Musée des Arts Derniers, l’inclassable Afrique interview de son directeur, Olivier Sultan

, par Afrique in visu

Après la rue Mademoiselle dans le 15ème arrondissement de Paris, le musée des Arts derniers ouvre ses portes au cœur de Paris, dans le Marais. Un lieu de qualité qui propose un regard alternatif sur la diversité de la création africaine. On y voit "des Afriques" très différentes, en peinture par exemple avec l’exposition actuelle du peintre Solly Cissé (Sénégal), en photographie avec en tête d’affiche Malick Sidibé (Mali), Calvin Dondo (Zimbabwe) ou encore en sculpture avec entre autre le superbe travail de Christophe (France) et Colleen Madamombe . Rencontre avec son directeur, Olivier Sultan.

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Les apprentis fumeurs, 1976 © Malick Sidibé

"Le Musée des arts derniers" , un nom intrigant et ambigu pour une galerie ?
Oui, au départ ce nom a deux significations. La première renvoie à l’art contemporain actuel, l’art dernier. La deuxième signification est un clin d’œil au Musée des arts premiers, nom du Quai Branly au départ.
Je trouve que les noms et les concepts sont importants, il faut en discuter.
Ce "Musée des arts derniers" est l’antithèse de l’Afrique vue à travers le prisme d’une nostalgie. L’antithèse d’une sorte de relégation d’un continent dans un espace imaginaire (géographique –historique) créé par une domination économique ou encore colonialiste. J’ai un goût pour la provocation et la polémique. Le silence autour d’une Afrique qui fascine me pose problème. Pour moi, il est plus honnête et utile pour les artistes de faire le pari de la connaissance, de coller à la réalité et non à ce qui est une fascination. Il y a donc la notion d’ « arts derniers" mais aussi le terme "Musée" qui ouvre une brèche et un débat. Il y a toujours eu les institutions officielles qui donnent une image de l’Afrique et de sa création. "Le Musée des arts derniers" ouvre une brèche pour que les artistes aient leur mot à dire.

Un petit historique de l’évolution du Musée des arts derniers depuis sa création…
Le Musée a ouvert en 2003. L’accent été mis vers la sculpture du Zimbabwe, et la peinture au départ. Petit à petit les installations et la photographie se sont installées.
Ma curiosité m’a amené à la photo et vidéo. De plus, ce sont des domaines qui remettent en question des idées reçues. Il y a beaucoup d’ironie et de deuxième degré dans ces deux domaines.

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Musée des Arts Derniers, Nigéria © Guy Hersant

Le Musée des arts derniers ne présentent que l’art africain ?
C’est le fil directeur mais je peux présenter des artistes de bonne qualité d’autres continents.
On m’a présenté des tableaux d’artistes aborigènes mais cela ne m’intéresse pas car cela va en dehors de ce que je veux présenter de l’art africain. C’est le contre exemple de ce que je veux faire avec l’art africain : on présente en effet les artistes aborigènes comme un bloc homogène et sans beaucoup d’individualité originale.

La plupart des galeries consacrées à l’Afrique présentent exclusivement des artistes africains. Pourquoi avez-vous choisi de présenter à la fois des artistes africains et des artistes étrangers ?
Cela s’est fait dès le début de la création du Musée avec l’exposition "Aller retour Harare-Paris-Harare" .
Je souhaitais ouvrir un espace dont le fil conducteur serait l’Afrique mais l’origine du continent africain ne devait pas être un critère de sélection des artistes afin de ne pas créer un ghetto de plus. Ces critères et ghetto sont des dangers qui limitent la progression des acteurs du monde de l’art.

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© Malick Sidibé

Au niveau du marché de l’art, un artiste étranger travaillant sur l’Afrique ou un artiste africain ont-ils le même marché…
En schématisant, il y a deux types de collectionneurs et de marché :
Les amateurs d’art contemporain qui recherchent un bel objet et qui sont prêt à mettre le prix. L’origine leur est égale, ils cherchent avant tout une qualité artistique. Puis il y a les acheteurs liés à l’Afrique et là cela devient plus complexe.

