Nono Katanga et son autoreprésentation Interview du photographe congolais Nono Katanga

, par Afrique in visu

C’est l’été dernier dans le cadre du concours "Intimités Francophones" que nous avions découvert le travail du jeune photographe congolais Nono Katanga .Ses images avaient été remarquées par le jury. Un travail d’une grande force qui propose à travers des autoportraits une réflexion sur l’identité photographique. Retour sur une figure montante de la République Démocratique du Congo et sur une démarche atypique. A lui la parole.

Peux-tu nous raconter brièvement ton parcours de photographe ?

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Livre

Je suis né le 16 juin de l’année 1977 en République Démocratique du Congo.
Quand j’ai perdu mon père en 2006 alors que je poursuivais mes études de Médecine, je fus contraint d’arrêter car plus personne ne voulait ou ne pouvait assurer les revenus familiaux. Je me suis ainsi retrouvé un peu seul et de là je suis allé suivre des cours d’anglais. Il y avait un vieil appareil photo de mon père dans ses affaires et ainsi j’ai eu envie d’essayer de l’utiliser mais il ne fonctionnait pas correctement.
Mon grand-père avait un appareil plus récent et me le confia. C’est ainsi que j’ai commencé à circuler avec ces deux appareils : l’un qui fonctionne et l’autre juste pour soigner les apparences.
Peu à peu, j’ai commencé à m’en sortir dans la vie. Je faisais de la photo commerciale jusqu’à ce qu’un ami m’influence avec ses dessins et c’est ainsi que cela me conduisit à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa en 1998 pour y faire de l’architecture intérieure. Mes appareils photo m’accompagnaient toujours mais plus pour longtemps. Car à l’université, les étudiants payaient moins bien pour des portraits et cela m’a poussé à stopper un peu la photo.
J’ai terminé mon diplôme en 2002. Et me revoilà de nouveau dans la photographie et dans le fer forgé.
Un jour j’ai eu envie de faire des photos de moi, des autoportraits, mais ma fiancée de l’époque ne voulait jamais voir ces photos. Elle n’était pas la seule, tous ceux à qui j’ai montré ces photos trouvaient que j’étais un peu malade. C’est seulement en 2005 que j’ai reçu pour la première fois des encouragements d’un monsieur qui connaissait l’art. Il m’avait dit qu’il y avait une force dans mes images. Moi-même je la ressentais mais j’avais besoin de l’avis des autres. Par contre mes professeurs de dessin n’ont pas adhéré à cette démarche car personne dans mon pays n’a jamais fait ce type de travail.

Ta série « Autoportraits » t’a permis d’être exposé en Europe. Comment a débuté ce travail ?
Pourquoi as-tu décidé de réaliser un travail à partir uniquement d’autoreprésentations ? Quelle symbolique et quels questionnements s’en dégagent ?

Fin 2006, je décide de présenter mon travail au musée de Kinshasa. Là j’ai découvert un public émerveillé qui semblait interpelé par ma démarche… Je me rappelle que ce jour, il y avait un monde incroyable car mon épouse avait battu campagne pour moi. Elle travaille dans les médias, elle est journaliste à la Radio Okapi.
C’est à cette occasion qu’une délégation invitée (les organisateurs dufestival Yambi) me proposa de déposer mon dossier pour l’exposer en Europe. Dans ce délai, j’ai pu me payer un billet pour aller exposer en Europe pour la première fois.
Avec ce travail, je cherche à dégager des expressions physiques. C’est la quête d’une identité photographique. C’est cela qui me démarque des autres. Mais bien sûr que je travaille aussi sur d’autres sujets.

Comment et où travailles-tu ? En particulier, quelles sont les étapes techniques pour obtenir un tel résultat, au niveau de la lumière ?
Je travaille chez moi à la maison en général et souvent le soir. Je n’ai pas encore suivi de cours de photographie et d’ailleurs je sollicite actuellement une bourse pour cela.
Je travaille dans le noir et j’allume des bougies ou des torches dirigeables avec un fond de tissu noir pour mettre en valeur les autres objets. Il faut dire que je ne m’y connais pas trop en technique de lumière, je pense qu’une formation dans ce domaine m’est nécessaire.
Une torche, une lampe, des bougies donc et parfois c’est mon épouse qui les tient. Mon appareil est juste devant moi dans ma maison et je mets en scène tous les éléments qui doivent composer le produit final.
A côté j’ai une grosse chaine ou un gobelet d’eau pour m’asperger chaque fois, question d’obtenir des écoulements, des ruissellements sur mon corps. Mon visage accompagne les mouvements exécutés tout en essayant d’exprimer le thème choisi. Parfois je refais la photo 9 ou 10 fois et une seule est réussie parfois. Ce n’est pas facile pour l’instant car mon appareil n’est pas très professionnel, mais je fais avec.

