Go de nuit, les belles oubliées Interview d’Eliane de Latour

, par Afrique in visu

Pour ceux qui ne connaissent pas l’univers d’Éliane de Latour, une exposition intitulée « Go de nuit, les belles oubliées » se tient jusqu’au 15 décembre 2011 à La Maison des Métallos à Paris.
Une très belle exposition, sensible qui révèle le monde et les visages de ces jeunes femmes invisibles. L’exposition est mise en valeur par une scénographie de Mélanie Cheula et une création sonore d’Éric Thomas.
Plus qu’une exposition ponctuelle, ce travail s’est transformé en combat. Une façon de découvrir le quotidien des go : les hôtels de passe, leurs gars, le jour, la nuit...
Éliane de Latour, cinéaste et anthropologue au CNRS, a débuté par des documentaires, alternant les tournages en France et en Afrique tout en continuant à écrire. Elle a réalisé de nombreux documentaires et longs métrages, entre autre le détonnant Bronx-Barbès en 2000 sur des gangs de rue à Abidjan.

On connaît votre attachement à la Côte d’Ivoire pour avoir vu le film Bronx-Barbès, pouvez-vous nous raconter votre passage du film à la photographie ?

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© Eliane de Latour

_ Anthropologue, j’ai commencé par passer une thèse en 1981 et produire des écrits scientifiques, très vite je me suis dit que je ne voulais pas restreindre ma vie aux bibliothèques.
Jean Rouch m’a donné envie de faire des films. J’ai pris très au sérieux l’écriture cinématographique en essayant à chaque fois d’aller plus loin, puisque je me formais sur le tas. J’ai cadré mes films moi-même en commençant par un premier documentaire au Niger sorti en 1984, puis j’ai alterné avec la France. En 1993, j’ai réalisé Contes et décomptes de la cour sur des femmes en harem, ce fut le début d’une immersion dans les mondes fermés.

Je me suis rendue compte que le documentaire devait sortir de la description pour aller vers le récit. De manière naturelle, ce ressort là m’a conduite vers la fiction qui me donnait une nouvelle liberté : condenser le temps, choisir les espaces, ne pas être tributaire de ce que les autres veulent bien accorder à la scène publique.

Puis, j’ai réalisé un film à partir de photographies à la Prison de la Santé, Si bleu, si calme, sorti en 1996. Les détenus ont répondu à une question unique : comment résiste-t-on à la privation de liberté ? Ils sont auteurs de leurs récits sur l’enfermement. Contrairement à ce qu’on peut imaginer, il y a autant de prison que d’individu. Le temps de la cellule est porté par la photographie et celui de l’institution carcérale, par les images animées.
Le choix de la photo n’est pas un choix par défaut, il répond à ce que je cherchais pour exprimer cette temporalité « arrêtée » donc infiniment mobile par l’imaginaire.
La dissociation du son (voix off) et de l’image (photos), ont construit un autre temps que celui du plan synchrone qui file à 24 images secondes.

En 2000, je suis passée par l’écriture d’un scénario pour Bronx-Barbès, dont les acteurs ont appris les dialogues par cœur. Il n’y a aucune improvisation. C’est une histoire inventée construite sur des faits réels. J’ai cherché à sortir des assignations en montrant que les ghettos reposaient sur une ambivalence permanente entre la « loi » et l’arbitraire, le pouvoir et la déchéance, le dedans et le dehors, le réel et l’imaginaire etc.

Devant les sites de prostitution des go, la photo s’est à nouveau imposée, mais suffisante en elle même. Ce travail photographique est devenu un lien entre elles (ces femmes) et moi.