Présentez-vous des talents photographiques émergents ?
Pour l’instant j’ai du mal à réfléchir en terme d’âge. Cela est très complexe, il y a des artistes qui sont reconnus mais qui n’ont pas été bien mis en valeur. J’ai donc plutôt envie de travailler sur le long terme autour de ce que l’on peut apporter à l’œuvre et aux artistes.
Le problème de l’Afrique, c’est que c’est un sujet très glissant. Malick Sidibé en est le meilleur exemple, il est super connu mais pas pour les bonnes raisons. Les gens s’attachent au style 70’ que dégagent ses images alors qu’il y a bien plus que cela.

Depuis la création de la FIAD Foire Internationale des Arts Derniers, Les Afriques, dont il y a déjà eu deux éditions, la scène qui s’offre à la création contemporaine africaine s’est-elle élargie ?
Il y a eu une évolution positive, dans le sens où les artistes se sont fait connaître de manière individuelle dans des lieux d’art contemporain. C’est très important d’être montré individuellement.
Le danger des expositions collectives est le suivant : "Africa Remix" par exemple veut donner une image au public d’amateur contemporain et en même temps, on veut faire un truc un peu exhaustif, en présentant des artistes comme Chéri Samba , Bruly Bouabre ou Tokoudagba hors contexte. Au final, tout le monde va être déçu (critiques d’art et amateurs) et cela dessert les artistes.

"Le Musée des Arts derniers" est-il partenaire ou organise-t-il des évènements en dehors de ses locaux parisiens et en Afrique en particulier ?
Nous créons un réseau alternatif dont "le Musée des arts derniers" est le QG en France. On s’est jumelé avec l’espace Tchif au Bénin créé en 2007,la Galerie Chab à Bamako et Solly Cissé au Sénégal (Dakar). Nous tissons un réseau en dehors du système officiel qui échangera ses expositions.
Le point de ralliement sera en juin 2008, une foire d’art contemporain africain organisée à Tenerife aux Canaries. Je l’organise pour renforcer ces liens et le marché de l’art. C’est la première foire d’art contemporain africain.

Pourquoi les Canaries ?
Car c’est au carrefour de l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. De plus il y a une volonté de changer leur image de carrefour d’immigration.

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Oliver Sultan dans la galerie du musée des Arts Derniers

Vous vous intéressez particulièrement à développer le marché de l’art africain. Par exemple, vous avez organisé une vente aux enchères de votre collection le 2 avril 2007. Pouvez-vous nous expliquer ce combat ?
En France, le chaînon manquant pour la promotion de l’art africain est la cote des artistes, le marché. Il y a plein d ’institutions qui mettent en avant cet art comme l’Afaa (Cultures France) mais il y a un fossé entre ces institutions et les galeries, il n’y a pas de pont entre les deux. Les institutions ne collaborent pas avec les galeries. Art et Argent ne vont pas malheureusement pas ensemble en France, contrairement aux pays anglo-saxons. Les mécènes de l’art africain déconnectent et décontextualisent l’art africain. Les artistes sont déconnectés du marché alors qu’ils ont besoin d’être partie prenante du marché.

Et cette vente, a-t-elle été le bon marqueur pour rendre compte du marché ?
Oui car j’avais placé comme prix de réserve les prix de galerie pour tirer vers le haut. J’ai donc vendu la moitié des œuvres, mais à des prix des galeries. La vente n’a pas atteint des prix délirants, cela montre qu’il y a du chemin à faire.

Vous écrivez sur l’art africain ?
Oui, évidemment. A la fois des articles et des livres comme "Africa urbis" et "les Afriques" qui parlent d’art africain ou encore "Life in stone », livre sur la sculpture du Zimbabwe.
J’écris souvent des textes pour des artistes dans des catalogues. Pour la prochaine exposition que je vais faire sur la photo africaine, je pense écrire un livre sur ce sujet.

En savoir plus :

- Site web Musée des Arts Derniers