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Au vécu quotidien du peuple congolais, un Regard positif © Nono Katanga Kacha

Comment cette série a-t-elle été perçue pour tes concitoyens congolais lors de tes expositions en RDC ?
La série a eu de nombreuses critiques quelques temps après. Certains y voyaient de l’égocentrisme. Je comprends qu’on ne soit pas sur la même longueur d’onde. Pas seulement les congolais mais aussi les étrangers. Du reste maintenant, il y a de jeunes photographes qui commencent à faire des autoportraits et se disent mes disciples. Mais chacun est libre de travailler comme il le veut…
Au Congo dans le milieu de l’art, c’est un exploit pour certains et l’imagination est très poussée.
Je dirai que chaque semaine presque je rencontre des inconnus qui me félicitent et d’autres encore croient jusqu’à aujourd’hui que je ne suis pas congolais mais certainement sénégalais. La télévision congolaise a largement montré mes images et aussi mon épouse en parle à la Radio. Cela permet que le travail soit maintenant accepté et cela a créé une identité, donc à présent à Kinshasa comme à Lubumbashi ce travail est accepté. Il faut signaler que les artistes congolais commencent à se réveiller.

Tu as participé à plusieurs workshops, entre autres : l’atelier photo organisé par Africalia pour la préparation du livre Congo EZA en 2007. Comment s’est déroulé cet atelier et qu’en as-tu retiré ?
Les ateliers à Kinshasa sont toujours excitants pour les photographes et surtout pour moi qui suis venu à la photographie avec un peu de retard par rapport aux autres par souci d’apprendre et de communiquer avec les autres. Ces ateliers ne sont pas longs et je dirais que je suis resté en soif de ce genre d’atelier. J’ai appris d’autres photographes comme Simon Tshamala ou Cristians Tundula et de Mirko Popovitch (Africalia) et Michel Gelinne notre formateur. C’était un atelier en vue de préparer un livre sur le Congo et non une formation en photographie.

En septembre 2008, tu as participé à la première édition du festival Afrikaribu. Quel rôle avais-tu dans l’organisation du festival ?
C’est fut un moment tant attendu que d’organiser ce festival. Depuis mon retour d’Europe en 2007 la soif était là et j’ai rencontré des amis qui était aussi animés de cet esprit. J’étais porte-parole de l’organisation et aussi secrétaire général. Bref en février suivant j’ai procédé au lancement officiel du festival au centre Wallonie Bruxelles de Kinshasa. Nous y avons distribué les appels à candidatures. Ensuite je suis parti à Lubumbashi pour participer au Festival de l’image Picha ! que des amis de Vicanos avait organisé.
Le 20 septembre, nous avons procédé à l’ouverture officielle du festival et je vous assure que c’était éblouissant. Les kinois étaient ravis de voir un monde considérable autour des images qui présentaient leur histoire, leur mémoire. Il y avait les images de défunts, président et autres dignitaires, mais aussi des créations contemporaines d’artistes congolais et étrangers comme Baudouin Mouanda et Serge Valonie.

Quel a été le bilan du festival (visiteurs, public, médias, expositions…) ?
Le public était curieux et étonné de voir qu’un tel événement pouvait encore se réaliser dans notre pays. Les visiteurs aussi étaient ravis de découvrir les photos des photographes congolais sur le Congo et de voir qu’il y avait des images que beaucoup de gens n’ont jamais vues.
La créativité des uns et des autres mais aussi l’amateurisme de certains malgré leur dévouement et leurs concertations démontraient l’intérêt d’un encadrement et d’une formation appropriée. Ainsi les ateliers ont servi à grande échelle pour répondre à certains questionnements aussi.
Certains des visiteurs ont été déçus par le manque de professionnalisme de l’équipe organisatrice qui avait beaucoup de lacunes à certains niveaux tant financiers que matériels, à savoir que sur un total de 100% de financement seulement 20% ont été perçus. Cela a beaucoup joué sur l’organisation et renforcé le manque de professionnalisme. Il importe que les prochains organisateurs soient formés à la gestion de tels événements.
Les médias locaux étaient par contre très présents.
Pour les expos, je dirai qu’il y a eu très peu de travail de création artistique mais plus de reportages.

Quels sont tes futurs projets photographiques ?

Pour ce qui est des projets, je suis en train de monter une expo qui coûte très cher vu que la partie installation sera composée de plus de 15 personnages (esclaves) enchainés, des enfants, des femmes avec une sonorisation appropriée illustrant la vente des esclaves à l’époque.
Les personnages seront grandeur nature en plâtre, metesu et matériaux de récupération.
Je n’ai pas encore présenté ce dossier sinon à Visa pour la création 2009 (Culture France) qui n’a pas retenu ma candidature. Et pour la Biennale de Bamako, je dirai que je ne suis pas très chaud pour envoyer ma candidature mais nous verrons.
Je suis passé devant un jury la semaine dernière pour représenter la RDC aux6eme jeux de la francophonie à Beyrouth en septembre et ma candidature a été retenue. Je présente ma série sur les esclaves.
Je pars aussi pour Israël afin de réaliser un reportage pendant la fête de Pâques et à mon retour à Kinshasa je partirai pour l’Afrique du sud, je vous tiendrai au courant.
Je dois rencontrer les autorités de Cuba dans mon pays par le canal d’un agent de l’OIF pour préparer une expo sur Guantanamo. A suivre…

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Au vécu quotidien du peuple congolais, un Regard positif © Nono Katanga Kacha