Un renouvellement des écritures traditionnelles par la photographie Interview d’Emmanuel Bakary Daou

, par Afrique in visu

Le nom d’Emmanuel Bakary Daou est connu à Bamako. Son travail qu’il mène depuis plusieurs années sur les idéogrammes étonne, interpelle. Une photographie qui montre comment allier la tradition à ce médium contemporain.
Il participe activement au dynamisme du secteur photographique malien.
Regardez, écoutez ses anecdotes…

JPEG - 73.6 ko
portrait Emmanuel Bakary Daou

Quel est ton parcours ?
Je suis avant tout un amoureux des images.
Issu d’une formation de dessinateur à l’ INA , à l’époque les gens me demandaient de réaliser leurs portraits. Je me suis dit alors pourquoi ne pas faire d’abord une photo afin de la reproduire en dessin après.
Quand j’ai fini l’INA en 1983, cela coïncidait avec l’ouverture à la fonction publique mais je n’ai pas souhaité y rentrer.
De plus mon père était agent de cinéma, j’ai donc toujours affectionné l’image au travers de films (Western,…) et la Bande Dessinée.
Au même moment il y a eu l’avènement de la démocratie, alors j’ai profité de l’occasion pour avoir un pied dans la presse.
J’ai été photographe ambulant dès les années 1985.
Maintenant je suis passé au numérique et je travaille pour différents journaux comme Planète Jeune pour le supplément Mali, Femme Actuelle, Jeune Afrique.

Travailles-tu avec les jeunes générations ?
Mes jeunes collègues n’ont pas compris que la photo n’est pas une commande, j’ai créé une association Djaw-Mali (les images du Mali). Cette association a pour vocation d’initier les jeunes générations à l’art dans la photographie. Nous sommes 30 membres dans l’association.

As-tu un studio photo à Bamako ?
Effectivement, c’est le Studio Nature à Djicoroni Para zone ACI, mais c’est désormais mon frère qui le gère.

As-tu déjà participé aux Rencontres ?
J’ai participé en tant que stagiaire à la première Biennale pour un stage sur le portrait dont le résultat a été exposé. Depuis je n’ai pas quitté les Rencontres.
En 1998, j’ai présenté un travail que je continue aujourd’hui sur les idéogrammes. La photo s’y prête à merveille car elle permet de faire passer un message. Je retravaille les idéogrammes de mes ancêtres car les interprétations m’intéressent.
A l’INA on a étudié les idéogrammes et lors de mes visites j’ai vu des Dogons, des Dafings, des Bambaras,des Bozos et leurs signes.
Je réalise les idéogrammes en carton ; je découpe en taille humaine puis je fais poser un mannequin dessus. Je fais cela dans mon studio.
J’ai un projet maintenant de travailler avec des gens connus et de les mettre en symbiose avec un idéogramme, par exemple avec Salif Keita.
J’étais présent aux dernières Rencontres de 2005 en participant au Master Class…

JPEG - 69 ko
Alliance © Emmanuel Bakary Daou

Pourquoi ton travail est-il exclusivement en noir et blanc ?
J’expose en noir et blanc pour m’exprimer. Cela dirige le regard des gens, ils sont moins distraits.

As-tu obtenu des prix ?
J’ai eu un prix à Fribourg en Suisse, le prix média et tiers monde. J’avais réalisé un reportage sur les Tamasheks en 2001 . On m’ a aussi décerné le prix Seydou Keîta en portrait par le ministère de la culture en 1998.

Peux-tu nous parler des thèmes autres que tu as abordés ?
Lors de mes déplacements en Europe, j’ai travaillé sur la gare St Charles à Marseille ainsi que sur le pèlerinage de Lourdes où j’ai suivi un groupe de chrétiens maliens.
D’ailleurs, ma photo je la compare avec la vie de Jésus :
La parabole de Jésus qui a pu nourrir 5000 personnes avec si peu de pains.
Regardez, Jésus a pris du pain et du poisson, cela correspond à la prise de vue.
Il a béni le pain et pour moi la photo capte des choses absentes de ma vue, c’est la bénédiction.
Jésus a rompu le pain, c’est la sélection des images.
Enfin il a partagé le pain et a réussi à nourrir la foule et nous les photographes, avec une seule photographie, 5000 personnes peuvent la regarder et y trouver leur compte.

Tu es polyvalent en photographie…
Depuis le départ, j’ai toujours aimé me diversifier.
J’ai toujours voulu être libre et indépendant

Que pense-tu de la politique culturelle de ton pays ?
Regardez la MAP ils initient des petits projets incluant des photographes mais il n’y a pas de réelle politique envers la photographie.
La MAP vient de lancer un appel à candidature pour travailler sur le fleuve du Niger et pourtant les jeunes ne s’y intéressent pas, c’est dommage !
C’est dans ce but qu’a été créée Djaw Mali, pour amener les jeunes à venir à la photo afin de se nourrir d’images.

Ton association présentera-t-elle de nouveaux projets ?
J’ai monté un projet mais j’attends encore des financements :
Il consisterait à choisir un quartier de Bamako, à solliciter tous les photographes de ce quartier afin de photographier les familles. Le résultat serait exposé dans le quartier.
Mon festival aurait pour but de sensibiliser, d’intéresser la population locale car ce sont leurs propres images. Ce festival répond ainsi par des actions concrêtes à une des préocupations de la biennale photo à savoir l’encrage de celle-ci dans le paysages culturel et populaire du Mali

JPEG - 85 ko
Longevité © Emmanuel Bakary Daou

Les jeunes générations se sentent délaissées…
Je les ai grondées car elles ont la chance d’avoir beaucoup de structures à Bamako. Les jeunes peuvent aller vers ces structures et pourtant ils ne le font pas !
Ils peuvent aussi monter des projets.
Mon association va dans ce sens, c’est un défi : défendre la photo malienne. Même si à la fin nous ne sommes plus que 5, ce n’est pas grave.

Que représente la photo pour toi ?
La photographie est pour moi le meilleur témoin de la vie.
Mieux vaut voir une fois que d’entendre 100 fois.

Quel photographe aimes tu ?
J’aime beaucoup Alain Bizos de l’agence VU . Il y a un fossé entre ses reportages et ses photos d’art mais toujours la même quête. Son travail m’intrigue.

Comment te considères-tu ?
Je suis un photographe d’art

Associes-tu des légendes à tes photos ?
Je viens du milieu de la presse, donc pour moi la légende est importante.
Les titres se réfèrent aux idéogrammes.
Par exemple, ma photo "Alliance de génération" se réfère au sigle des fiançailles et montre un enfant et son grand-père.
La photo "Longévité" , elle, se réfère au signe de l’espoir.

En savoir plus :

- Afrikimage