Le studio Kameni Interview de Benjamin Hoffman

, par Afrique in visu, Jeanne Mercier

Cet hiver, c’est le noir et blanc qui prédomine dans nos publications. Cela rejoint plusieurs projets menés de front sur le continent pour sauvegarder et numériser les archives de photographes de studio du continent. Le patrimoine et les héros d’antan sont au cœur des initiatives comme les images du Studio Kameni. Fondé en 1963 par Michel Kameni, ce studio photo, implanté à Yaoundé au Cameroun, a immortalisé tout une époque.
Nous avons rencontré Benjamin Hoffman, à l’initiative du projet de faire revivre les archives du Studio Kameni !

Peux-tu nous parler de la genèse du projet et pourquoi vous êtes vous intéressés au travail de Michel Kameni ?
Ce projet est le fruit d’une rencontre fortuite très inattendue. Il y a 4 ans je me trouvais à Yaoundé ou j’étais invité pour une projection d’un documentaire que j’avais réalisé au Cameroun l’année précédente (Aventure, retour au pays natal). Un jour dans un taxi, pour éviter un embouteillage, le chauffeur a opté pour un chemin alternatif. Nous nous sommes retrouvés dans le quartier de la Briqueterie, à l’arrêt à nouveau puisque la rue était également embouteillée. Le taxi s’est retrouvé bloqué devant la vitrine du Studio Kameni. C’est étrange à raconter rétrospectivement, mais j’ai ressenti la situation comme un appel irrépressible à y pénétrer. En tant que photographe, j’ai toujours été très attiré par les travaux des portraitistes, et dans ma culture de l’image j’ai depuis longtemps été bercé par ce qu’ont pu faire des Sidibé, des Keita, des Depara ou plus récemment Sory Sanlé.
En entrant pour la première fois dans le studio, j’ai rencontré un des fils de Michel Kameni. Nous avons discuté du studio, du photographe qui avait longtemps occupé les lieux. Devant ma curiosité et mon entrain, il s’est décidé à me montrer quelques tirages réalisés dans les années 60 et 70. J’ai été immédiatement surpris par leur qualité, la tendresse qui émane de chaque photo et la conservation des archives présentes.
J’étais à l’époque déjà attaché au Cameroun et à son histoire et j’ai découvert dans ces images le récit de plusieurs décennies d’un pays depuis son indépendance jusqu’aux années 2000. Dans les semaines qui ont suivi mon retour en France j’ai été très obsédé par cette découverte et je me suis mis en tête de faire vivre ces images, de rencontrer leur auteur, et de porter avec lui dans un livre, le récit de ces années en studio.

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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
With attitude 1967
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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
Hands up, 1969

Qui est Michel Kameni, comment s’est-il formé ? Et ce studio existe-il toujours ?
Michel Papami Kameni est né vers 1935 à Bana Bafang dans l’Ouest du Cameroun. En 1947, un oncle ancien soldat engagé dans l’armée coloniale française pendant la seconde guerre mondiale est de passage et décide de l’emmener à Yaoundé pour parfaire son éducation.
Son oncle ayant appris la photographie auprès de militaires français et exercé dans l’armée continue cette activité dans les rues de la capitale camerounaise.
Il inscrit le jeune Michel à l’école, lui offre son premier appareil et l’incite à devenir photographe. Dès 1950 il lui enseigne les bases de la prise de vue, du développement et du tirage. La rue est le seul studio disponible à l’époque, il n’y avait pas encore de projecteurs au Cameroun. « Le studio était la rue, tout se faisait en lumière naturelle ».
Son oncle tombe malade de la tuberculose dans les mois qui suivent et Michel assure le travail de prises de vues en prenant le relais tous les jours à la sortie de l’école. Portraits d’identité sur rideau rouge au châssis presse sur la route.
À l’époque les seuls photographes formés au Cameroun sont français.
Quelques mois plus tard l’oncle malade décède et sa veuve décide de reprendre à Michel son appareil.

Il parvient en 1954 à faire ses preuves devant le préfet de Yaoundé et est missionné pour sillonner le Nord du pays et le Tchad afin de réaliser des portraits de la population. La France cette année là entreprend l’établissement de papiers d’identité dans ses colonies.
Il réalise des milliers d’images jusqu’à l’indépendance du pays en 1960 et les troubles générés. A cette époque établi à Ngaoundéré (Nord Cameroun), il arrive au début 1963 à Douala et auprès d’un photographe français, Mr Chevalier, apprend 6 mois le travail de photographe de studio, l’éclairage et le développement en chambre.

