Valeurs sûres à Marseille

, par Olivia Marsaud

L’exposition d’art contemporain Ici, Ailleurs, à Marseille, présente 39 artistes du bassin méditerranéen, dont 6 propositions photographiques.

« Impertinente et conviviale, un brin décalée ». C’est ainsi que se présente la Friche de la Belle de mai, à Marseille. On aurait aimé que l’exposition de 2400 m², « Ici, ailleurs », qui a ouvert l’année de la ville comme Capitale européenne, inspire les mêmes qualificatifs. Mais une légère déception pointe. Pas vraiment de surprises dans cet ensemble qui repose sur des valeurs sûres de l’art contemporain du bassin méditerranéen, de Ange Leccia à Mona Hatoum, en passant par Sigalit Landau ou Youssef Nabil.

C’est peut être là son point fort : réunir, dans un très bel espace, toutes ces pointures qu’il fait toujours bon retrouver. On pense notamment à Kader Attia (France-Algérie) qui présente ici ses collages Following the modern genealogy, 2012 (montrés au Musée d’art moderne de Paris l’été dernier) qui mêlent images d’archives d’immeubles de Le Corbusier et Fernand Pouillon avec des photographies en noir et blanc d’habitants et de vues récentes de Marseille et d’Alger. Faisant ainsi le lien entre les deux héritages architecturaux et soulignant la mémoire commune.

L’exposition est découpée en 4 parties (Le voyage, l’exil, le déplacement / L’histoire au présent, le monde en question / La mémoire, la transmission / Le voyage, l’histoire au présent, la mémoire qui fait la synthèse des trois autres). Parmi les pièces les plus marquantes : l’éclipse de l’Algérien Fayçal Baghriche (Half of What You See, 2010) et sa boule à facette sans facette (ou presque), la ceinture de chasteté géante de l’Egyptienne Lara Baladi (La liberté viendra, 2012), l’installation en savons de Marseille, simple et parlante, du Gazaoui Taysir Batniji (L’Homme ne vit pas seulement de pain #2, 2012), le cube en confettis qui s’effrite aussi inexorablement que le temps de l’Italienne Lara Favaretto (As If a Ruin, 2012), le tapis symbolisant le projet d’exploration spatiale panarabe des Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (Un tapis. Lebanese Rocket Society. Elements pour un monument, 2012), les verres soufflés en cage de la Libanaise Mona Hatoum (Cellules, 2012-2013) et la sculpture en bois représentant une fraction du mobilier de la salle d’audience du tribunal de commerce de Marseille de l’Algérien Djamel Kokène (Double Blind, 2012-2013).

Parmi les propositions des 39 artistes, on note une large place accordée aux vidéos (on peut notamment citer les Marocains Bochra Khalili, Mounir Fatmi et Yto Barrada). L’algérienne Zineb Sedira, elle, s’est intéressée à l’histoire de la collection Baudelaire, un ensemble de photographies qui a enregistré pendant des années le ballet des bateaux dans la rade de Marseille. Un film documentaire intéressant mais plus classique dans sa forme que les autres travaux de l’artiste.

Côte photographie, on retrouve avec bonheur la série du Libanais Ziad Antar, Portrait d’un territoire (2010). Au-delà de sa qualité plastique (et de l’origine méditerranéenne de son auteur), on se demande ce que vient faire ici cette série qui documente les Emirats Arabes unis, l’Arabie Saoudite et le Qatar, légèrement en décalage avec les autres propositions, plus en lien avec la méditerranée et Marseille. Six productions montrées dans l’exposition ont été d’ailleurs réalisées dans le cadre des ateliers de l’EuroMéditerranée.

L’Egyptien Youssef Nabil offre pour l’occasion 12 autoportraits qui reprennent sa technique si particulière de la photographie argentique peinte par ses soins, Self-portrait, Marseille (2011). En djellaba, toujours de dos ou de profil, l’artiste nous invite à voir la ville telle qu’il l’a vécue et dessine un parcours intime au cœur de la cité et de ses lieux emblématiques. Il y a là tout le « style » de Youssef Nabil mais les images n’ont pas la force poétique de ses travaux antérieurs. Elles sont un peu convenues, policées. A l’inverse, celles de Hrair Sarkissian (né à Damas), sont d’une étrangeté douloureuse qui accroche le regard. Des scènes de clair-obscur qui ont pour objet les descendants des Arméniens de Turquie qui ont été forcés à se convertir à l’islam au cours du génocide de 1915 et qui se sont aujourd’hui reconvertis au christianisme (Unexposed, 2012).

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Noir #4, 2012. Tirage jet d’encre © Mouna Karray

On retiendra enfin deux travaux de femmes. La série Noir, initiée en 2011 après la révolution tunisienne par Mouna Karray est une réussite : une simplicité et une force d’évocation rare pour ces 8 photographies en noir et blanc dans lesquelles l’artiste est « emprisonnée » dans un tissu blanc, linceul ou camisole métaphoriques, qui n’empêchent pourtant pas l’action et l’individualité de s’exprimer, puisqu’on voit la main de la photographe déclencher la prise de vue et qu’elle modèle avec son corps des formes de résistance. « Métaphore d’un enfermement ou attente de délivrance, d’une liberté retrouvée », cette série graphique touche au but.

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Socle America2012 © Ymane Fakhir

Même simplicité et même force d’évocation chez la photographe, marseillaise d’adoption, Ymane Fakhir qui, tout en subtilité, poursuit son travail de réflexion sur les rituels sociaux dans son pays natal tout en interrogeant sa propre histoire familiale. La série Socles (2011), drapée dans son blanc virginal, montre en format carré un ensemble de présentoirs à gâteaux utilisés pendant les mariages au Maroc. Dépouillés ici de leurs artifices, fleurs et autres rubans de fête, les constructions en polystyrène révèlent des formes quasi architecturales à qui la photographe a enlevé leur sens premier. Elle leur a subtilisé leur utilité, leur rendant leur grâce. Le fond blanc et la sérialité renforcent le côté fantomatique de ces nouveaux totems.

Ici, Ailleurs
Jusqu’au 31 mars 2013, Friche de la Belle de Mai, Tour-Panorama, Marseille
Un excellent catalogue, riche et complet, est édité aux éditions Skira Flammarion.

Voir en ligne : www.lafriche.org