"The Other Africa", l’Afrique en trompe l’oeil L’oeil de Philippe Sibelly

, par Afrique in visu

Le photographe Philippe Sibelly vous avait présenté son travail « The Other Africa » il y a 2 mois. Nous avons souhaité lui poser quelques questions sur ce projet ambitieux. Parcourant 53 pays d’Afrique, ce photographe s’est attaché à montrer une Afrique moderne, souvent peu visible en occident. Une vision particulière de l’Afrique, un regard qui détonne et questionne.

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Antoine Makoti, Tennis Instructor, Club Saoti, Libreville, Gabon2 © Philippe Sibelly

Peux-tu te présenter brièvement et nous parler des tes projets passés en photographie ?
Je suis né à Marseille, en 1971. En 1991 je suis parti, un peu sur un coup de tête, à Sydney, en Australie. J’y suis resté jusqu’en 1997, sortant et rentrant du pays tous les six mois pour renouveler mes visas. J’en ai profité pour visiter la plupart des pays du sud-est asiatique où j’ai attrapé le virus du voyage. En 1997 j’ai pris la décision de retourner en Europe, mais pour "marquer le coup" je suis rentré par la route ! Bus, trains, ferries… un an de voyage au travers de 15 pays pour finalement m’arrêter en Irlande.
C’est à Dublin que j’ai fait trois ans d’études en photographie, au DunLaoghaire Institute of Art.

En 2003, je suis venu à Londres, où j’habite aujourd’hui et où je suis en train de passer mes diplômes de professeur d’art et photographie.
J’ai toujours pris des photos, mais je m’y suis mis plus sérieusement depuis mes études. J’ai pris part à beaucoup de projets photographiques avec Epoch à Dublin (http://www.epoch-exhibitions.com/). J’ai été invité au projet "Out of Berlin… Pass the Picture" qui est exposé en ce moment au Goethe Institut de Kuala Lumpur. Un autre de mes projets : "Tobias, George and the Fish" a aussi été publié dans plusieurs magazines et exposé au Centre Culturel Français de Dublin. Ce projet est une série de portraits de pêcheurs et poissonniers de pays dont l’ouest adore avoir peur : la Libye, l’Iran, la Syrie...
Mais le projet qui a été le déclic pour tout le reste est une grande image, composée de portraits de Londoniens de tous les pays du monde, que j’ai crée en 2004/5.

Comment te définis-tu dans la photographie (reporter, auteur, plasticien…) ?
Je me considère comme un témoin ! Tout ce que je fais c’est voir quelque chose et le photographier. Je suis fasciné par ce qui est normal, ce qui peut paraître ennuyeux. Je suis aussi très strict avec ma technique photographique. Rigide même. Mes images sont toutes des réflexions directes de ce que je vois. Aucun artifice.
Mon travail est toujours documentaire mais je refuse d’être assimilé au journalisme. Je ne recherche jamais l’image choc et encore moins l’image unique. J’aime donner un côté exhaustif à mon travail, même si parfois mes projets ne peuvent avoir une fin.

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Marie Lucie Ayito and Sorelle Mayenne, Hairdresser and Esthetician, (Raymonde Ayigone, Client), Libreville, Gabon © Philippe Sibelly

Comment est née l’idée du projet "The Other Africa" ?
"The Other Africa" ou "L’Autre Afrique" (le site en français existe maintenant : www.lautreafrique.eu, et bientôt les versions en arabe et swahili seront en ligne aussi) est née d’un ras le bol. Ras le bol d’entendre toujours les mêmes histoires provenant de ce continent. Ras le bol aussi de voir les médias se retourner sur un drame africain lorsque l’actualité mondiale n’offre rien "de mieux" ou de plus sanglant. Ras le bol encore des Geldof et autres Bono et leur message de charité pour le continent techniquement le plus riche de la planète.
Je connaissais peu l’Afrique, seulement la Tunisie, le Sénégal et la Libye, mais ce que j’y avais vu et les gens que j’y avais rencontrés, ne répondaient pas à cette image misérabiliste.
L’idée de montrer cette Afrique en trompe l’oeil m’est alors venue. Mon but était d’interpeller l’observateur en montrant des images d’une Afrique plutôt banales : de faire de "l’anti-Salgado".