 Et le 23 septembre 1963 il ouvre son premier studio dans le quartier de la Briqueterie à Yaoundé qu’il occupe quatre ans avant de s’installer dans le Studio Kameni, toujours en activité, en face du précédent. Le milieu des années 60 marque le début de la photo souvenir. Le champ de la pratique photographique s’élargit. Les clients ne viennent plus uniquement pour des photos de pièces d’identité mais cherchent les photos de nyanga (de vantardise). C’est le début de l’ère des images personnelles. De celles que l’on envoie aux amis, aux proches, qui se retrouvent accrochées aux murs. Toujours un même tirage de 9x14, mais les clients les plus ravis peuvent commander des agrandissements.

C’est l’époque ou Papami commence à penser en pose et en composition. On sort enfin du champ restreint du portrait d’identité. Dans le studio ouvert tous les jours de l’année c’est l’effervescence. Il ne désemplit pas. Les clients sont citadins ou provinciaux en voyage découvrant les prises de vues en lumière artificielle.

Et la Briqueterie est un quartier bouillonnant de Yaoundé, haut lieu de regroupement pour les migrants des pays alentours. On retrouve sur les films de Papami autant de Musulmans en habits traditionnels que de Chrétiens partant au culte.

Mais son travail a vite dépassé les murs du studio et il lui est souvent arrivé de partir en reportage commandé armé de son Rolleiflex, au village pour des cérémonies d’intronisation dans des chefferies traditionnelles ou lors de surprise parties endiablées à Yaoundé́. Plus surprenant, il était fréquemment appelé lors de deuils par des familles souhaitant une dernière représentation d’un proche décédé.

Le parcours des archives est ponctué de nombreux autoportraits. « Une bonne cuisinière n’a aucune chance de réussir une sauce sans la gouter ! J’ai beaucoup testé sur moi avant de réussir sur les clients ».

 Pour Papami, la plus belle période du studio a duré de son ouverture jusqu’au milieu des années 1980. Les appareils reflex ont commencé à inonder le marché. C’est le moment des ‘photographes de carrefour’ qui œuvrent dans la rue. Les gens sont ravis d’avoir leur image prise à coté des monuments. Mais la décennie suivante est pire encore, les clients ne venant plus que pour des photos de formalités administratives. Papami perd progressivement l’usage de ses yeux au début des années 2000. Il est conscient de l’impact qu’a eu l’arrivée puis l’apogée du numérique sur les studios comme le sien.

Mais il claironne : « Mon plus beau souvenir, ça n’est que le présent. C’est de voir mon studio toujours ouvert. Malgré́ la maladie, il existe toujours. Le long des années, certains ont ouvert des studios dans le quartier. Mais tous ont fermé. Moi, je suis toujours ouvert ». ​

Comment se compose le fond de ce studio ? Quel type d’images peut- on y voir ?
Le fonds est particulièrement bien conservé, et ce depuis les débuts du studio. Chaque pellicule exposée a été archivée dans une enveloppe dédiée, qui précise le nombre de vues réalisées et la date. Je pense avoir vu pendant les plusieurs semaines que j’ai passé dans le studio environ 120.000 images, qui correspondent à la quasi intégralité des photographies réalisées en noir et blanc.
Le travail de Kameni est essentiellement du portrait, en lumière studio particulièrement bien construite. On y distingue les images type photos d’identité, et les photos dites Nyanga, ou de vantardise. Elles regroupent les scènes de beauté, de jeu, d’apparat. J’y vois dans chacune beaucoup de délicatesse, de douceur et d’humour.
Il a également réalisé une certaine quantité de reportages, dans le monde de la boxe ou pour des cérémonies rituelles. Une série qui s’étale sur de nombreuses années et qui me touche particulièrement est consacrée aux deuils. Il était appelé par des familles qui venaient de perdre un proche et mandataient un photographe pour établir un dernier portrait du défunt. Kameni faisait poser l’intégralité de la famille autour du corps pour un dernier instantané réunissant toutes les générations. Ces images détiennent une force évocatrice très troublante, son sens de la composition et ses références non conscientes à la peinture de la renaissance me troublent encore aujourd’hui.

