Sisi Barra Un témoignage de Joana Choumali

, par Joana Choumali

Introduction contextuelle du projet de série documentaire : Sisi Barra (travail de la fumée)

Des enclaves de récits cachés

Les fabriques de charbon de bois de San Pédro sont des enclaves de récits cachés...S’il est une réalité d’extrême précarité révélant un des aspects peu connus des inégalités sociales (voire de genre) de la société ivoirienne aujourd’hui, ce sont bien les défis et réalités des Charbonnières de San Pédro...

San Pédro est une ville de la Côte d’ivoire située au Sud-Ouest du pays, à environ 300 km de la capitale économique, Abidjan. Cette région forestière est spécialisée dans le commerce du bois. Le charbon de bois est fabriqué à partir de chutes de bois laissées par les grandes entreprises qui exportent et exploitent le bois.
Conçu afin de lever le voile sur le quotidien harassant, dans un environnement hostile, de ces invisibles qui récupèrent ces copeaux abandonnés par les grandes entreprises, le projet Sisi Barra consiste en une série de 15 photographies témoignant chacune d’une histoire (1) d’exploitation économique de femmes pour des salaires de misère, (2) de stigmatisation et de violence multidimensionnelle mais aussi de (3) stratégie de coping [1]
Le projet est sensibilisateur dans la mesure où il entend éveiller les consciences sur les injustices sociales et disparités de genre mais aussi sur les défis pluriels des Charbonnières de San Pédro. L’idée germa également dans mon esprit, au contact de ces résilientes, de leur permettre d’insuffler leurs récits de vie au delà des fabriques de charbon ; répondant ainsi à un processus à visée d’empowerment qui leur permettra également de passer de parias de la société à celles qui nous reprennent du pouvoir sur leur vie et leur histoire.

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© Joana Choumali
"Sisi Barra" signifie "le travail de fumée" en langue bambara. Cette langue est celle utilisée par tous les travailleurs. Cette jeune fille de 14 ans travaille au "Parc du pont" San Pedro toute la journée. Elle m’a demandé de prendre son portrait et de lui apporter une copie bientôt.
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Apartes © Joana Choumali
"Parc du Pont", San Pedro : Le travail du charbon de bois était à l’origine fait par des hommes. Maintenant, la plupart des hommes sont des vendeurs de bois tandis que les femmes font le charbon. Il y a une nette séparation entre les sexes dans la région
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© Joana Choumali
A STBC une scierie à San Pedro, les adolescentes sont employées pour travailler sur le champ de charbon de bois. Ils protègent leurs yeux de la poussière, de la sciure et de la fumée apportée par le vent. Le vent irrite les yeux, le système respiratoire et cause de nombreux problèmes de santé. Elles travaillent tous les jours de 6 h à 19 h. Elles sont payés tous les jours avec un petit sac de charbon de bois.

