Tilawin - interview de Liasmine Fodil

, par Lynn S.K.

J’ai rencontré Liasmine lors d’un workshop de Bruno Boudjelal à Alger, en 2015. Liasmine est photographe, elle vit à Tizi-Ouzou, en Kabylie, et elle poursuit un travail photographique personnel tout en organisant des ateliers. Nous échangeons régulièrement sur nos propres pratiques, entre Tizi et Paris, sur nos doutes, nos réussites, nos espoirs, mais aussi sur les envies de plus en plus de photographes algérien.nes de faire bouger les lignes. Car ces dernières années, la photographie est en pleine effervescence dans l’Algérie, et Liasmine accompagne cet élan avec la création de Tilawin, le projet de mentorat par des femmes photographes pour des femmes photographes. Dans cette interview, Liasmine revient sur sa propre pratique, sur son engagement pour la transmission, et sur la nécessité d’un tel projet.

Comment as-tu personnellement découvert la photographie d’auteur et quand as tu commencé ta pratique ?
Mon tout premier contact avec la photographie d’auteur (mais à l’époque je ne savais pas que c’en était) c’était au lycée. J’avais reçu un catalogue d’exposition qui s’appelait LA VILLE ENTIÈRE. Le catalogue contenait des séries de portraits, des photos d’intérieurs, des fragments de paysages urbains… Bref pour moi ces images racontent plein d’histoires et puis, elles étaient différentes de ce que je voyais habituellement (je n’ai eu accès qu’à des magazines, mais jamais à des livres de photo à cette époque là ). Tout ça me fascinait. Mais je ne comprenais pas pourquoi.
En fait, c’est au workshop de Bruno Boudjelal en 2015 à Alger autour justement de la photographie d’auteur que j’en ai réellement pris conscience la toute première fois. J’étais juste auditrice libre le week-end car je travaillais la semaine. J’y ai d’ailleurs rencontré Lynn SK et Lola Khalfa qui sont mentors dans le projet TILAWIN
J’ai commencé à faire des photos pendant mes années fac. Mais la photographie est pour moi un médium réel depuis 2015 - 2016. Je veux dire que j’utilise la photographie comme un médium depuis ce moment-là en tout cas. Avant ça je ne mesurais pas l’envergure et les possibilités qu’offrait la photo à l’expression d’un discours ou d’une narration, je faisais des photos isolées qui étaient plutôt descriptives.

Peux-tu nous parler de tes derniers projets photographiques ?
Mon tout dernier travail est une série sur une femme artisane passionnée de voyage, qui était pharmacienne et qui a quitté son travail pour vivre de ce qu’elle produit avec ses mains. Elle vit essentiellement de la vente de carnets de voyage faits main. (voici le lien pour en savoir davantage https://liasminefodil.wixsite.com/monsite/un-carner-pour-affronter-le-monde)
(le nom de la série UN CARNET ARTISANAL POUR AFFRONTER LE MONDE) (le titre est pensé en arabe car la série et le texte sont apparus sur un site arabophone dont voici le lien https://www.khatt30.com/author/liasmine-fodil/)
Avant ça, j’avais réalisé mon premier véritable travail d’auteur. Une série qui parle de ma grand-mère, mais aussi de moi même. Dans ce travail je questionne le bonheur des femmes (et notamment des femmes kabyles puis ce que c’est ce que nous comme ma grand-mère et moi, mais c’est valable je pense partout dans le monde.)
Je suis retournée dans la maison où elle a vécu la majeure partie de sa vie et j’ai cherché des réponses à toutes les questions que je n’ai jamais osé lui poser sur son bonheur et sa condition de femme non instruite qui ne sortait que très rarement. (https://liasminefodil.wixsite.com/monsite/copie-de-accueil )

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© Liasmine Fodil
Fossil et plante dans le jardin de hala
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© Liasmine Fodil
Hala à Laghouat - 2019
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© Liasmine Fodil
Façade de la maison de ma grand mère un an et demi après sa disparition, Tizi Ouzou
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© Liasmine Fodil
Autoroute EST OUEST quelque part entre Oran et Ghelizane
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© Liasmine Fodil
Autoportrait devant une robe de ma grand mère Dans sa maison, Tizi Ouzou - 2016

Y a-t-il des difficultés spécifiques aux femmes dans le métier de photographe en Algérie ? Par exemple le rapport à l’espace public ?
On me pose souvent cette question, et je l’ai moi même posée à plusieurs femmes photographes, notamment pour préparer une intervention à Tunis où j’ai rencontré des femmes reporters des pays dits “arabes”.
A vrai dire, je crois que pour le moment y a plus de difficultés liés au statut de femme en tant que tel ou au statut de photographe, plus qu’au statut de femme photographe.