Comment est venue l’idée de ce projet sur la situation, dans plusieurs pays, de ces filles marginalisées ?
J’ai commencé ce travail au Maroc dans l’idée de faire une fiction sur les filles marginalisées. Ces derniers temps, je me suis souvent retrouvée du côté des hommes et je voulais aller du côté des filles. Tous mes films sont précédés d’une enquête de terrain afin d’être juste. Je suis tombée au Maroc sur des filles entre 11 et 15 ans qui se constituent pour voler en bande de trois à cinq filles. J’ai poursuivi cette quête à Abidjan où je suis tombée sur un phénomène massif de prostitution de filles jeunes.

Comment avez-vous rencontré les go ?
Dans le livre que j’ai écrit à leur propos [1], je raconte en détail ma première rencontre avec les go. L’un de mes assistants Cool B avec qui j’ai travaillé sur Bronx Barbès, m’a d’abord parlé puis accompagnée dans le ghetto de Bel air où nous pouvions rencontrer de nombreuses filles qui se cherchent. Je suis stupéfaite de tomber sur tant de filles si jeunes, dites les fraîchenies (fraîches).

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© Eliane de Latour

Soudain, des cris jaillissent et nous assistons à une scène de bagarre où un mac bat une fille qui veut le quitter mais lui doit 4000 FCFA. J’interviens pour l’empêcher de taper sur cette go à qui je donne les 4000 FCFA pour qu’elle les lui rende. Une petite foule sortie des hôtels de passe nous entourait. Une fois le problème réglé, une fille me demande : quand tu reviens ? Je réponds : demain.
Le lendemain, pendant que Cool B part voir les macs pour les amadouer et leur dire que je suis celle qui a réalisé Bronx-Barbès, que je suis une vieille mère du ghetto, je tourne entre les hôtels et croise le regard d’une fille qui répond en souriant. Je lui demande si je peux faire une photo, elle accepte avec une mise en scène qui m’est adressée. En silence, nous entamons une séance de pose. C’est à ce moment précis que j’ai compris que je développerai le projet en photographie. Elle s’appelle Nafissa. Le lendemain, je reviens avec ses portraits tirés sur papier. Les autres go ont eu une réaction très forte devant ces images et m’ont demandé de poser à leur tour. J’avais trouvé ma place d’autant plus facilement que les macs aussi ont demandé à passer devant mon objectif.
De 2008 à 2010, j’ai pu voir des filles qui devenaient folles, qui mourraient, qui ont disparu...
Cette exposition est dédiée à Ramatou et Djeneba mortes dans la nuit du 29 septembre 2010. A travers cette exposition, je raconte l’histoire des victimes de ces tragédies récurrentes.

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© Eliane de Latour

Vous avez réalisé à la fois des portraits de jour et de nuit .Que reflètent-t-ils ?
Au départ, j’ai entamé une série de portraits de jour où je cherchais à faire sortir leur beauté évidente à mes yeux, mais qu’elles ne voyaient plus, et la confiance qui s’établissait ainsi leur a permis de faire sortir leur force, leur dignité. Certes, leur corps porte les stigmates de ce qu’elles ont traversé mais elles gardent une attitude fière devant l’objectif, même si on sent dans la profondeur des yeux cette tristesse indicible des êtres nés du mauvais côté de la vie.

Plus tard, j’ai réalisé les photos de nuits, en 2010. Je ne voulais surtout pas être voyeur. Heureusement, elles ont posé avec cette « vérité », déjà acquise le jour. La nuit, entre les moments de racolage, remontent la peur, la solitude, le dégoût.

Vous racontez que le lien des go à vos photos a été très fort. Quelles ont été leurs réactions en les voyant, qu’en ont-elles fait ? Et celles des Macs ?
Les filles m’ont redemandé des tirages pour les envoyer à leur famille. Certaines m’ont expliqué les garder pour leurs enfants pour qu’ils voient plus tard autre chose que ce qu’on racontera sur elles.

Pour Ramatou et Djénéba qui sont mortes, leurs amies m’ont demandé les photographies que j’avais faites auparavant. Elles les ont imprimées sur des t-shirt qu’elles ont portés pendant les funérailles. Ces photos ont circulé socialement alors que leur image de « putes » les enferme.