Une problématique multidimensionnelle

Le projet Sisi Barra met en lumière une problématique sociale multidimensionnelle ; il est le résultat d’une interaction complexe de facteurs d’oppressions socioculturelles et d’oppressions systémiques qui constitue une violence plurielle.
Si nous devions effectuer une analyse globale, la vulnérabilité des charbonnières parce qu’elles sont des femmes (de par leur genre) : leur faible niveau d’éducation, les violences de genre qu’elles ont pour la plupart subies ( violences conjugales, grossesses précoces, mariages de mineures, dépossession par du racket de la part des autorités locales, agressions sexuelles, etc.) ; les troubles de santé externalisés, conséquence de l’absorption de fumée (maladies respiratoires et pulmonaires telles que les bronchites, les pneumopathies, l’asthme et certaines maladies oculaires) et probablement internalisés (angoisse, dépression, banalisation de la violence voire déni, etc.) ainsi que la transmission d’une profession précaire comme aspiration professionnelle à leurs filles sont également des facteurs de risque qui participent à la construction de la problématique. Autant dire également, que notre sujet ne soulève pas seulement le travail dangereux de ces femmes mais indirectement la question du travail des enfants. Dans ce bout de terre oubliée, nous constatons également l’absence totale de scolarisation des enfants et la quasi-inexistance de services de santé.
Sur la base de mes constats lors de mes discussions avec le public-cible, corroborés par l’article du journaliste Jacob Djossou, Pour survivre à San Pédro des femmes vont au charbon [2] (2012), nous pouvons également ajouter aux enjeux déjà précités, la faible rentabilité du commerce de charbon de bois. En effet, à l’instar des rackets par les autorités locales, les bénéfices sur la vente amassés par les charbonnières sont généralement minimes. De plus, les intempéries climatiques (pluies, vents violents) et les imprévus ont souvent de lourdes conséquences sur le commerce.
L’exploitation de la main d’œuvre féminine en lumière et… stigmatisation
Les normes sexospécifiques dictent le rôle des femmes et des hommes et leurs opportunités quant au type de travail, surtout dans le milieu rural (Organisation Internationale du Travail, 2014). Les femmes des milieux ruraux, notamment, le public-cible du projet, subissent le lourd fardeau de l’accès limité aux ressources productives, à l’éducation, et de normes sociales leur attribuant certaines formes de travail les plus ingrats qui tendent à les confiner à un statut professionnel inférieur, « au bas de l’échelle » comme l’affirment certaines ; où les perspectives d’avenirs pour les plus jeunes sont réduites, perpétuant ainsi l’infériorité de leur statut.

Autre variable, non négligeable, le boom économique combiné au creusement des inégalités sociales indique un marché d’emploi qui, se féminisant, croît en activité et en arbitraire, sans protection (assurance aucune). Exploitation économique… puisque produisant du charbon pour les chaumières nationales et ce, à salaires de misère ; Oppression systémique [3]…puisque stigmatisées en raison de leurs aspects (Cheveux hérissés et visage noirci par le charbon), de leur besogne jugée indigne qui éloigne les regards des plus nantis… et pourtant, le constat de l’inhabilité de l’État à rétablir cette disparité voire injustice sociale (disparité sociale parmi tant d’autre) est criante.

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© Joana Choumali
Portrait d’une travailleuse à STBC, une scierie de San Pedro, La poussière de charbon envahit toutes les parties du corps. Il irrite également les yeux.
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© Joana Choumali
Au Parc du Pont, San Pedro, Une jeune fille travaille sous l’orage. Pendant la pluie, les plus âgées attendent sous de petites cabanes, tandis que les jeunes filles terminent le travail
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© Joana Choumali
Sous la pluie, une jeune fille récupère le charbon. Le travail doit se poursuivre même s’il pleut. Lorsqu’il est mouillé, le mélange de poussière de scie et de sable se transforme en boue collante et sable mouvant

Émotions palpables et Endurance inouïe

Les photographies montrent des femmes tout âge confondus, des adolescentes et des fillettes travaillant 7 jours/7, dans un environnement aride, d’une chaleur extrême, côtoyant fumée et poussière, près de fours géants recouverts de copeaux de bois. Aux images de vie de groupe (femmes en action au travail), de paysages (environnement aride et hostile) et de milieu de vie (habitats de fortune), s’ajoutent des portraits de femmes ou d’adolescentes aux regards tellement porteurs d’émotions que la personne qui les regarde se sent comme une intruse. La douleur des femmes est palpable. En défiant de leurs regards notre objectif, ces femmes se veulent des symboles de la vie quotidienne de nombreuses invisibles, de femme-courage... Tel un photoreportage, chaque image raconte une histoire d’endurance, de résignation et d’oppression.

