Photographier les conflits en Afrique : un combat contre le silence Gervasio Sanchez : une anthologie

, par Anaïs Giannandrea

Gervasio Sanchez est né en 1959 à Cordoue et est diplômé de l’Université Autonome de Barcelone en journalisme. Á l’occasion de la remise du Prix National de la photographie par le Ministère espagnol de l’Éducation, de la Culture et des Sports, une très belle exposition, intitulée « Gervasio Sanchez : une anthologie », revient sur la trajectoire photographique de ce reporter qui, depuis les années 1990, n’a cessé d’arpenter les zones du monde en conflit –cette « géographie de la désolation qui ne connait pas de limites », pour reprendre les mots de Juan Goytisolo– afin de lutter contre le silence et l’oubli.

Malgré la diversité des conflits vécus par Gervasio Sanchez tout au long de sa carrière de photoreporter –tant en Amérique Latine, que dans les Balkans ou encore en Asie– il n’hésite cependant pas à affirmer que l’Afrique est le continent dont la douleur et la violence l’ont peut-être le plus ému : « L’on m’a demandé de nombreuses fois quelle avait été la situation la plus horrible que j’aie eu à photographier. Et même si je n’ai jamais aimé comparer les conflits entre eux, je dois reconnaitre que le sommet de la douleur, ce fut, pour moi, Goma pendant la tragédie rwandaise de l’été 1994 ».

Ainsi donc l’Afrique et ses tragédies, dont il aura fait l’expérience pendant près de dix ans, de 1994 à 2004, auront été au centre de sa réflexion sur la souffrance et la misère. Là-bas, il est témoin des évènements qui ensanglantent impunément le continent : le génocide et les ravages du choléra au Rwanda, le pénible exode des réfugiés vers le Congo, la famine dévastatrice au Soudan, les exécutions dans les rues de Monrovia, les sauvages mutilations en Sierra Leone et le drame des enfants soldats. La Sierra Leone est le pays auquel il consacrera le plus de temps et d’efforts. Il y sera témoin de la guerre civile qui a ravagé le pays pendant plus de dix ans, entre 1991 et 2002, causant entre 100 000 et 200 000 morts, le déplacement de 2 millions de personnes (le tiers de la population), l’enrôlement des garçons dans des troupes d’enfants soldats et d’innombrables mutilations.

Ce qui ressort dès lors des photos de Gervasio Sanchez c’est l’impression d’un continent, de pays que la guerre aura marqué de manière durable et ce qui frappe le spectateur c’est ce sentiment effroyable de la banalisation des blessures, de la violence et de la mort. Les photographies montrant l’exode de la population rwandaise vers Goma sont saisissantes en ce qu’elles nous montrent le nombre immense de personnes concernées par le conflit. La violence collective semble, en cela, faire plus réagir le spectateur que la violence individuelle, parce qu’elle suscite un fort sentiment d’adhésion à la masse, une identification au groupe meurtri. Les photographies qui se succèdent, nous montrant chacune son lot particulier de morts et de violence, font directement naitre chez le sujet observant un certain sentiment d’impuissance. Si cela a concerné tant de personnes et si les crimes étaient si terribles, où étions-nous, que faisions-nous et pourquoi n’étions-nous pas au courant ?

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Des blessés à la suite d’un bombardement, Sierra Leone, Afrique, janvier 1999. © Gervasio Sanchez

Á l’heure où l’on se pose la question de l’intervention ou non de puissances étrangères sur un territoire où se commettent des massacres –la Syrie en est un exemple frappant– le spectateur, lui, face à l’œuvre de Gervasio Sanchez, ne peut décidément faire œuvre de neutralité et ne peut que se sentir concerné par un travail qui cherche à montrer que ce ne furent pas un enfant soldat, trois mutilations et quatre meurtres qui eurent lieu, mais bien des centaines de milliers d’exactions commises sur un continent qui nous est proche, sur un sol duquel nous ne sommes séparés que par la mince Méditerranée et commises, pourtant, en dehors de toute couverture médiatique substantielle et à même d’interpeler l’opinion publique internationale. Quand on se rappelle les mots de Robert Capa, « une cause sans images n’est pas seulement une cause ignorée ; c’est une cause perdue », l’on comprend combien les efforts de Gervasio Sanchez pour photographier et fixer le réel s’avèrent primordiaux dans la perception des conflits mêmes.

Son œuvre a, de plus, l’immense avantage d’être exposée dans une ancienne fabrique de tabac, à Madrid, où l’aspect très sobre du lieu, aux murs nus et aux espaces ouverts, ne fait que renforcer l’impact des images. En réalité, tout a été pensé pour créer un contraste et, partant, faire ressortir la violence qui émane des photos. Les photos en couleur font ainsi face aux photos en noir et blanc et la foule représentée s’affiche sur des murs dont la nudité surprend. Si les photos en couleur nous obligent à prendre conscience de l’actualité des évènements représentés en les insérant dans une esthétique du présent, le noir et blanc, en revanche, permet de fixer le regard du spectateur sur un certaine fixité de l’instant, sur une réalité dont le temps semble suspendu et dont le fragile témoignage, par là même, ne se fait que plus pesant.