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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
Father and sons, 1968
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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
Saut de l’ange, 1972
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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
Funérailles, 1973

Et si tu peux nous parler de l’évolution des images, en fonction de la société camerounaise ?
Dès les premières années du studio on sent l’influence occidentale, dans l’habillement, les accessoires présents dans les photos. Par exemple, cette formidable série de 1965, juste après la projection d’un film de John Wayne au cinéma. Tous les jeunes, hommes et femmes souhaitaient lui ressembler et Michel Kameni a dû se procurer un chapeau de cowboy et un revolver pour satisfaire ses clients.
On voit également la place importante de la religion et la représentation des deux monothéismes présents au Cameroun. Beaucoup d’images de baptêmes chrétiens et de musulmans en habits traditionnels.
Au fil des années on perçoit que le rapport des sujets à l’image, à leur image, s’apaise, fait place au jeu et à la légèreté, c’est une appropriation, l’affirmation de leur identité par la photographie.
La localisation du studio est importante. Le quartier Briqueterie de Yaoundé est un vrai carrefour. On y croise les citadins comme les provinciaux de passage dans la capitale. Et de nombreux étrangers car le Cameroun est une terre d’immigration ou l’on retrouve des citoyens des pays limitrophes.

On connaissait bien les studiotistes du Mali comme Seydou Keita ou Malick Sidibé ou encore les sénégalais comme Oumar Ly, en quoi la pratique au Cameroun s’en rapproche et s’en distingue ?
Il y a évidemment des similitudes nombreuses. Les formateurs de tous ces photographes, sans être les mêmes, avaient des références communes. Il y a beaucoup de bases partagées. Le travail de Michel Kameni s’inscrit au milieu de ceux cités plus haut, mais il a son écriture propre. Je le trouve techniquement à un niveau supérieur à de nombreux portraitistes de la même époque en Afrique de l’Ouest ou en Afrique centrale. Il existe dans ses portraits une approche très douce et empathique, une compréhension du sujet photographié et de ses attentes. Chacune de ses images est emplie d’une tendre émotion qui n’est pas due au hasard. Il savait parfaitement orienter ceux qui posaient devant lui.
Dans sa pratique, il a expérimenté beaucoup, a découvert seul des procédés de tirage notamment (surimpressions), qu’il est le seul à avoir utilisé et pérennisé.
Je me rappelle d’une anecdote amusante. Il y a deux ans j’étais assis chez Michel Kameni, j’avais apporté pour lui montrer, un livre de Sidibé et un de Keita. Il n’avait jamais entendu parler de leur existence ou de leur travail. Sa fille était assise à ses côtés. Ils ont été très surpris que ces deux photographes maliens l’aient copié…

Et le fond Kameni est il singulier au Cameroun ?
Il existe de nombreux autres photographes portraitistes au Cameroun qui ont travaillé à la même époque, notamment Jacques Toussele, ou Samuel Finlak et Joseph Chila. Les studios ont été très nombreux à une époque, pour quasiment tous disparaître.
Très fréquemment les archives ont été détruites ou jetées à la fermeture. Quand ce n’était pas le cas elles ont souffert des mauvaises conditions de conservation.
A mes yeux le fonds Kameni est unique en sa cohérence depuis les toutes premières images, la qualité technique rare des photographies, la poésie qui s’en dégage, l’engagement fort de photographe et l’innovation.

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The watch, 1972 © Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
Ladies’ man, 1974
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© Michel Kameni, Studio PHOTO KM, courtesy Benjamin Hoffman
Trio, 1969

Comment envisagez -vous de faire vivre ces archives ? Exposition, livres ?
Le travail de Michel Kameni a été montré pour la toute première fois lors de la foire d’art africain 1:54 à Londres en octobre 2019.
En janvier 2020 a eu lieu le vernissage d’une très grande exposition rétrospective à l’African Studies Gallery de Tel Aviv. Elle va rester accrochée jusqu’au mois de juin.
En mars lors de la quinzaine de la photographie de Yaoundé les images de Michel Kameni seront présentées au Musée National du Cameroun.
Nous sommes avec Michel Kameni ouverts à des collaborations avec des galeries ou des institutions pour montrer ce travail au plus grand nombre.
Un projet de livre est en cours, pour une parution courant 2021.
Le 9 février, pour marquer l’anniversaire des 60 ans de l’indépendance des premiers pays africains, le New York Times consacrera un dossier spécial sur l’influence que ces indépendances ont eu sur le continent et le reste du monde. Des penseurs issus de la diaspora post-indépendance vont écrire des textes originaux en regard avec des images sélectionnées pour l’occasion. Une image de Michel Kameni a été retenue par les éditeurs du NYT pour ce projet.

Studio Kameni from Ben H on Vimeo.