Je pense que les hommes photographes rencontrent les mêmes difficultés que nous les femmes. C’est à dire qu’il n y a pas de marché de la photographie (de l’art en général à part la musique peut être qui échappe un peu à ça) les difficultés à photographier dans la rue sans autorisation, la peur de se faire voler son appareil photo ou la peur qu’ont les gens des appareils photos...etc
Quant aux autres difficultés comme voyager seule, assumer sa profession c’est plus lié au fait d’être une femme.

Après, je crois que quand on a un appareil entre les mains, on doit adapter son comportement avec autrui, et passer par la discussion au lieu de la confrontation. C’est à dire que si en tant que femme, un homme me dit bonjour dans la rue, je répondrai « tu ne me connais pas, ne me parle pas » ou je ferai semblant de ne pas avoir entendu. Mais si j’ai mon appareil, je répondrai à son bonjour, et s’il veut engager la conversation je répondrai à ses questions de façon cordiale.

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Réunion virtuelle de Tilawin

Peut-on parler d’une spécificité de la photographie algérienne ?
La photographie algérienne à mon avis commence à se construire dans le sens où elle commence à traiter de sujets de société et puis … elle devient accessible au grand public, via quelques galeries et salles d’expositions.
Il y a toujours eu des photographes algériens depuis l’indépendance, et même avant, mais soit ils faisaient juste des photos d’identité et des photos de famille, soit c’étaient des photojournalistes. Pour ceux qui ont photographié des histoires, nous n’avons pas accès à leurs archives. Ce n’était pas l’époque d’Internet...
(J’ai mené une petite recherche à Tizi Ouzou dans ma ville pour savoir comment y est née la photo, je suis allée à la rencontre des descendants des premiers photographes l’un d’eux m’a dit que son grand père a commencé la photographie en Allemagne, alors qu’il a été envoyé à la guerre la bas mais il a appris avec des français- ça parait fou- et il a quelques archives documentaire de la région, mais pour le moment il ne souhaite pas les montrer).
Même pendant les années 70-80 il y avait beaucoup de jeunes qui pratiquaient la photographie chez eux, mais ce n’est pas allé plus loin… ça serait génial de pouvoir faire une petite étude sur le sujet d’ailleurs.
Pour l’édition, il y a très peu de livres photo et souvent ils sont édités par des maisons d’édition qui ne sont pas spécialisées.
La Chambre claire a été créée par Youcef Krach et son épouse Zohor Fateh, j’avoue que j’attends avec impatience ce qu’ils vont nous offrir comme bijoux de photographie.
Les lieux d’expositions commencent à émerger depuis quelques temps, Les plus connus restent centralisés à Alger et Oran (d’après ce que je sais) et n’ont pas un programme chargé en expo photo, mais ça commence à venir et la qualité est au rendez vous donc, ça vient…
Concernant les aides et les financements, parfois des résidences et des expos sont organisées ça et là, Mais ça reste peu fréquent et difficile d’accès pour diverses raisons.

Il y a tant à faire. Créer des collectifs, organiser des expos, créer des espaces d’apprentissage dédiés à la photographie, propager la culture photo, et avoir des institutions qui peuvent aider au développement de cette discipline. Et puis, plein de photographes ne vendent pas leurs œuvres parce que c’est fastidieux.
Rappelons que plus il y aura un environnement favorable à la création et mieux on rémunèrera les photographes, tant qu’ils produisent du bon travail.

De quelle façon penses-tu que la photographie puisse accompagner les
mouvements sociaux et historiques comme celle que l’Algérie traverse ?
L’image photographique est un bout de réalité, elle permet de mieux mémoriser les choses, de se rafraîchir la mémoire quand elle flanche. Et elle est là pour assurer la préservation de la mémoire collective (si je peux dire ça).
Il est primordial de garder des images, non seulement comme archives pour retracer l’histoire mais pour l’analyser avec recul aussi après qu’un temps soit passé. Les images permettent d’appuyer des études sociologiques et anthropologiques aussi. Elles sont comme des repères.
Après il faut aussi se méfier des utilisations à but de manipulation.

