Amen, l’envers du décor Interview de Jessica Hillout

, par Afrique in visu

En 2008, la photographe Jessica Hillout décide de partir photographier l’envers du décor de la coupe du monde. A travers sa très belle série "Amen", nous ne sommes plus sous les projecteurs ni dans les grands stades, mais nous découvrons les terrains de foots de fortunes, les balles aux multiples vies.
La phrase qui résume le mieux le projet Amen, est celle de Ian Brower que Jessica Hillout s’est appropriée "En Afrique le football n’est pas une religion mais il est tout ce qu’une religion devrait être."
Cette série nous avait énormément touché lors de sa parution dans le Magazine View et c’est pour cela que nous avons souhaité dans cette interview revenir sur un parcours sensible et une démarche atypique.

Pouvez-vous vous présenter et nous donnez votre parcours ?

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Série Amen - Orlando © Jessica Hillout

Je suis née dans une famille nomade à Anvers d’un père anglais et d’une mère Belge.
Dans ma jeunesse, j’ai habité dans de nombreux endroits extérieurs à l’Europe comme l’Afrique du sud, le Canada, Hong Kong, New York...
Après le lycée, j’ai pris une année sabbatique puis j’ai étudié la photo en Angleterre où j’ai fait un bachelor de 3 ans.
Ce n’est qu’ensuite que j’ai habité en Belgique pour la première fois.
C’est là que j’ai commencé à travailler dans la publicité. Au bout de deux ans, j’étais désemparée... Je gagnais bien ma vie mais j’avais l’impression de perdre le fil de ce pourquoi j’avais étudié la photographie. Je n’avais pas assez de temps pour me consacrer à des projets personnels, des projets qui expriment une certaine vision sur le monde.
Alors en 2002, j’ai acheté avec mon ami de l’époque, un vieux land cruiser et nous sommes partis vers la Mongolie. On a traversé l’Iran, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan etc. Puis la voiture a été envoyée en Afrique du Sud et nous avons continué à cheval pour rejoindre la Chine par le désert de Gobie. Quelques mois plus tard on a pris un avion pour rejoindre notre voiture en Afrique du Sud et reprendre la route en direction du Nord à travers l’Afrique pour rentrer à Bruxelles. Nous sommes partis 18 mois.

Ce voyage m’a permis d’aller vers l’autre, de combattre ma peur de l’inconnu. Il m’a permis de me rendre compte que l’être humain est bon et même si nous ne parlons pas le même langage, par les yeux, et les expressions nous pouvons communiquer avec l’autre. C’est toutes ces rencontres qui m’ont permis de forger mon opinion sur les choses, de distinguer ce qui me touchait et ce qui m’inspirait. Ce voyage était de la nourriture pour les yeux qui inspirait mon âme.
Les grandes choses sont dans les petits détails !
Ce voyage sacralise ce qu’est mon travail aujourd’hui : un retour à l’essentiel. Ce sont les choses dépouillées qui contiennent la vie. Le vide contient la vie.
Le résultat en images est ‘Faces and Places’ une série de visages et de chambres vides. Cette série n’avait pas vraiment un fil rouge. Je me cherchais, je cherchais mes mots. Mes pensées étaient en train de mûrir tout doucement dans ma tête.

En 2007, vous réalisez à Madagascar une série intitulée « Imperfection » qui illustre bien votre démarche. Pouvez-vous nous en parler ?

Après ce premier voyage de 18 mois, j’ai travaillé pendant quelques années pour le rembourser. Puis je suis partie à Madagascar où je souhaitais travailler sur un projet concret. J’y ai passé 4 mois et j’ai mis quelques semaines à trouver l ’expression « Beautiful Imperfection ».
J’avais envie de mettre le mot « Imperfection » en avant. Ce mot est bien souvent délaissé dans nos sociétés occidentales qui recherchent la perfection.
L’imperfection est intrinsèque à l’être humain. L’âme des choses est dans l’imperfection. J’ai exploré ce qui était banal, la beauté cachée. Moins tu possèdes de choses, plus ce que tu as devient précieux.
La photo aide les gens à voir ce qu’ils ne pourraient pas voir seul.
Plus un détail ou un objet était dépouillé plus une énergie essentielle s’en dégageait. Je m’intéresse beaucoup à l’univers organique de la matière.

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Série Imperfection - basic / moda © Jessica Hillout

Pour Imperfection et Amen, on peut retrouver l’essence de mon travail dans une citation de Alain de Botton :
« L’humanité peut être divisée en une minorité de personnes pouvant faire beaucoup avec peu et une majorité de personnes pouvant faire peu avec beaucoup ».
« Imperfection » a été exposée au Mois de la photo à Paris.