Lorsqu’il est question d’art militant…

Comme proposé par la Fondation Magnum, je pense par ce sujet répondre à « l’amélioration de l’humanité à travers une présentation imagée de thèmes humanitaires incluant l’injustice sociale (…) »
En tant que photographe, mon intérêt se porte vers les conditions de travail précaires et invisibles au reste de la société, des femmes et des filles Charbonnières de San Pédro, et au lien étroit entre cette problématique et leurs perceptions d’elles-mêmes, leur stratégies d’ajustement et les inégalités sociales en Côte d’ivoire ; mais aussi aux impacts lourds et nocifs que cette réalité a sur la trajectoire des jeunes, notamment des jeunes filles.

Post-Scriptum [4] : Cette thématique, indirectement, met en lumière les dégâts multiples de l’industrie charbonnière : aussi bien l’exploitation des plus vulnérables mais permettra d’ouvrir une question environnementale.
Car en effet, c’est aussi le charbon qui contribue de la façon la plus significative au réchauffement climatique et à la destruction de notre planète.
En janvier dernier, plus de 50 militantes sud-africaines se mobilisaient, pour prendre position contre les géants du charbon.
Le charbon est le combustible fossile qui affiche actuellement la croissance la plus rapide et est, à lui seul, le principal émetteur de carbone (40%) responsable du réchauffement climatique.

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© Joana Choumali
À zone industrielle, San Pedro, les filles jouent ensemble sur leur lieu de travail. La plupart des filles ne vont pas à l’école et commencent à travailler avec leur mère vers 7 ans.
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© Joana Choumali
"Parc du Pont", San Pedro - Makandjé est le chef de file de l’association féminine du Parc du Pont. En 1998, Makandje a été la première femme à travailler dans la production de charbon de bois dans la région de San Pedro. Elle a dû faire face à l’hostilité des travailleurs masculins. Elle a commencé son activité en aidant les producteurs masculins de charbon de bois. Aujourd’hui, elle possède un four. Elle soutient financièrement sa famille et encourage d’autres femmes à se donner des moyens financiers en produisant du charbon de bois. Makandje est mère de 4 enfants.
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© Joana Choumali
"Parc du Pont", San Pedro, Une femme arrange un endroit pour son bébé de dormir. La plupart des femmes emmènent leurs bébés au travail

Pourquoi "Sissi Barra" ?

En 2011, j’allais à San Pédro pour une commande de reportage. Je suis passée devant cet endroit à l’entrée de la ville, une étendue immense de sol noir comme du charbon et des centaines de personnes qui s’affairaient autour de foyers enfumés. J’ai ensuite remarqué qu’il y avait surtout des femmes. Le contraste entre la dureté du lieu et la présence de ces femmes, ces adolescentes et ces fillettes m’a intriguée. J’ai eu envie d’en savoir plus. J’ai donc fait des recherches et trouvé des contacts qui m’ont permis d’entrer dans ce milieu très fermé. J’ai effectué plusieurs voyages en 3 ans. Au début, ce travail était exclusivement masculin.. les femmes ont commencé à s’y intéresser après que Makandjé, la doyenne de ces femmes, et Présidente de l’Association des productrices de charbon du Parc du Pont, ose s’aventurer dans ce domaine. Elle a d’abord commencé en assistant des producteurs, puis elle a commencé son propre four à charbon. Aujourd’hui, elle a aidé des centaines de femmes à faire comme elle, et l’activité est devenue féminine. C’est un travail harassant, dans un milieu hostile... Certaines femmes sont veuves, ou on été répudiées...elles sont sans qualification, et n’ont d’autre choix que de commencer très jeunes à travailler sur ce champ pour survivre.
J’ai d’abord fait un voyage pour prendre contact avec la communauté du Parc du pont à san Pédro. J’ai découvert qu’il y avait 3 Sites principaux a San pedro , et j’ai choisi de travailler sur les 3 sites,/communautés. Lors de la prise de contact, j’ai présenté mon idée aux femmes via leur porte parole.. puis nous avons fait une série de portraits que je leur ai offert au séjour suivant.
Au début, il y avait énormément de méfiance car beaucoup évoquaient le fait que plusieurs photographes étaient venus leur faire des photos et n’étaient jamais revenus par la suite. Il a fallu du temps pour que la confiance s’installe.
Je passais mes journées avec elles sur le lieu de travail, en faisant un focus sur 4 femmes aux profils différents : Makandjé, 57 "la pionnière" Awa "la porte parole" 42, Habiba,42 "l’ambitieuse" et MaI 16 "la future mariée" différentes générations et différentes aspirations.
J’ai l’intention de montrer ce travail dans une exposition en Côte d’Ivoire en 2017. J’espère que les publications attireront l’attention d’une ONG qui aiderait les femmes de Sissi Barra à avoir un meilleur mode de vie.
Joana Choumali