Comment sont nées ces trois thématiques ? Et pourquoi les avoir différenciées dans "The Other Africa ?
(Portraits de professionnels africains sur leur lieu de travail ; images nocturnes des villes africaines, utilisant la lumière artificielle ou la construction comme métaphore pour le modernisme ; portrait d’animateurs radio, référence à l’importance de la culture orale en Afrique)
L’idée originelle du projet était très vague. J’ai donc décidé de joindre l’utile à l’agréable et de prendre trois semaines de vacances au Cap Vert. C’est là que j’ai fait les premiers tests, sans vraiment avoir d’idée précise, mais en essayant de photographier ce qui n’était jamais montré de l’Afrique.
Par mon projet précédant j’avais rencontré un producteur radio de la BBC et nous avons organisé des correspondances lors de l’émission « Into Africa". Cette émission est animée par un DJ Ghanéen, Pinash Dankwah, et l’idée de photographier des DJs radios lors de chaque voyage est un peu venue de là.
Les deux autres thèmes sont apparus à mon retour : quelques photos de nuits étaient visuellement très fortes, mais surtout elles pouvaient avoir été prises n’importe où. Cette illusion était vraiment l’effet recherché.
Le dernier thème, qui est en fait maintenant le thème principal du projet, est celui des portraits. L’image du pilote de la TACV, devant son avion, m’a beaucoup interpellée. C’est le modèle que j’ai utilisé pour la série des professionnels africains. Il représentait vraiment cette Afrique qu’on ne m’avait jamais montrée.

Quand on regarde tes images et tes thèmes, on a l’impression que pour toi le modernisme est visible par la lumière artificielle, les nouvelles technologies et la modernisation des métiers. Finalement ne montres-tu pas des traces de modernités calquées sur un modèle occidental ? Est-ce vraiment cela l’Afrique moderne ? Ne penses-tu pas que l’on puisse regarder l’Afrique avec un autre modèle de la modernisation ?
Je ne sais pas s’il y a plusieurs modèles de la modernisation. Je n’en connais qu’un, le modèle occidental, qui est d’ailleurs loin d’être parfait. Mon projet ne veut pas dire que l’Afrique doit suivre cet exemple ou un autre. Il ne veut pas dire non plus que l’Afrique soit un continent sans problème. Comme je l’ai dit plus tôt : je suis un témoin. Je montre mais je ne juge pas. Ce qui m’intéresse c’est de montrer une autre Afrique. Les gens que je photographie sont, dans un certain sens, des oubliés de ce continent. Qu’ils soient les victimes d’un modèle ou non, ce n’est pas à moi d’en juger.

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Alain Dexter, Radio DJ, TV Presentor, Producer and Rap Artist , CRTV, Yaounde, Cameroon1 © Philippe Sibelly

Comment prends-tu contact avec les personnes photographiées ? Et comment accueillent-elles le projet ?
J’essaye de créer le plus de contacts possibles avant mon départ. Je contacte TV et radios dans le pays où je me rends. J’ai la chance de vivre à Londres où il est facile de nouer des contacts avec des gens de n’importe quel pays et quelques contacts naissent de là. Mais le travail de fond ce fait sur place. Je me lève tôt, je recherche les endroits où j’ai le plus de chance de trouver mes modèles et je frappe aux portes. La nuit tombée je recherche des points de vue intéressants pour les photos de nuit. Je ne peux pas passer trois semaines dans chaque pays. Lorsque je passe cinq jours au Gabon, il ne m’est pas possible d’aller à la plage ou d’aller voir un parc naturel… malheureusement.
La réaction des gens que je photographie est la plus grande motivation pour moi. Je suis toujours en contact avec la plupart de mes modèles et je reçois souvent des messages d’encouragement. Plusieurs m’ont dit qu’il était grand temps que quelqu’un parle d’eux. Ils sont aussi très critiques envers leurs compatriotes et leurs gouvernements. C’est en fait ce qui m’a le plus étonné : le refus d’accuser les puissances coloniales pour la situation de l’Afrique.

