Dengue, territoires épidémiques Une interview d’Adrienne Surprenant

, par Afrique in visu, Jeanne Mercier

Depuis plusieurs années, la photographe canadienne Adrienne Surprenant, mène des travaux documentaires au long cours à travers le monde.
C’est un projet, très important à nos yeux, que nous avons eu envie de mettre en avant via cette interview : The Burden of Dengue, commissionnée par la fondation britannique Wellcome pour la promotion de la recherche scientifique. Le prix Wellcome photography récompense des photos en lien avec la médecine. Le projet qui sera exposé cet été à Londres, s’articulera en cinq parties sur trois continents et montrera l’impact du virus de la dengue, transmis par les moustiques, qui menace un tiers de la population mondiale.

Bonjour Adrienne, peux- tu nous raconter pourquoi tu as choisi la photographie comme métier et comme médium ?
Depuis que j’ai découvert la photo, j’adore ce médium. C’est a la fois un moyen de conserver des moments éphémères, sinon voués à disparaître, et un pont entre des réalités éloignées, entre des gens qui n’ont peut-être pas la possibilité ni l’intérêt de se côtoyer. C’est un moyen de diffuser un intérêt face à l’autre, un désir de compréhension et d’empathie. La photographie a l’avantage qu’on a besoin d’autre sur le terrain, proche des gens que l’on photographie, et de prendre son temps. C’est un médium passionnant qui entraîne un apprentissage et une adaptation constants.

Ta pratique aujourd’hui est tournée vers le documentaire et en particulier sur le continent africain. Pourquoi le documentaire ?
Le continent Africain mais aussi le Nicaragua, en Amérique Centrale, où j’ai commencé la photographie documentaire, et où je suis retournée en 2018. Le documentaire parce que je pense que le temps aide à une meilleure compréhension du sujet que l’on traite, et de la société où l’on prend des photos. Avec peu de temps sur place, et moins de documentation, on peut trop facilement reproduire une vérité incomplète, manquer de nuance. Je préfère travailler sur la durée, et me baser là où je travaille pour me départir des stéréotypes du nouvel arrivé ou de la personne de passage, pour me confronter, à travers maintes discussions et mes relations d’amitié, à mes idées préconçues, où à ce que je fais peut-être mal dans mon métier.

Cela a -t-il un sens aujourd’hui de travailler sur des sujets de ce type en particulier sur le continent africain ou cela ne revient-il pas à toujours répéter les mêmes stéréotypes visuelles perpétués depuis des années sur le continent ?
Je pense que certaines histoires certes semblent se répéter (je pense aux conflits, aux sécheresses, aux épidémies) mais que ce n’est pas une raison pour les ignorer. Ensuite, il y a moyen de les traiter avec respect. J’essaie de toujours travailler dans la proximité avec les gens, je ne prend pas toujours des images. Si je sens qu’une personne n’est pas à l’aise ou pourrait être mise en danger, par exemple. Je prend le temps d’écouter et de discuter avec les gens que je photographies. Et de vivre là ou je photographies fait aussi tomber certains stéréotypes que je pourrais avoir.

Quel est ton processus de travaille pour trouver tes sujets/projets ?
Tout commence souvent avec des conversations ou des lectures anodines, qui devient curiosité, puis recherche, puis se transforment en projet. Je fonctionne vraiment par rapport à ce qui m’intrigue, et ça devient souvent une sorte d’obsession.

Et comment les finances-tu ? Par exemple commande pour la presse, collaboration pour des ONG ou projets à long terme soutenus par des bourses ?
Je finance mes projets avec un mélange de tout cela. Ce que je gagne en commandes presses ou ONG est investi dans mes projets personnels. J’ai eu deux bourses cette année, l’une pour la dengue, l’autre de la Scam pour un projet sur les symptômes du trauma en République centrafricaine. C’est un travail sans fin que de trouver les moyens pour des projets auxquels on
croit.

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© Adrienne Surprenant
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© Adrienne Surprenant

Peux- tu nous parler de ton projet « The Burden of Dengue » ? Pourquoi as- tu choisi de travailler sur l’impact de la Dengue dans le monde ? Comment se compose cette série à travers les différents endroits et continents ?
L’idée de ce projet était de montrer les causes et conséquences de ce virus dans différentes régions et sur différentes sociétés. C’est le virus transmit par les moustiques le plus répandu dans le monde, qui affecte 390 millions de personnes par années et tue près de 70 personnes par jour. Il n’y a pas de cure, et le seul vaccin en circulation est au cœur d’un scandale aux Philippines, après la mort d’enfants vaccinés. J’ai choisi de documenter ce virus car malgré sa présence en constante augmentation (à cause du changement climatique et de la mondialisation) il est très peu connu. L’idée du reportage était aussi d’aller rencontrer les chercheurs et organisations qui œuvrent à trouver une solution à sa transmission. Sur chaque continent, je suis allée documenter un aspect différent du virus : au Bangladesh, son lien avec le changement climatique et l’urbanisation rapide ; dans les Sud Pacifique, la manière dont il se déplace de pays en pays ; à La Réunion, la réponse organisée à une crise ; au Brésil, les recherches sur la dengue dans le pays ayant enregistré le plus grand nombre de cas. Je continues à photographier de l’Afrique Centrale, les développements en recherche et pose de diagnostique alors que la dengue et les autres arbovirus sont souvent confondus avec la malaria, connue et répandue depuis plus longtemps dans la région. La dengue est l’un des aspects méconnus du changement climatique sur la santé, car c’est un virus qui arrive maintenant au sud de l’Europe et au sud des États-Unis, avec un climat plus propice à la prolifération des moustiques vecteurs : l’Aedes Aegypti et l’Aedes Albopictus.
Il faut aussi noter que ce reportage n’aurait jamais été possible si je n’avais pas eu une bourse du Wellcome Trust, une organisation de recherche en santé britannique.

Cela rejoint le travail que tu mène depuis des années à la fois autour de la santé mais aussi le réchauffement climatique ?
Oui, cela rejoint des problématiques qui me tiennent à cœur, mais que j’ai rarement pu documenter de façon aussi complète. Alors que j’ai pu documenter les conséquences du changement climatique sur la santé, ou des problématiques reliées à la santé crées par des conflits, c’est la première fois que je peux me pencher aussi en profondeur sur une problématique qui relie santé et environnement, en allant aussi voir des scientifiques, pour tenter d’humaniser leurs recherches. Une part du travail dans ce reportage se rapproche de la vulgarisation scientifique. Je me demandais souvent : comment rendre visible ces données, comment communiquer sur cet aspect de la transmission du virus ou de la protection face au virus ?

Une exposition ouvre prochainement ses portes, comment a- t- elle été pensée ?
Elle sera à Londres, au musée du Wellcome Trust. La sélection d’images qui y sera présentée va focusser sur des aspects médicaux ou scientifiques spécifiques à la dengue. Marianne Dear et Peta Bell sont les curatrices qui ont fait les choix d’images pour l’exposition, qui ouvrira le 4 juillet 2019.

Et le livre ?
Je vais y travailler d’ici quelques mois, l’idée est de faire un livre qui mélange photographies et textes écrits par certains chercheurs inspirants que j’ai rencontré au cours des derniers mois.

Quels sont tes projets pour les prochains mois ?
Je suis présentement basée à Bangui, République Centrafricaine, pour au moins un an, afin de continuer mon travail “Portrait d’un pays sans sommeil” commencé en 2017, grâce à une bourse de la Scam. Je fais aussi quelques images sur la dengue à partir d’ici, et reste disponible pour des
commandes.

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Voir en ligne : www.adriennesurprenant.com