Flash Abidjan / Flash Kigali Une interview croisé de Moustafa Cheaiteli et Christel Arras

, par Afrique in visu

Après plusieurs années d’existence en Côte d’ivoire, le collectif Flash Abidjan a commencé à essaimer son concept sur le continent, Bienvenue à Flash Kigali. L’idée, des sorties photographiques collectives autour de la photo de rue pour découvrir intensément la ville et le pays .
Une interview croisée entre le deux fondateurs qui espèrent voir de nouveaux Flash apparaitre sur tout le continent.

Cher Moustafa, Peux-tu nous présenter le projet Flash Abidjan, ses objectifs, son début, ses membres (nom, âges, origines) et son évolution ?
Flash Abidjan est un collectif créé en Côte d’Ivoire en 2012 par quatre amis passionnés de photographie et de découverte : Olivier Oriol, Pavan Prakash, Lucas Arizaga et Moustafa Cheaiteli. Puis, Mira Mariana, Elena Lucas, Camille Bidault et Philippe Bley les rejoignent. En 2014, le groupe franchit une étape et décide de s’ouvrir au public afin de partager ses connaissances en photographie et son amour pour la ville d’Abidjan et ses habitants. Flash Abidjan organise alors sa première virée collective, suivie par une exposition au sein du quartier photographié. Ses membres sont issus de pays du monde entier (Côte d’Ivoire, Liban, Espagne, Italie, Argentine, France, Allemagne, Hong Kong, Suisse, etc…), de milieux et d’âges très variés (entre 20 et 70 ans). Les sorties et les expositions sont l’occasion de voir de façon inédite des lieux dans lesquels on n’aurait peut-être pas eu l’idée de se rendre par soi-même. Pour les habitants, c’est une façon de voir son quartier et ses visages sous un angle nouveau. En effet, certains quartiers de la « Perle des lagunes » sont assez peu connus, quand ils ne souffrent pas injustement d’une mauvaise réputation. Flash Abidjan s’est fixé pour objectif de les représenter à travers la photographie de manière positive, sans magnifier ni dramatiser, révélant ainsi différentes facettes de la ville et sa vie de tous les jours, grâce à notre regard pluriel.
La vision de Flash Abidjan est d’être présent dans autant de capitales d’Afrique que possible, avec des éditions de livre chaque année et même pourquoi pas un Festival photos de rue dédiée. Pour le moment, on partage nos activités et nos photos sur nos pages FB et Instagram avec le reste du monde : @FlashAbidjan et @FlashKigali.

Chère Christel, Peux-tu nous présenter le projet Flash Kigali, ses objectifs, son début, ses membres et son évolution ?
J’ai participé pendant plusieurs mois aux sorties et expos photographiques de Flash Abidjan en 2018 et cela a été une expérience déterminante dans ma démarche de photographe et ma pratique de la photo de rue : son mode collectif m’a permis d’aller plus au contact, d’échanger autour de ma passion et de découvrir la ville et le pays plus intensément. Quand j’ai quitté la Côte d’Ivoire pour le Rwanda en 2019, j’avais très envie de continuer l’aventure et de développer le concept à Kigali. J’ai senti que le projet était réalisable même si j’avais pu constater que le terrain de jeu était très différent. En initiant Flash Kigali, l’idée était de reprendre exactement le concept et le fonctionnement de Flash Abidjan. Les membres fondateurs m’ont soutenue à 200% pour lancer le projet ici. Ils me laissent carte blanche pour gérer en toute confiance et sont toujours à l’écoute pour m’aider.
Fin janvier 2020, la 1ère sortie Flash Kigali s’est déroulée avec 6 personnes de différentes nationalités dont la moitié du Rwanda. Juste après notre 2ème exposition mi-mars, Kigali a été placé sous confinement total, ce qui a coupé notre élan. Pour ne pas arrêter complètement le mouvement, j’ai fait appel à des photographes déjà membres ou rencontrés lors de nos expositions et leur ai demandé de partager des photographies récentes de femmes rwandaises pour réaliser une expo virtuelle en attendant la levée des restrictions. Quand on a pu de nouveau circuler, nous avons organisé de nouvelles sorties. A ce jour, nous avons 6 sorties/expos à notre actif et nous comptons en faire encore 2 d’ici la fin d’année. On est au tout début de Flash Kigali et son évolution a été un peu ralentie par les circonstances liées à l’épidémie de COVID-19. On espère que l’an prochain on pourra augmenter et le nombre de nos sorties et de nos adhérents.

