Cham, mémoire de l’esclavage Interview de Nicola Lo Calzo

, par Sarah Preston

Les photographies sont belles et ses sujets gracieux. La série s’appelle CHAM. Elle est de Nicola Lo Calzo. De belles images au service d’une bien grande histoire : celle de la mémoire de l’esclavage en Afrique de l’ouest, aux Antilles, mais aussi aux Etats-Unis et en Europe. Le projet est, selon les mots de Nicola, un projet sans fin, un projet d’une vie.

La question de l’esclavage, longtemps et honteusement reléguée aux oubliettes de l’Histoire, refait enfin surface depuis quelques années. Et ce mythe ou plutôt cette malédiction de Cham (l’enfant de Noé qui, parce qu’il a humilié son père, sera répudié à jamais et condamné à servir l’humanité), qui selon certains illuminés poursuit les peuples d’Afrique et serait la raison de la condamnation de ces hommes à la conditions d’esclaves, n’offre-t-il pas au travers de ces images un beau pied de nez au manuel d’Histoire de l’homme blanc en soulevant toutes ces questions, si bien mises en lumière par une image qui séduit certes, mais surtout qui interroge ?

Bonjour Nicola Lo Calzo, une première question : avant de travailler sur CHAM dont nous allons parler ici, tu as produit « Morgante » : sur le nanisme en Afrique, « Inside Niger » et « Comeback to Kalahari », d’où te vient cet intérêt pour l’Afrique ?

C’est un intérêt personnel nourri de mes fréquentations, mais ça doit aussi et sans doute relever de l’ordre de la psychanalyse (rire) …

J’ai grandi en Italie à Turin, et j’ai fait des études d’architecture (je faisais de la photo en même temps) dans le quartier San Salvario, qui est le quartier multi-ethnique de Turin.

Pendant ces années je me suis retrouvé confronté à des réalités différentes. Il faut savoir que l’Italie est très sectaire, beaucoup plus sectaire que la France d’ailleurs. La communauté camerounaise par exemple ne se mélangera que très rarement à la communauté italienne. Il n’y a pas de brassage et très peu de réels échanges... Ayant donc vécu dans le San Salvario je me suis de plus en plus intéressé à toutes ces questions identitaires. Le rapport à la couleur de la peau est quelque chose qui m’interpelle énormément. Et donc le racisme et les discriminations... Et
mes travaux photographiques questionnent le concept de la différence (cf. « Morgante »).

Que la discrimination soit vis à vis de la taille, de la couleur ou de l’orientation sexuelle, c’est la même chose. Faisant partie moi-même d’une minorité, je me sens personnellement concerné par ces questions ...

Mais pour revenir à l’Afrique, on peut dire que j’ai vraiment rencontré ce continent après mes études lorsque je suis venu m’installer à Paris. A San Salvario j’avais certes déjà des amis soudanais, mais c’est à Paris que mon intérêt s’est en quelque sorte cristallisé. Cette ville est pour moi un carrefour, une porte vers l’Afrique.

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M. Zaunnakpé fait partie d’une communauté de pêcheurs du Ghana, installée au Bénin depuis trois générations. Le long de son histoire, la traite a entraîné des déplacements massifs de populations, pas seulement des captifs à travers l’océan mais aussi des réfugiés à l’intérieur et sur les côtes africaines. Selon le témoignage de M. ZAUNNAKPÉ, à la fin du XIX siècle, sa famille s’est réfugiée dans la région de Grand Popo à cause des razzias menées sur littoral(on parle ici de traite clandestine) : son arrière grand-père Zaunnakpé a été déporté. Village NIKOÉ CONDJI, Grand Popo, Bénin 2011 Source : Comité du Village NIKOÉ CONDJI © Nicola Lo Calzo

De quand date ton premier voyage en Afrique ?

En 2007 je suis parti au Niger. Ce n’était pas pour prendre des photos, juste un voyage, une première rencontre. Ensuite j’y suis retourné deux fois en 2009 où c’était un peu mon premier sujet sur l’Afrique. En fait cette rencontre avec l’Afrique est très récente....

Qu’est-ce qui t’a décidé à travailler sur CHAM ?

