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Mozambique in Focus

jeudi 10 octobre 2013, par Olivia Marsaud

« Regarde-moi ». C’est le thème de l’édition 2013 de Photoquai, la Biennale des images du monde et, sur les cimaises en plein air le long de la Seine, s’affichent portraits et regards venus de tous les continents et pris sous toutes les latitudes. Parmi les travaux exposés, celui du Mozambicain Filipe Branquinho, 36 ans, qui non seulement a décidé de « regarder » ses compatriotes mais aussi de leur donner cette parole muette qu’est la photographie. « J’ai voulu dignifier le peuple mozambicain », résume le photographe. La série, débutée en 2011 et qui rassemble une centaine de portraits, le plus souvent en pied, s’appelle « Occupations » et ce nom porte un double sens, désignant à la fois les personnes et leur occupation (leur métier) et la façon dont elles occupent leur environnement.

Filipe dit avoir voulu s’éloigner des clichés de l’Afrique rurale et a choisi comme terrain d’exploration sa ville natale, Maputo, capitale du Mozambique qu’il a véritablement « découverte » lors de ses pérégrinations. La photographie comme vecteur d’échanges, de rencontres et qui montre de façon frontale la dynamique des habitants dans l’espace urbain et l’évolution de leur occupation de la ville post-coloniale. « Nous sommes à un tournant, Maputo change très vite, le Mozambique aiguise tous les appétits. » De fait, la ville n’est pas simplement un arrière-plan dans ces photographies méticuleusement composées, elle en est une des parties tout aussi organique que les personnes : « Le fond est aussi important pour moi que le portrait », précise Filipe qui a hérité de sa formation en architecture au Brésil dans les années 2000, le goût de la structure et des lignes de fuite.

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Filipe Branquinho © musée du quai Branly, Photoquai 2013
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Filipe Branquinho © musée du quai Branly, Photoquai 2013

Pour ses portraits, le photographe a tissé des liens. Et a souhaité dire de ses modèles juste ce qu’il faut, ne pas en livrer toute la part de mystère. «  J’aime quand on ne peut pas tout lire. Un coucher de soleil, c’est beau mais c’est tout. Je déteste les photographes étrangers qui débarquent et se mettent à mitrailler les gens. C’est comme une invasion. Avec la globalisation, ces images voyagent et, au final, les gens ne sont pas contents de voir comment on les voit… Le fait d’agresser les gens avec un appareil change leur posture, leur expression. Moi je leur explique ma démarche. Je veux les photographier tels qu’ils sont, au naturel, sans interférer sur leur personnalité. Je fais très attention à la lumière, aux couleurs, à la composition… je les photographie un peu comme des fleurs en studio ! »

« Occupations » est un travail sur l’intimité – les visages disent un sentiment, livrent une personnalité - et sur l’interactivité puisque les personnes se donnent littéralement au photographe avant que celui-ci ne leur offre un tirage. « Ils sont toujours très contents de se voir. La photographie n’occupe pas une grande place dans la vie quotidienne mozambicaine. C’est toujours une lutte pour nous, les photographes. Ça me rappelle les débuts de la photo en Europe : les gens veulent être portraiturés, se mettent sur leur 31… »

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Filipe Branquinho © musée du quai Branly, Photoquai 2013
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Filipe Branquinho © musée du quai Branly, Photoquai 2013

L’humain, sous ses différentes formes, est toujours au centre du travail de Filipe Branquinho, comme dans sa série la plus récente, « Chapas » (exposée en ce moment à la Fondation Calouste Gulbenkian de Paris, au sein de l’exposition « Present Tense »), sur les mini-bus de Maputo, ou dans les six diptyques qui composent « Showtime », documentaire sur un ancien hôtel de luxe de la capitale du temps des Portugais, devenu hôtel de passe. Dans ce travail sur le temps qui passe (et « pas sur la prostitution »), les femmes campent fièrement, dans des poses traditionnelles d’odalisques ou d’héroïnes de peinture classique. « J’ai sûrement été influencé par l’école photographique traditionnelle mozambicaine, tournée vers la façon de raconter l’histoire des gens et de l’endroit où ils vivent. »

De fait, Filipe Branquinho a grandi dans un univers artistique prononcé, dit en rigolant qu’il a été voir des expositions dès sa naissance et était voisin du grand photographe Ricardo Rangel. Ce dernier, avec Kok Nam et José Cabral, fait partie d’une génération de photojournalistes prolifiques qui a laissé une forte empreinte. Filipe cite encore Rogério, disparu en 1987, « l’un des premiers à photographier ce qu’on en voyait pas, ce qu’on refusait de voir », ou encore Sergio Santimano. « A l’époque d’un Ricardo Rangel, la vie culturelle était plus importante, il y avait de nombreuses expositions. La guerre civile est passée par là. Même si elle n’a pas touché Maputo, elle l’a quand même affecté. Mais nous, aujourd’hui, nous avons plus d’opportunités pour montrer notre travail dans le monde entier. » Filipe Branquinho appartient à la nouvelle génération de photographes mozambicains, comme Mauro Pinto ou Mario Macilau, qui ont en commun une certaine sensibilité et savent prendre leurs distances avec l’héritage de l’âge d’or de la photographie mozambicaine. « On a des choses en commun, notamment un goût pour la photographie documentaire avec une approche plus artistique. » Et un credo, surtout : « Montrer les Africains par les Africains ».

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Filipe Branquinho © musée du quai Branly, Photoquai 2013
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Filipe Branquinho © musée du quai Branly, Photoquai 2013

Voir en ligne : branquinho.carbonmade.com

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