Ymane Fakhir à la Galerie Of Marseille

Ymane Fakhir, Le Trousseau et le Bouquet 2005-2008

24 juin - 31 juillet 2009

vernissage mardi 23 juin à 18h

Ymane Fakhir, Le Trousseau et le Bouquet 2005-2008

Coline Milliard

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En haut : Mégane, 2005 © Ymane Fakhir En bas : Les torchons de la semaine, 2007 © Ymane Fakhir

Quand sa fi lle a huit ans, la mère d’Ymane Fakhir commence à constituer son trousseau ; des bijoux aux torchons, elle rassemble tout ce dont Ymane aura besoin, une fois mariée, lorsqu’elle entrera dans une autre famille, un autre clan. Un à un, les objets s’accumulent, dessinant le portrait de la femme et de l’épouse modèle qu’elle deviendra sans doute. On commande des souliers aux semelles de bois fi nement sculptées, des tissus à fi l d’or, des robes de soie. A chaque fois qu’un oncle ou qu’un cousin part en voyage, on lui demande de ramener quelque chose. La grand-mère rapporte de la Mecque des perles de la mer Rouge, de Paris, de la lingerie fi ne. Le trousseau grandit en même temps que la petite fi lle. Les époques passent, les modes changent et chacune laisse une trace dans les effets d’Ymane. Années soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix... Regarder ce trousseau, c’est faire l’expérience d’une archéologie déroutante, la construction d’un être façonné, année après année, par la communauté plutôt que l’individu. Chaque strate révèle aussi la tendresse constante et l’obstination tenace

d’une mère et d’une famille, décidées à ne donner que le meilleur.

Mais l’Ymane du trousseau, la bonne épouse, ménagère et séductrice, celle qui ne quitte son tablier de cuisine que pour passer des dessous affriolants, la parfaite femme au foyer marocaine, cette Ymane là n’existera jamais. L’artiste choisit un autre chemin, un autre parcours, dans un autre pays, et se retrouve des années plus tard face à un trésor amassé en vain. Comment alors faire sens de ce monceau d’objets devenus inutiles, si touchants pourtant, si pleins d’une affection sans limites. A ce débordement d’émotions, Fakhir oppose la méthodologie clinique de l’inventaire. Dans la série Le Trousseau (2005-2008), les objets sont isolés, photographiés sur fond blanc comme des spécimens, hors contexte, libérés du sentimental souvenir. Ils acquièrent ainsi une présence sculpturale. L’objet n’est plus un cadeau, mais une forme qui se découpe dans l’espace. L’étui fermé de Collier en or et en pierres (2005) rappelle presque une boîte de Donald Judd, séduisante d’hermétisme. Non plus accessoire d’une femme mariée en devenir, mais entité nouvelle, imprégnée, comme Les Cygnes du Baptême (2007)

d’une délicate poésie de l’absurde.

En général, le trousseau se montre. Il représente des années de travail, la richesse de la famille, l’amour et la générosité des parents envers leur fi lle. Cela se partage. Un peu après le mariage, la jeune épousée fait venir son entourage proche, les femmes surtout. Chaque pièce est palpée, admirée, commentée. La mère a bien rempli sa mission... ou pas. La vie à venir est dévoilée, l’intime mis sur la sellette. Le Trousseau prend le contre-pied de cette attitude ostentatoire. Les objets sont souvent représentés emballés, tels que l’artiste les a trouvés dans les malles de sa mère à Casablanca. Si Fakhir montre son trousseau, elle en protège le coeur. Se met alors en place un jeu de devinettes ; les objets cachés, souvent méconnaissables, sont fantasmés. Pour le spectateur occidental, l’imaginaire se teinte des clichés orientalistes si fortement inscrits dans l’inconscient collectif. Le bout de tissu terne de Ceinture en or et pierres (2005) renferme à coup sûr une parure de princesse des Mille et une nuits. L’emballage porte aussi la trace de la dévotion de la mère, qui par ses gestes tendres et quotidiens s’assure que le capital de sa fi lle, son avenir, est bien protégé.

A travers son trousseau, son histoire, Fakhir documente toute une tradition en train de disparaître. Comme dans sa série Un ange passe (2003), elle prend note d’un aspect crucial du rite de passage qu’est le mariage dans les sociétés nord-africaines, mais son enregistrement photographique d’un phénomène social passe la subjectivité d’un ’je’, plein de l’ironie de n’avoir jamais vraiment été. Pour la série Le Bouquet (2005-2008), l’artiste se concentre sur les exubérantes compositions fl orales qui accompagnent les noces ; ceux que l’on achète dans les boutiques alignées le long de la rue Ibn Rochd. Comme pour le trousseau et les tenues de mariage, la beauté passe par l’excès ; plus la composition est chargée, plus le bouquet est somptueux, désirable. Les feuilles de cactus sont changées en coques d’argent, les fl eurs jaillissent en touffes, et le spectateur est convié, grâce à un cadrage précis et resserré, au coeur de cette jungle odorante. Pourtant les bouquets – nommés comme dans une chanson romantique d’après un couple d’amoureux – semblent aussi tristement mélancoliques. Peut-être

est-ce parce qu’ils rappellent un peu les gerbes qui ornent en France les cimetières, ou alors à cause du sentiment de claustrophobie de leurs suffocantes enveloppes de cellophane. Ils commémorent une fi n tout autant qu’ils célèbrent un début, ils cristallisent une transition.

C’est peut-être autour de ce terme de transition que ces deux séries de travaux de Fakhir s’articulent avec le plus d’aisance. La transition de la fi lle à la femme, celle que l’artiste aurait pu être, et celle qu’elle est devenue, transition d’une génération à l’autre, de l’enfant à la mère, transition enfi n du souvenir d’une vie future qui semblait imposée, à un héritage choisi et apprivoisé au fi l des images.

| Exposition

Lieu

Galerie of Marseille

  • France

Voir en ligne : http://www.galerieofmarseille.com