Vous menez un projet intitulé « Amen » depuis 2008 qui a abouti à un livre. Comment est née cette idée ?

Ma mère est peintre et mon père est graphic designer, j’ai toujours eu un énorme soutien de la part de ma famille. Quand je suis revenue de Madagascar, mon père ne comprenait pas que je n’arrive pas à exposer mon travail. Puis un soir de Noël en 2008, on parlait de la Coupe du Monde en Afrique du Sud qui allait être un événement important pour tout le continent.

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Série Amen - barcelona 2nd try © Jessica Hillout

C’est alors que l’idée est née de montrer ce qui se passait en dehors des grands stades, en dehors des projecteurs et de montrer comment le foot était essentiel pour le continent. Montrer l’envers de la coupe du monde.
Le foot ne m’intéresse pas particulièrement mais je pensais qu’à travers le foot on pouvait montrer plein de choses comme la détermination, la débrouillardise, la force, la fierté, la dignité, l’ingéniosité.
Mon père avait quitté la pub et voulait faire ce qui l’intéressait. On a monté ce projet tous les deux.

Et comment s’est déroulé ce projet ?

J’avais un appareil, et mon carnet Logbook : c’est une façon de travailler, une sorte de cahier que je tiens depuis des années , c’est une carte de mon chemin, visuelle où je décris ce que je vis. Inspirations, frustrations, attentes, résultats, citations... C’est l’envers du décor.

J’ai décidé de faire un voyage à partir de l’Afrique du sud car c’est là où allait se dérouler la Coupe du Monde puis d’aller en Afrique de l’ouest.
J’ai pris la voiture de mon père, une coccinelle et je suis partie avec un ami photographe qui travaillait sur un projet différent. J’ai fait 15 000 km, Afrique du sud, Lesotho, Mozambique et Malawi puis la route en Afrique de l’ouest, 10 000 km, Ghana, Togo, Bénin, Cote d’Ivoire, Burkina Faso et Niger .

C’était un projet indépendant, je n’ai pas contacté de sponsor à l’avance, car avec mon père on souhaitait que ce projet soit libre.

Quant à ma façon de travailler, je ne fais pas de reportage, je roule et dès que je vois un village qui a une bonne énergie, je m’arrête ! Je travaille au feeling. Je me balade, je parle aux gens : je vais demander où sont les terrains, les équipes et si je le sens bien, je m’arrête pendant une semaine pour photographier. Je trouve alors une personne qui comprend mon projet et avec qui le courant passe bien et qui m’accompagne comme un assistant pour poser des questions aux habitants.
Je ne payais personne d’autre que ce dernier mais je faisais des échanges de balles de foot avec les équipes que je photographiais.
Finalement, j’ai passé 80% du temps à expliquer mon projet et 20% du temps à photographier.

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Série Amen - Ballet Shoes (à gauche) / Ouagadougou goals (à droite) © Jessica Hillout

Amen s’articule autour de plusieurs volets « Balls », Boots, Goal etc. On peut donc dire que vous travaillez sous forme de séries sur un travail plus global. On les voit associer sous forme de mosaïques. Pouvez-nous expliquer votre démarche ?

J’ai travaillé en séries pour que le message passe de manière claire.
Moi qui suis attachée à l’histoire, je voulais faire une séquence historique.
Puis mon père a eu l’idée de structurer le livre avec des pages sur les chaussures, les balles, les goals. J’avais travaillé sur cela mais aussi sur la fierté présente malgré la pauvreté.

J’aime l’histoire de la balle fatiguée... Une chose usée. J’ai échangé une balle neuve contre une vieille balle et on m’a raconté l’histoire de cette balle. Ce jeune jouait tous les jours avec cette balle depuis deux ans. Une balle recousue, je ne sais combien de fois.
Une balle paradoxale car les européens diraient qu’elle était misérable mais je voulais montrer que cette balle était forte et s’accrochait à la vie. Cette idée là se retrouve dans tout mon livre que ce soit les goals, les bottes, ces gens arrangent tout ! Ces objets ont 5 ou 6 vies, tout est récupéré.
On revient sur l’idée que l’on peut faire tant avec si peu.
La mosaïque est visuellement belle mais il n’y a pas de message. Cela montre juste que j’ai rencontré plein de gens...
Pour les balles, j’aime les montrer en mosaïque car cela montre un panel d’endroits où j’ai pu aller et si elles viennent de la ville ou du désert. Elles sont le symboles de l’ingéniosité africaine !
J’en ai collectionné 30 que j’expose à côté des photos.

Pourquoi ce titre ?