Il ne faut pas oublier que quand on est avec des amis d’origine africaine ou antillaise, ou même des Afro-américains, la question de la couleur de peau est très présente dans les discours. Pour moi en tant que blanc, c’est donné. On ne se pose pas de questions. Alors que quand on est noir la question de la noirceur / blancheur revient de façon obsessionnelle dans les discussions.
De ce fait, mes rencontres m’ont poussé à m’intéresser à la question de la couleur et donc au colonialisme et à l’esclavage.

Les questions de mémoire aussi m’ont toujours interpellé. J’aime l’Histoire et je me suis donc penché sur l’histoire de l’Italie et du colonialisme italien et par la suite en France au colonialisme français.

Il y a 4 ans je me suis dit pourquoi ne pas raconter cet épisode à travers des images. J’ai commencé à faire une recherche iconographique et je me suis rapidement aperçu qu’il y avait un vide : il n’y a pas vraiment d’images sur cette question, à part certains travaux spécifiques comme les travaux de Pierre Verger (1930), le photographe ethnologue français, qui a fait des travaux au Bénin mais sous une approche exclusivement anthropologique. Il n’y a pas vraiment d’autres photographes qui se sont intéressés ou qui ont essayé de façon globale de questionner cette mémoire de l’esclavage.

Après évidemment tout cela ça reste un regard très personnel. Je ne suis pas scientifique donc je n’ai pas la prétention d’apporter la vérité. Mais par contre j’ai la prétention de questionner, et avec CHAM c’est une mémoire oubliée que je questionne.

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Idelphonse Adogbagbe, pr etresse du culte Mami Tchamba - Grand-Popo, 2011 © Nicola Lo Calzo

Est-ce que c’est une mémoire « oubliée » d’un point de vue occidental ou est-ce une mémoire « oublié » d’un point de vue africain ?

Les deux... Lorsque j’ai voyagé en Afrique, je me suis rendu compte qu’il y a un réel tabou autour de l’esclavage. Ce tabou vient du fait que non seulement les africains ont été victimes de la traite, mais ils ont été aussi eux-mêmes des trafiquants. Ce n’est donc pas évident de se positionner par rapport à cela. De plus, avouer un assujettissement dans ces pays (Bénin, Togo, Ghana, Sénégal, là où j’ai travaillé) peut entrainer un déclassement social.

CHAM est un travail qui se déroule en plusieurs « chapitres » ou sous-parties. Tu as travaillé en Afrique de l’Ouest, puis en Martinique et en Guadeloupe et maintenant tu reviens d’Haïti. Peux-tu nous expliquer selon quels critères tu as choisi les territoires sur lesquels tu travailles ?

Il me fallait donc des traces matérielles et immatérielles, car faisant de la photo, il fallait que visuellement il y ait des choses à capturer. J’ai donc fait une recherche iconographique et historique pour voir ce qu’il restait comme patrimoine mémoriel...
Il y a des territoires comme le Bénin qui sont très riches d’un point de vue matériel. Ou alors au contraire il y a d’autres territoires comme le Cameroun, où c’est très compliqué de photographier la mémoire de l’esclavage, parce qu’au niveau matériel il ne reste plus rien. Et même au niveau immatériel – la colonisation française a été tellement agressive – qu’elle a tout effacé. Et il n’y a pas eu une résistance comme il y a eu au Bénin à travers le vaudou.

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Protégé : Portrait de David Godonou Dossou - Porto-Novo, 2011 © Nicola Lo Calzo

C’est un projet très long, sur combien d’années va-t-il s’étendre ?

Ça fait trois ans déjà que j’ai commencé ce travail et j’espère bientôt le terminer.... Tout dépend aussi du financement que je trouve. Car tous mes voyages sont financés soit par des ventes que je fais à la presse ou aux
collectionneurs,soit par des fonds publics (résidences, colloques, etc.) J’ai vraiment envie d’aboutir ce travail...
Mais en même temps c’est un projet qui pourrait continuer à l’infini. Dès que tu travailles sur un pays, sur une mémoire ; ça ouvre la porte à d’autres questionnements et à d’autres manières d’interpréter la mémoire de l’esclavage. En plus, il ne faut pas oublier que l’esclavage a été pratiqué à une échelle planétaire, globale. C’est un phénomène énorme. C’est sans fin, donc c’est à moi de me limiter en me concentrant sur certains pays.

