « Mon but n’était pas de faire une étude complète sur la Goutte d’Or mais c’est vrai que j’aurais aimé plus flâner. » Enfin, on peut aussi reconnaître que Martin Parr a le droit de ne pas proposer ce que le visiteur avisé attend de lui... et on se dit alors qu’on aurait aimé voir plus de clichés des 2 000 photos prises pendant la semaine, pour y trouver son compte. « Nous en avons choisi 35, les plus fortes , explique le photographe. Dans toute sélection, il faut faire attention au contenu narratif de l’image mais aussi à la force qu’elle dégage. Et si vous me demandez quelle est la meilleure selon moi... et bien, je vous le dirais quand je la verrais ! Je suis arrivé ici sans a priori. Le manque de savoir est toujours meilleur que le trop-plein de connaissance... Ce projet est une des pièces de ce grand puzzle que je construis depuis le début de ma carrière. En prenant des photos, j’essaie de comprendre le monde, c’est ce qu’on m’a demandé de faire ici. Je suis un fouineur, c’est une belle excuse que d’être invité pour assouvir sa curiosité ! Avec ce reportage, je suis devenu plus islam-aware. »