« Amen » c’était le mot qui m’ a été dit à chaque fois que je quittais des gens en Afrique...
Ils me le disaient dans différent sens comme « Que ton projet marche ! » ou cela pouvait vouloir dire « Ainsi soit-il ! » ou encore cela peut vouloir dire « Amen à ce que tu viens de dire , je suis d’accord ! ».

Ce mot de 4 lettres est très fort et est universel. La phrase symbolique de ce projet était : « En Afrique le football n’est pas une religion mais il est tout ce qu’une religion devrait être. »
Ian Brower
Ainsi avec ce projet on a voulu comparer le football à une religion. Une religion ouverte à tout le monde, au delà des frontières.
Les après-midis sur les terrains de foot, tous y étaient rassemblés autour des 2 goals et la balle, spectateurs et joueurs. Parfois sur les terrains de foot, quand j’arrivais tôt le matin, je trouvais que les terrains ressemblaient à un endroit religieux et la balle se transformait comme une dieu.

Votre façon de travailler ressemble à un carnet de voyage, avec des assemblages de photos et de notes. Pouvez-vous nous présenter l’une des pages de ce carnet ?

Ces cahiers (j’en fait un chaque année ou un par projet), je les ai commencés à l’école de photo. C’est la meilleure chose qu’on m’ait demandé de faire. Cela t’aide à définir ta démarche et cela retrace toutes tes idées sur l’année.
Inconsciemment il y a une route qui se trace. On peut voir d’où vient son propre développement.

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ANOKYE STARS FOOTBALL CLUB. KUMASI, GHANA. (une histoire très touchante. J’ai travaillé longtemps avec ce club qui étais l’exemple parfait de gens qui arrivent à faire tant avec si peu. Des stars sont sorties d’ici.) © Jessica Hillout

Pendant mon voyage, mon carnet m’ a aidé : mon assistant l’adorait et présentait le projet aux gens à l’aide de ce carnet. Ainsi il voyait que je notais leurs noms. Ce carnet m’a donné confiance tout au long du chemin.
J’avais une petite imprimante et un petit appareil digital pour me permettre de remplir mon cahier au fur et à mesure et ainsi me rappeler de mon voyage. Les images finales étaient réalisées avec mon Hasselblad, un objectif 80mm et ma cellule.

Présentez-nous une page du livre...

Il y a une page que j’aime énormément : la page avec toutes les balles que j’ai collectionnées lors de mon voyage. J’ai réalisé cette page en rentrant. J’ai photographié toutes les balles sur un fond blanc pour les sortir de leur environnement. C’était une belle façon de les mettre en avant pour moi.

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Balles collectionnées tout au long du projet © Jessica Hillout

Pour la petite histoire, au départ je voulais négocier ces balles collectées contre des équipement avec un équipementier comme Adidas. Mais un article du New York times a énormément fait parler de mon projet et la FIFA a eu vent de mon projet . Avant l’évènement, elle a commandé 2000 livres pour les délégués de la Coupe du Monde. Ils ont dit qu’ils allaient faire en sorte que la promesse, la dernière phrase de la dernière page de mon livre devienne réalité : « Chaque personne dans ce livre, chaque joueur, chaque équipe, chaque entraîneur m’a donné sa confiance. Je pense qu’ils ont eu foi dans le projet car celui-ci présente un caractère unique et positif de leur vie, leurs ambitions et leur dévotion quotidienne au jeu. Je ne serai jamais assez redevable aux 15 équipes avec lesquelles j’ai travaillé si étroitement. Qu’ils soient professionnels ou amateurs, leur passion était aussi grande que pauvre était leur équipement.
J’espère pouvoir retourner là-bas avec 450 ballons, paires de baskets, chaussettes et protège-tibias pour qu’ils puissent continuer à jouer.
J’ai laissé mon camion à Accra pour cette bonne raison. Il est dans l’attente d’un chargement.. » Jessica Hilltout

J’ai donc récupéré des équipements que je vais donner pendant les 3 prochaines semaines de janvier-février au Togo, au Ghana et au Burkina Faso dans les clubs et villages de mon livre.

Vos projets dans le futur ?

J’ai envie de faire vivre ce projet autour du monde, j ’essaie donc de le diffuser.
« Amen » est exposé en mars à Londres puis en mai à Gap.
Je suis enceinte, je pense qu’il y aura surement un projet photo sur cet magnifique aventure de vie.
Et j’aimerai aussi travailler sur les personnes âgées dans notre société, sur leur fragilité.

LE LIVRE ‘AMEN GRASSROOTS FOOTBALL’ EST A ACHETER SUR AMAZONE.CO.UK

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Série Amen © Jessica Hillout

Voir en ligne : www.jessicahilltout.com