Peux- tu nous raconter la génèse du projet Tilawin ?
1. J’ai mesuré à quel point il est difficile en Algérie de comprendre le métier de photographe. Expliquer qu’on est pas forcément photographe de mariage et qu’on a pas de studio... Expliquer qu’il y a des photographes auteurs(es) expliquer ce que c’est que la photo documentaire...
2. Il est difficile d’accéder à une bonne formation. Lors des formations techniques souvent on ne parle que très très peu de culture photo voire pas du tout.
3. J’ai constaté mes lacunes sur le volet culture photo et je souhaite l’éviter aux autres
4. J’ai vu comme il m a été difficile de trouver des personnes pour m’orienter. J’ai eu la chance d’avoir eu deux mentors qui ont su me guider ( c’était des hommes). J’ai aussi fait beaucoup de recherches pour trouver des photographes avec une démarche, un propos et un engagement en Algérie
(il ne sont pas très visibles). Je voudrais en faire bénéficier les autres.
5. Je connais moi-même peu de femmes photographes en Algérie

6. Je sais que les photographes débutants ont beaucoup de mal à accéder aux expos, et ne maîtrisent pas du tout le processus de production d’un travail cohérent. Parfois ils/elles bloquent dès qu’il s’agit de travailler sur un thème
7. J’ai décidé depuis fin 2019 de m’engager dans la transmission du savoir autour de la photographie. J’avoue que je ne me sentais pas légitime. Mais, je me suis dit que je devais commencer et que j’allais m’améliorer avec le temps. De toute façon, il valait mieux mon “enseignement” imparfait
que rien du tout.
8. Il y a eu je pense une rupture entre la génération de photographes d’avant et la nôtre, nous devons éviter que cela ne se reproduise.

9. À force qu’on me dise : ah mais c’est inaccessible de devenir photographe ! On m’a donné envie de montrer qu’avec un projet comme celui-là, le métier deviendrait moins mystérieux. Et plus il y aura de photographes, plus on pourra avoir de droits, tant qu on pourra rêver d’avoir des galeries spécialisées, des festivals, un marché …etc. Pour espérer vivre de ce métier.

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capture instagram
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© Ikram Boslim
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© Hiba Zouane

Peux-tu parler de ce fossé entre générations de photographes et de cette
absence de transmission que tu évoques, à quoi penses tu qu’il est dû ?

Je me pose la question moi même. Je ne comprends pas !

Comment s’est faite la sélection des mentors et des filleules ?
J’ai contacté des femmes photographes algériennes que je connais et dont je connais le travail, les valeurs et l’engagement, et j’ai aussi contacté quelques unes qui m’ont été recommandées. On a échangé autour de l’idée, elles ont dit oui. Il y en a une qui a décliné car elle n’avait pas le temps et ne se sentait pas prête, les autres ont dit oui, j’ai été très heureuse de leur enthousiasme.
Le choix des filleules pour cette première édition qui sera l’édition test s’est fait spontanément. Ce sont toutes des filles qui ont un grand intérêt pour la photo. Elles sont au stade du questionnement autour de cette pratique et il me semble que c’est le bon moment pour elles de trouver une personne qui a un peu d’expérience avec qui échanger.

Pour les prochaines éditions - car nous souhaitons que ce projet continue - nous ferons des appels à candidatures.

Pourquoi seulement des femmes ?
Est ce qu’on demande aux hommes pourquoi vous n’êtes qu’entre hommes ! haha
Plus sérieusement, je disais plus haut que certaines difficultés étaient dûes au fait d’être femme, et j’ai jugé plus judicieux d’avoir uniquement des femmes car je me dis : une femme comprendrait sans doute mieux une autre femme, et puis après plusieurs échanges avec Lynn, Sonia, Lola et d’autres nous sommes toujours tombées d’accord que nous devons prendre plus de place, car le système fait que nous restons souvent à l’écart. Je disais que je connais moi même peu de femmes photographes algériennes. Nous sommes parfois juste dans notre petit coin, personne ne viendra nous y chercher si nous n’en sortons pas par nous même.
Il y a aussi ces choses que je lis sur la sous-représentation des femmes photographes dans le monde.
Et puis il y a eu toutes ces fois où j’ai vu des séries documentées par les hommes et où je me suis demandée : si ça avait été une femmes qui avait raconté l’histoire à quoi elle aurait ressemblé ?
C’est aussi un engagement féministe, nous devons assumer complètement notre égalité avec les hommes. (En ce moment dans ma vie, des discours sexistes reviennent souvent. J’ai voulu transformer toute ma colère, en énergie positive et productive)