Pour aboutir CHAM, je vais aller en Louisiane à partir de septembre. Après ça sera la Guyane française. J’essaye toujours d’aborder cette question de la mémoire avec un angle différent. Et donc je vais aussi revenir en France et travailler à Bordeaux et Nantes où j’aimerais me pencher sur la mémoire de ceux qui ont tiré profit de l’esclavage. Et toujours avec cette perspective, j’aimerais aller photographier Bristol et Liverpool en Grande-Bretagne qui sont des ports qui ont fait partie du commerce triangulaire.

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Urbain Karim DA SILVA, dans le mausolée familial, Porto-Novo© Nicola Lo Calzo

Peux-tu nous expliquer ce que tu entends par « différentes interprétations de la mémoire ? »

Alors qu’en Afrique j’ai surtout travaillé sur les traces de la mémoire de l’esclavage ainsi que sur la transmission de l’histoire par la famille ; aux Antilles et en Guadeloupe, l’esclavage n’est pas du tout remémoré de la même manière. Là-bas, au lieu de narrer une histoire familiale, on reconstruit plutôt la mémoire. On en fait même parfois des mythes. On parle de mémoire errante. Et il y a aux Antilles beaucoup de mouvements militants qui mettent en scène la mémoire de l’esclavage à travers le patrimoine des masques et des carnavals (cf. Leah Gordon et Karnaval en Haïti).

Et la manière dont la Guadeloupe reconstruit son histoire est en encore différente de la manière dont Haïti le fait. En Guadeloupe il y a beaucoup de mouvements indépendantistes par exemple : les masques renvoient directement à l’époque coloniale. C’est très violent et à la fois très émouvant. Ces « cérémonies » ou « défilés » permettent de ramener à la vie dans l’inconscient collectif, quelque chose qui a toujours été banni et donc censuré par l’école républicaine. Ca va faire une trentaine d’années que l’on assiste à l’apparition de ces mouvements qui veulent regarder en face et « adresser » le passé selon leurs termes, et donc l’assumer pleinement.

En Haïti : j’ai travaillé plus particulièrement sur la question du mythe de la révolution haïtienne. Qui est, à nouveau, une histoire complètement effacée de la mémoire collective européenne. C’est un épisode qui a été effacé des manuels d’Histoire. Lors de mon voyage, j’ai exploré comment cette révolution réapparaît, renait que ce soit à travers des récits, les mythes, la généalogie, ou encore au travers du Vaudou...

Donc pour résumer, pour chaque territoire ou pays que je photographie, j’essaye de cibler un sujet qui soit propre à ce lieu et qui puisse rendre compte de comment ce lieu se réapproprie à sa manière, la mémoire de l’esclavage. Et tout cela fait partie du patrimoine matériel et immatériel.

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Photographies de la famille Olivier de Montaguere - Ouidah, 2011 © Nicola Lo Calzo

A ton avis qu’est-ce qui a fait que l’on parle de dédommagement et de mémoire de l’esclavage ? Ce réveil ne vient pas de la presse qui est en majorité blanche, à ton avis d’où vient cet élan ?

Les communautés, les diasporas, commencent à s’organiser et c’est elles qui font pression (directement ou indirectement) envers l’état et donc envers les médias.
En France, les actions et manifestations pour la mémoire de l’esclavage et des demandes de réparations ou de dédommagement, ont pour la plupart été menées par des associations militantes comme le CRAN (cf. CRAN, « Une descendante d’esclaves porte plainte contre l’Etat soutenue par le conseil représentatif des associations noires CRAN » ), et « sortir du colonialisme ».

Ce mouvement est intéressant, car ces mêmes associations qui luttent pour que les droits des descendants d’esclaves soit reconnu, sont aussi impliquées dans le débat actuel du mariage pour tous. Regardez Christiane Taubira (née en Guyane), Louis George Tin (né en Martinique, président en 2011 du CRAN), etc... Ils portent le mariage pour tous comme ils portent la mémoire de l’esclavage.

Est-ce que tes travaux vont être exposés là où tu as photographié ce projet (Bénin, Ghana, Antilles ?)