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© Yassyn Brown
Flash Kigali, 2020
Nyami Rainbow
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© Lucas Arizaga
Flash Abidjan, 2020

Et si selon toi il y a une spécificité photographique tant au niveau d’Abidjan et de Kigali ?
Il y a clairement des spécificités photographiques aux 2 villes et à plusieurs niveaux. D’abord il y a le territoire, ce que j’appelle « terrain de jeu » pour pratiquer la photo de rue. Abidjan est une ville tentaculaire, très étendue, qui a englobé au fil des années des villages aux identités culturelles très fortes. Il y a une grande activité dans les rues toujours pleines de monde, les gens ont le contact facile et ça palabre beaucoup avec humour. C’est nonchalamment chaotique et stimulant pour réaliser des images créatives. Kigali est une capitale construite sur sept collines qui ont chacune leur identité, avec en général des villas résidentielles dans les hauteurs et des grappes de maisons en briques de terre et toit de tôle, en équilibre précaire. Dans les vallées, ce sont des champs verdoyants dont la moindre parcelle est cultivée. C’est un beau paysage au relief contrasté. La ville est de taille modeste et en pleine expansion. Tout est assez organisé et propre, il y a peu de commerces informels sauf dans les quartiers très populaires. La population est assez réservée et dans certains endroits, les gens parlent seulement en Kinyarwanda, ce qui ne facilite pas toujours le contact. Kigali est globalement un terrain plus farouche et par conséquent moins évident à aborder. Cela corse un peu l’aventure ! L’avantage de la photo de rue, c’est que l’on peut être surpris à chaque fois.
Ensuite, il y a un rapport à la Photographie très différent entre les 2 villes en termes de créativité, de pratique et de réception du public. La vie culturelle est très intense à Abidjan, avec beaucoup d’espaces et d’évènements. La scène artistique est riche, le marché de l’art en constante expansion. A Kigali, il y a une émergence d’artistes contemporains mais le mouvement est tout récent. La photo se développe mais plutôt dans le secteur évènementiel et de la communication (mariages, médias, mode, etc). Le plus souvent, ce sont des photographes en reportage ou commandités par des ONG sur des sujets précis et cadrés. On n’est pas trop dans la culture de la photo de rue. Dans ce contexte, c’était un vrai pari de lancer Flash Kigali mais je me suis dit qu’à plusieurs, en créant un mouvement collectif, on serait peut-être plus forts pour changer cette perception sur la photo de rue.

Flash, ce sont des sorties photographiques ou un collectif en tant que tel ?
Flash fonctionne comme un collectif qui organise des sorties photos mensuelles suivies par une exposition à ciel ouvert dans le même quartier au cours du même mois. L’idée est de faire participer nos membres à chaque étape de nos évènements : sélection du lieu et du sujet, prises de vues, éditions de photos, création des affiches, promotion de l’expo et même les ventes pendant les expos. Tout est soumis aux avis et vote des participants. Il s’agit avant tout d’être dans une démarche bienveillante qui favorise l’objectif visé : partager ensemble une vision inédite sur la ville. Chaque photographe apporte sa touche personnelle et en même temps doit s’intégrer à ce travail de groupe. Il n’y a pas d’esprit de compétition. Bien sûr, on confronte nos points de vue, mais on ne s’affronte pas. L’ambiance est très amicale. L’idée est de faire avancer tout le monde et d’« être ensemble » comme on dit à Abidjan (une façon d’être solidaires). Mais bien sûr, tout le monde est motivé pour avoir ses photos sélectionnées pour l’exposition, le livre ou les bannières et donner le meilleur de soi-même !

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© Sergio Vicente
Flash Abidjan, 2020
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© Christel Arras
Flash Kigali, 2020
Kabagari B W streets
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© Judith Schmidl
Flash Abidjan, 2020

Comment se déroule les sorties ? Y a-t-il un thème imposé ? Et les restitutions (exposition, projection) ?
Tout d’abord, le lieu de la sortie est généralement choisi collégialement au cours de l’exposition précédente. Chaque participant indique un endroit qu’il trouve intéressant à explorer et on choisit celui qui paraît le plus attrayant. Le jour dit, on décide avant de parcourir le quartier quel sera le thème et parfois on propose déjà le nom de l’exposition à ce moment-là. La thématique peut être esthétique (Contrastes / Noir&Blanc / Lignes) ou bien liée à l’esprit du quartier. On a eu aussi une sortie « Free Style Bassam » sans sujet imposé. Après, chacun est libre de suivre cette directive ou non. Rien n’empêche aux photographes de prendre des photos en couleur lors d’une sortie Noir et Blanc. Par contre, pour la sélection, il faudra envoyer uniquement des images en lien avec le thème. D’ailleurs, nul n’est obligé d’envoyer des photos pour l’exposition. Certaines personnes ne participent qu’à la sortie. Ensuite, il est demandé à chaque participant d’envoyer dans un premier temps une à deux photos pour réaliser la bannière de l’exposition. La sélection de l‘affiche se fait par vote sur le groupe Whatsapp de Flash Abidjan et de Flash Kigali. Pour l’exposition, Il faut envoyer une série de 5 images, éditées ou non. Puis on se retrouve chez l’un des membres fondateurs pour sélectionner les 16 photos de l’exposition. Ce nombre est constant quel que soit le nombre de participants. On profite de cette soirée de sélection pour apprendre quelques tuyaux en termes d’édition d’images. C’est aussi un moment très convivial entre membres.
Les expositions se déroulent le même mois dans un endroit public repéré lors de la sortie (restaurant, café, boutique) et si possible à ciel ouvert. L’idée est de faciliter l’accès au plus de monde possible, notamment aux habitants du quartier qui n’iraient pas dans une galerie ou autre lieu culturel. Notre dispositif est très simple : les photos sont attachées avec des pinces à linge sur une corde tendue. En dehors de ces évènements qui sont éphémères (juste une journée), Flash Abidjan participe parfois à des ventes spéciales comme le marché de Noël par exemple ou des évènements auxquels le collectif est associé (M’Abidjan en novembre pour la lutte contre le cancer du sein).