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© Joana Choumali
Les femmes travaillent pour s’entraider à différents niveaux. La plupart d’entre elles ont des membres de leur famille dans le même domaine. Petite fille , Mère et grand mère partagent souvent le même four. Pour démarrer un four, ils trient le bois recueilli dans les décharges des scieries
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© Joana Choumali
Le Bardot, où vivent la plupart des femmes, est l’un des plus grands bidonvilles de l’Afrique de l’Ouest.
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© Joana Choumali
A quelques kilomètres de San Pedro, Habiba visite un producteur de caoutchouc qui lui a donné un grand lot de bois de hevea malade. Elle vient lui demander un délai supplémentaire parce qu’elle ne pourrait pas réunir le montant nécessaire (200 $) pour transporter le bois à San Pedro. Beaucoup de femmes sont très endettées. Le rêve de Habiba est de devenir le propriétaire d’un camion. Cela lui permettrait de transporter la matière première et la production. Habiba produit du charbon de bois depuis 2013. Elle loue une parcelle de terrain à la scierie de SPDC. Les premiers mois, Habiba travaillait seule. Aujourd’hui, elle emploie 8 personnes - hommes et femmes - à plein temps. Ses débuts étaient laborieux, faute de moyens. Elle a courageusement réussi à gagner le respect des hommes dans sa région. Elle travaille tous les jours de 6h à 22h
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© Joana Choumali
"Parc du Pont", San Pedro Awa est le seul qui peut écrire. Elle est allée à l’école secondaire et n’a pas pu trouver un emploi. Mère célibataire de 5 enfants, elle a commencé à faire du charbon de bois pour nourrir ses enfants. On lui demande souvent d’écrire des notes pour ses collègues. Elle est la traductrice et porte-parole du groupe.
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Parc du pont © Joana Choumali
San Pedro, 07:04 AM : Les femmes travaillent ensemble pour s’aider tôt le matin. Ils collectent le charbon de bois. En saison des pluies, l’eau stagnante restreint considérablement leur champ de travail. L’accès à leurs fours est plus difficile. Les eaux stagantes facilitent la prolifération des moustiques et du paludisme.
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Rainy season © Joana Choumali
Au « Parc du pont » de San Pedro, tôt le matin, une jeune fille découvre, que la veille, l’eau a inondé sa petite cabane. Elle retire ses outils de travail de l’eau boueuse. Pendant la saison des pluies, l’accès à la zone de travail est parfois impossible. La zone de travail restreinte crée plus de contraintes pour produire le charbon.

Notes

[1Lazarus et Folkman (1984) définissent le coping comme l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux déployés pour gérer des exigences spécifiques internes et/ou externes pour faire face à des situations traumatiques. Ils identifient trois types de stratégies : le coping centré sur le problème, qui vise à réduire les exigences de la situation ou à augmenter ses propres ressources pour mieux y faire face ; le coping centré sur l’émotion, qui comprend les tentatives pour réguler les tensions émotionnelles induites par la situation ; et le coping centré sur le soutien social, qui consiste à obtenir la sympathie et l’aide d’autrui.

[2Article disponible et consultable à www.alerte-info.net/alerte_details.php?f=2503

[3L’oppression est le mauvais traitement ou la discrimination systématique d’un groupe social avec le soutien des structures de la société oppressive