Pour l’instant mon travail en Afrique n’a pas encore été exposé. Par contre je vais exposer le travail sur le Niger et « Morgante » (les personnes de petite taille) à Lagos au Photo Festival de Lagos.
Par contre avec CHAM, dans tous les pays où je vais, j’essaye dès que j’arrive sur place de tenir des conférences pour présenter le sujet. Toujours sous forme de projection. Et puis c’est aussi un appel à témoignage et de trouver des gens qui veulent bien me parler de leur histoires. Il y a en prévision un projet d’exposition et la parution d’un livre dont la sortie est prévue en 2015.

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Sa majesté mito Daho Kpassènon - Nouveau Palais Royal de Ouidah, 2011 © Nicola Lo Calzo

Et as-tu rencontré des photographes ghanéens, béninois, antillais... intéressés par cette même problématique ?

Non, pas encore. Et c’est ça qui est intéressant.... Je sais qu’en Martinique il y a eu un photographe/vidéaste qui a travaillé avec un journaliste sur cette question. C’était une série de témoignages de descendants d’esclaves martiniquais. Mais sinon il n’y a pas vraiment grand-chose.

J’aimerai te parler de tes images : à première vue, elles ont quelque chose de très posé et de très composé ? D’où vient cette approche ?

Je suis architecte donc la composition pour moi est très importante. Je suis strict là-dessus. Cette formation m’a structuré. Aujourd’hui quand je fais de la photo, j’ai l’impression toujours et encore d’avoir un regard d’architecte.

Oui, mes images sont très composées, et même si je travaille dans des situations réelles en complicité avec les personnes photographiées, je garde cette obsession pour la composition. Après, j’essaye d’être plus indulgent. Car quelques fois, la beauté de la photographie est là où il n’y a pas ce contrôle, là où il y a un accident.
J’essaye d’alterner entre une photo très composée, surtout quand c’est du portrait, et des scènes moins contrôlées...

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Ruines du Moulin à sucre, Habitation La Coulisse, Trois Rivières 2012 © Nicola Lo Calzo

Pour toi, quelles sont les limites de la photo par rapport à ce travail ?
Certes c’est un travail documentaire, mais ça reste un travail personnel
Et la limite est peut-être là...

Après d’un point de vue purement technique, je ressens le besoin de faire énormément d’enregistrements, surtout pour les témoignages. Le défi pour cette série est que la photographie finisse par se parler à elle-même. « Morgante » était un travail plus immédiat. La petite taille se voit directement, on comprend de quoi il s’agit de suite. Alors que de travailler sur la mémoire c’est plus complexe, on a besoin de texte pour l’exprimer.

Pour toi, quelle est l’importance d’avoir une belle photo ?
La photo doit être belle pour toucher le spectateur, mais elle doit aussi être juste.
L’objectif de la photo est de séduire. Il est important qu’une photo interpelle. Le côté émotionnel de la photo est très important pour moi. Mais évidemment une photo doit être juste déontologiquement. L’esthétique est là pour séduire et pour attirer l’œil, mais elle séduit pour une cause.

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Le phénomène de réinterprétation du passé et de l’origine africaine est présent dans le cas du Mas a Kongo. Ce masque consiste à s’enduire le corps et le visage d’un mélange de sirop-batterie (sirop de canne a sucre) et de suie recueillie normalement dans les cheminées des usines à sucre. Ici encore ces éléments ont perdu une part de leur signification originelle (en référence au culte de l’ours ou de l’homme sauvage dans le carnaval indo-européen), pour endosser une symbolique nouvelle issue du contexte local. En effet, le masque du Congo est présenté comme symbolisant l’origine africaine du peuple antillais en raison de sa couleur noire exacerbée. D’autre part, cette image renvoie à une lecture pourtant très occidentale et très coloniale, du sauvage africain. Il demeure que ce « masque du Congo », tout à fait ambigu sur le plan de ses origines, est considéré comme le symbole le plus fort de l’origine nègre de l’Antillais. Quartier Patit Paris, Basse Terre 2012© Nicola Lo Calzo
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Touristes métropolitains, Le Gosier 2012 © Nicola Lo Calzo

Voir en ligne : www.nicolalocalzo.com