Avec quel matériel réalises-tu ces images ?
Je ne travaille qu’en négatif couleur, en 6x9, avec un appareil à optique fixe, mais surtout une optique standard : ni zoom, ni grand angle. J’aime travailler en négatif plutôt qu’en digital. C’est une pression extraordinaire de rentrer exténué d’un voyage dans trois pays africains et de donner 30 rouleaux à faire développer. Et avec un peu de chance, si aucune photo n’est bonne, c’est l’excuse rêvée pour retourner visiter ces pays !
Je photographie peu en fait. Je ne prends parfois qu’une seule photo par modèle. Trois ou quatre si je pense que cette image est importante, mais rarement plus. Je ne prends presque pas de photos en dehors des images du projet. Le temps passé à regarder dans l’objectif, on ne le passe pas à regarder autour de soi. Je préfère avoir des images dans la tête que dans un album photo.

Ce projet est ambitieux, 53 pays, 53 images. Pourquoi l’avoir réalisé en Afrique ? Serait-il possible de le transposer à un autre continent ?
Le projet veut combattre le misérabilisme attaché à l’Afrique. Je pense que c’est le continent le plus victime de ce phénomène. Je trouve aussi que l’Afrique provoque une dépendance. Quand on est allé en Afrique une fois on a envie d’y retourner, et le plus on y va, le plus on a envie d’y aller. L’un des doutes que je n’ai jamais eu, c’est celui du continent que je voulais photographier.
Après ça, le choix de 53 images était facile. On en revient à une certaine conception de ce qui est exhaustif. Peut importe le nombre de photos prises, un projet photographique ne donnera jamais une image de la réalité africaine. Le choix de photographier dans tous les pays et de n’exposer qu’une photo par pays est un choix tout a fait conceptuel. Le nombre de pays en Afrique est d’ailleurs très subjectif. Certaines sources en donnent 54, voire 55 !

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Marie Georgina Mbaumba, Pre-t aý Porter Saleswoman, Boutique Oce-ane, Libreville, Gabon2 © Philippe Sibelly

Penses-tu pouvoir refléter une image de l’Afrique sans vraiment la connaître (puisque tu n’y vis pas) ?
Je me demande parfois si ne pas habiter là où on photographie n’est pas un avantage.
J’arrive dans chaque pays sans préjugés et je recherche des images bien précises. Je ne vois pas non plus comment vivre à Conakry peut être un avantage pour photographier à Windhoek ou Hargeisa. Je suis Marseillais, est-ce que ça me permettrait de donner une image réaliste de la Bretagne ? Je pense avoir plus en commun avec Alger ou Le Caire. Ca peut aussi paraître drôle, mais je crois que les deux villes au monde les mieux connectées avec l’Afrique sont Paris et Londres !
Enfin, prendre des photos c’est refléter une image. Nous sommes bombardés d’images de l’Afrique qui meurt ; c’est l’image de l’Afrique qui domine. Je ne fais que redresser la balance, même si mon projet n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de misérabilisme ambiant.

A quel public est destiné "the Other Africa" ?
Je ne me suis honnêtement jamais posé la question. Je n’ai pas un type spécifique de public en tête. Le projet est pour toute personne qui est intéressée par l’Afrique. Je ne crée pas un projet en pensant que les images sont pour certains ou d’autres.

Où comptes- tu exposer ce travail ? En occident ? En Afrique ? As-tu une idée de l’accrochage que tu souhaites adopter ?
Je veux exposer en Afrique et j’ai d’ailleurs un contact très intéressant à l’Union Africaine. J’espère aussi exposer le travail en développement au Mali, pendant la biennale, plus tard cette année, si je trouve un espace en marge des expos officielles. Mais je veux aussi exposer à Londres. C’est un peu comme pour le public : je n’est pas de limites. Si j’ai l’opportunité d’exposer à Chicoutimi ou à Panama je n’hésiterai pas !
Il est difficile de penser à la présentation des images quand le projet est loin d’être terminé et sans salle d’exposition, mais les négatifs 6x9 me permettent d’imprimer en grand. Je pense donc faire des tirages en 180x120 cm.
Le site est une forme intéressante d’exposition. Avec Internet on touche un bien plus grand public. J’ai des visiteurs en Afrique mais aussi sur tous les continents. Mais le site n’est là que pour faire connaître le projet et trouver des sponsors. Le but ultime est quand même de créer une exposition.