Flash Kigali fonctionne globalement sur le même modèle. Lors de nos expositions, on essaie si possible de s’installer à même la rue car ici les gens sont assez réactifs. Autant ils sont méfiants quand on les photographie, autant ils sont très enthousiastes quand ils voient les images réalisées dans leur quartier. Beaucoup de monde s’arrête les regarder, même les conducteurs de moto-taxi, pour reconnaître les lieux, les visages. Cela fait toujours plaisir aux gens et c’est aussi un bel instant pour les membres de Flash Kigali.

Comment ce projet évoluera en 2020 et 2021 tant à Abidjan qu’à Kigali ?
D’ici la fin 2020, du côté d’Abidjan il y a : la sortie du livre Flash Abidjan 2019 qui a été imprimé en 100 copies de plus que l’édition précédente vendue en seulement 6 mois ; la continuité des sorties photos jusqu’à la fin de l’année ; les ventes de Noël. Pour 2021, on prévoit la réorganisation en détail du concept Flash, avoir plus d’actions de charité et le développement de la vision Flash Africa qui agirait non seulement comme une plateforme d’échanges mais serait aussi un projet qui pourra aider financièrement les membres du collectif.

Pour Flash Kigali, il est prévu de réaliser 2 à 3 nouvelles sorties/expos d’ici fin décembre en consolidant le groupe déjà formé et en s’ouvrant aussi à de nouveaux membres. Mon objectif (et défi) pour les mois qui viennent serait d’arriver à faire participer plus de jeunes rwandais issus des quartiers populaires. J’aimerais aussi avoir plus de présence féminine.
Pour 2021, il y a d’abord notre participation à l’édition 2020 du livre Flash Abidjan avec une sélection de nos images de cette année-ci. Et on est là pour soutenir le développement de Flash Africa avec notre expérience menée au Rwanda.

Moustafa, peux-tu nous parler du projet d’éditions autour de Flash ?
Des sorties sont organisées chaque mois, elles sont suivies d’un gros travail de sélection et d’édition puis d’une exposition éphémère. Ce livre va permettre d’offrir un support plus permanent rassemblant le travail et les créations de chaque année. C’est également l’occasion de partager l’œuvre du collectif, et sa vision d’Abidjan à un public plus large. L’objectif est de créer un bel objet que l’on pourra acheter, garder et partager à travers les années. Nos deux premiers livres ont été entièrement auto-édités, de la sélection des photos réalisée avec l’aide d’un jury de professionnels, à la rédaction des textes en passant par la mise en page, de même que pour le financement. Ce travail est une grande fierté. Mais bien sûr nous sommes ouverts à toute proposition pour développer cette collection, notamment avec l’arrivée de Flash Kigali et d’autres villes africaines à venir !

Pourriez-vous nous parler du projet Flash continental « FlashAfrica » ?
Le concept de Flash Abidjan est né avec une âme pure, une intention forte de partager une vision positive et réelle du quotidien d’une ville d’aujourd’hui en Afrique. Avec nos années d’expériences, nous avons pensé à simplifier le concept autant que possible afin que d’autres capitales africaines puissent en profiter. Voir nos photos et vivre le partage profond dans les petits coins les plus improbables nous a donné envie de connaître les autres capitales du continent au même niveau de détails. A travers l’exploration de ces quartiers, nos photographies montrent une multitude de facettes d’une ville, d’un pays et de ses habitants, la vie de tous les jours tout simplement. On construit aussi une mémoire. En mettant en lumière les ruelles que beaucoup n’empruntent jamais, on donne à voir autrement. Changer le regard porté sur l’Afrique sera possible en multipliant les points de vue au niveau continental.

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© Jaap Hoekzema
Flash Kigali, 2020
Kabagari B W streets
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© Barbara Portalier
Flash Abidjan, 2020
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© Christel Arras
Flash Kigali, 2020
Kim Isoko
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© Christel Arras
Flash Kigali, 2020
Nyami Rainbow
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© Albert Mesirca
Flash Kigali, 2020
Women
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© Yassyn Brown
Flash Kigali, 2020
Women
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© Martin T Hart
Flash Kigali, 2020
Women
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© Christel Arras
Flash Kigali, 2020
Kim Isoko