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Jouant avec un parapluie, Sierra Leone, Afrique, mai 1996. © Gervasio Sanchez

Le contraste n’est cependant pas le seul recours employé pour mettre en valeur le travail photographique de Gervasio Sanchez. Il en est un autre, non moins significatif, qui consiste en l’accumulation d’informations visuelles. Des panneaux suspendus au plafond montrent, par exemple, une succession de portraits d’enfants soldats ou de personnes mutilées. Cette manière d’aligner les portraits, en une sorte d’énumération photographique, permet d’exprimer le multiple, de faire passer des chiffres par des regards et d’amorcer une réflexion sur la banalisation des violences dans les zones en conflit. De même, les installations audiovisuelles qui font se succéder des images à un rythme quasi effréné semblent participer de cette accumulation d’informations. Tout se passe comme si Gervasio Sanchez, au travers de cette exposition, cherchait à lutter désespérément contre l’indifférence, contre l’oubli ou contre la non-connaissance, tout simplement.

Cette technique de l’accumulation se double d’un procédé de l’assimilation qui permet de comparer les évènements propres au territoire africain avec les conflits qui ont eu lieu dans les Balkans ou en Amérique Latine. En mettant en parallèle les destinées des habitants de ces diverses régions du monde, en rapprochant les photos et les portraits d’un péruvien et d’un rwandais, en confrontant leurs regards et leurs visages, cette exposition cherche à éveiller en nous une conscience d’une certaine universalité de la souffrance et de la violence. Il ne sert à rien de trop particulariser car cela nous amènerait à diaboliser un peuple et un continent au nom des crimes commis. Relativiser en mettant face à face les différents conflits mondiaux permet, au contraire, d’échapper à une vision déterministe des peuples et des cultures.

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Sofia Elface Fumo à 14, 19 et 24 ans. Février 1997, février 2002 et février 2007. © Gervasio Sanchez

L’on pourrait croire, en lisant ces lignes, que cette exposition sur l’œuvre de Gervasio Sanchez n’est, au fond, que le miroir de ce que l’homme a pu faire de pire, que le portrait de la plus grande désolation et du chaos le plus complet. Ce ne serait toutefois pas tout à fait vrai de tenir de tels propos. Le travail photographique du journaliste espagnol contient, en effet, également une certaine charge d’espoir. Gervasio Sanchez ne s’est pas contenté de montrer les atrocités des conflits, il a aussi pris sur le vif l’après des conflits, le moment pendant lequel la réalité se réagence selon des règles de vie plus pacifiques et selon des normes permettant de penser la possibilité d’un réel « vivre-ensemble ». C’est ainsi qu’il a, par exemple, photographié la réhabilitation des enfants soldats ou la vie qu’avaient menée les enfants mutilés. Ce dernier aspect est l’axe central du projet « Vidas minadas » (« Vies minées ») qu’il a commencé en Afrique en 1995, dans le but de mettre en lumière les effets des mines anti-personnelles dans les différents pays du monde. Dans cette série, réalisée uniquement en noir et blanc, l’on peut voir le destin de la mozambicaine Sofia Elface Fumo, dont les portraits ont été réalisés à différents intervalles, dans le but de montrer une certaine progression et la continuité de la vie malgré les mutilations. Gervasio Sanchez dira lui-même : « Les désastres des guerres me rendent pessimiste, taciturne et extrêmement critique à l’égard de ce qui m’entoure. Le contact avec les victimes et leur lutte pour l’acceptation et la dignité, renforce la confiance en une amélioration du comportement humain dans le futur » (« Vidas minadas », 1995-2007).

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Vendeurs ambulants de fruits, Afrique, septembre 1994. © Gervasio Sanchez

Il y a donc un lien indissoluble, dans ces photos, entre l’objet observé et l’objet observant, l’un influant sur l’autre et réciproquement. De ce lien, Fernando Pessoa dira que « ce que nous voyons n’est pas ce que nous voyons, mais ce que nous sommes ». Ainsi, se rendre à la Tabacalera pour admirer le travail de Gervasio Sanchez sur l’Afrique n’est pas seulement une découverte de l’altérité mais également un apprentissage de sa propre individualité.

Exposition « Gervasio Sanchez : une anthologie »
Tabacalera
C/ Embajadores, 53.
Madrid

Du 6 mars au 10 juin
Du mardi au vendredi : de 12h à 20h
Samedis, dimanches et jours fériés : de 11h à 20h
Fermé le lundi
Entrée gratuite, metro Embajadores.