Pour les macs, j’ai choisi de ne pas les photographier de la même manière. Je les montre toujours collectivement. Il n’y a aucun portrait de mac seul.

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© Eliane de Latour

L’exposition prend toute son ampleur avec la scénographie. Comment avez vous travaillé ?
Il était important pour moi de montrer cette exposition dans un lieu culturel officiel. Surtout pas un lieu marginal underground. Les filles regardent, posent, affrontent l’objectif avec une grande sincérité, sans fard. Elles ont envie d’être regardées au fond des yeux, cesser d’être des invisibles. La Maison des métallos qui dépend de la Ville de Paris est magnifique. Dès que Philippe Mourat et Christine Chalas (direction de cet établissement) ont accepté le projet, cela a mis un grand vent dans les voiles, j’ai eu envie de faire une belle exposition.
Je refusais l’idée d’une exhibition mais je souhaitais un parcours pendant lequel on prend conscience à travers cinq espaces que j’avais en tête. Mélanie Cheula, architecte et scénographe, a transformé cette idée en un décor somptueux avec des cimaises gris anthracite de 4m 50 de haut où 40 photos de leur vie quotidienne sont enchâssées. Une articulation noire avec les cinq premières photos que j’ai faites de Nafissa qui nous amène au travail photographique posé. D’abord, une salle blanche peuplée de onze « totems » de 2 m de haut et 1,20 m de large où vingt deux filles en gros plan nous regardent. Puis, une grande salle noire qui résonne des sons de la ville la nuit. Les filles photographiées sur le tapin, en format vertical, sont présentes comme le long d’une rue, à taille humaine (1,60X90). Pour finir, une dernière salle où la réalité sordide de ce métier nous apparaît par des chambres de passe glauques, tirées sur de grandes toiles. Les tarifs affichés montrent qu’elles occupent le dernier niveau de ce marché avec des passes de 2 à 7 €. Et que « la mort est au travail » : à côté des chambres se trouve l’hommage à Djénéba et Ramatou, assassinées en 2010.

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© Eliane de Latour

Une exposition en Côte d’Ivoire est-elle prévue ? Ou est-ce de l’ordre de l’impossible ?
Pour exposer en Côte d’Ivoire, je suis soumise à la décision des filles, je ne le ferai pas sans elles, je souhaite qu’elles soient à côté de moi si une exposition se met en place. Je leur ai fait signer un papier afin de diffuser leurs photos. Une majorité a accepté que les photos soient présentées en Côte d’ivoire. Je dois vérifier que c’est toujours de mise.

Pouvez-vous nous parler du projet VersElles mené avec la Fondation Caritas ?
Le projet Go de Nuit n’est pas qu’un projet artistique, il comporte trois facettes, chaque facette tient l’autre : culturelle avec l’exposition, réflexif avec le livre, humanitaire avec Caritas. Avec la Fondation Caritas, nous avons élaboré un programme VersElles destiné à lutter contre la prostitution de ces très jeunes femmes qui s’intègrent difficilement dans des projets de réinsertion.

La première action doit se dérouler à Abidjan articulée avec le BICE (Bureau International Catholique de l’Enfance) et Caritas Abidjan. Elle passe par le médical et l’éducation.

Quels sont vos projets dans les mois futurs ?
C’est Christine Chalas, directrice adjointe de la Maison des métallos, qui m’a suggéré de faire voyager cette exposition. A partir du moment où les go acceptent que le monde connaisse leurs sorts, il est important et beau que l’exposition voyage. Stéphane Berthier de l’Agence SD s’occupe d’organiser cette itinérance.
Pour le moment, je ne sais pas encore si l’exposition va tourner en France mais elle va peut être partir en Afrique du Sud, pays lui-même confronté à des problèmes similaires avec des filles en rupture qui viennent se vendre à Joburg. Ce problème est mondial.

Voir en ligne : www.elianedelatour.com