Tu réalises aussi de nombreux ateliers photos, peux- tu nous raconter le déroulé ?
Oui tout à fait.
Il y a peu de lieux pour apprendre la photographie, et quand on trouve une formation, ça s’arrête à la technique, le plus souvent et c’est peu flexible.
J’ai créé le concept de LA PLANQUE des camarades de la photo.
A LA PLANQUE, on apprend à utiliser la photographie comme un médium pour exprimer nos idées et réflexions.
Bien que je donne des ateliers sur la technique, j’explique comment elle est au service du discours et puis, j’inclus toujours une partie que j’appelle (+) Bonus culture ou je présente des œuvres photographiques majeures ou pas d’ailleurs ! Je parle un peu de la démarche des auteurs. Et l’un des meilleurs moment c’est quand on me dit : “eh bien… tu as changé ma façon de voir la photo”
Quand je tombe sur des personnes dont la sensibilité est palpable, je les pousse à créer des choses et on en discute quand on peut, même après que la formation soit terminée, c’est le cas par exemple de Hiba Zouane qui est une des filleules de TILAWIN

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© Yasmine Belkaid
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© Salma Salhi
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© Loubna Sephora Boghari

Quels sont tes rêves pour le collectif Tilawin et pour la photographie en
Algérie ?

Pour le projet Tilawin c’est qu’il devienne un collectif avec un noyau dur et une rotation de nouvelles photographes chaque année, je parle des mentors, c’est clair que les filleules changeront chaque année. ça serait excellent si chaque fin de cycle de mentorat on aboutit à une expo collective et itinérante aussi.
Que les participantes (mentors et filleules) puissent profiter de cette expérience pour apprendre et essayer de nouvelles choses. Qu’à la fin de leur expérience, elles partent avec une plus grande confiance en elles-même et qu’elles entreprennent de nouveaux projets photographiques. J’adorerai aussi qu’on puisse trouver des financements pour pouvoir rémunérer les mentors et produire les expos.
Pour la photographie en Algérie, ça serait d’arriver à créer un vrai écosystème comme on dit en économie. Insérer la photographie “d’art” petit à petit dans la société, que les gens n’aient plus peur des appareils photos et puis avoir un marché de la photo, avoir des festivals et des rencontres annuelles aux quatre coins du pays. Il y a déjà des salons dans plusieurs régions, mais je sais qu’on peut faire beaucoup plus que ça. Ca serait génial si les algériens voyaient la photographie comme on voit la littérature par exemple, comme quelque chose de noble et d’utile.

Et quels sont tes projets personnels dans le futur ?
Déjà arriver à vivre de la photographie. Ca fera 5 ans que j’ai quitté mon emploi et c’est la dernière année que je m’autorise à passer sans revenu stable.
Sinon, actuellement, je pense à un travail que je ne savais pas comment aborder mais auquel je pense depuis plusieurs années, il questionne le lien familial et le lien à la terre natale chez les algériens.
J’ai fait mes premières photos ce mois de mars. Cette période est particulière en Algérie, mais en même temps ça a toujours été comme ça. Ici les algériens se sentent mal, et à l’étranger, ils ont le mal du pays. Les familles sont de plus en plus fragmentées, quelques membres sont ici et les autres ailleurs dans le monde. De plus en plus de parents se retrouvent seuls ici car tous leurs enfants émigrent. Je veux raconter ça, parce que c’est terrible surtout maintenant avec cette pandémie où voyager est compliqué. Les familles ne se retrouvent plus pour les fêtes une fois par an comme de coutume. Je n’ai aucune idée de combien de temps va me prendre ce travail, mais il me tient à cœur.