Disparition du patrimoine colonial du Soudan, 1820-1956 Exploration photographique et filmique de Frédérique Cifuentes

, par Afrique in visu

Ce mois-ci Afrique in visu a interviewé la photographe et documentariste Frédérique Cifuentes autour de son exposition Disparition du patrimoine colonial du Soudan, 1820-1956.
Après avoir découvert le Soudan en 2002, la photographe explore depuis 2004 l’histoire coloniale du Soudan pour mettre en valeur la vie des Soudanais au sein de sites historiques.
Pour l’exposition qu’elle présente actuellement au Musée Oriental de Durham, des archives photographiques soudanaises y on été associées afin de mieux comprendre le processus de transformation.

Vous travaillez à la fois en photographie et en vidéo à travers des documentaires. Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai débuté la photo à l’âge de 16 ans, et suivi mes premiers cours à Sydney en Australie, en parallèle de mon terrain de recherche pour ma maîtrise d’anthropologie. J’ai également passé mon brevet de Dive Master (assistant instructeur en plongée sous-marine) lors de mon séjour d’un an aux antipodes. J’en ai donc bien profité ! De retour en France j’ai fini mes études universitaires à Paris X Nanterre et j’ai commencé à travailler en tant qu’assistante photo dans un studio en 1998. Je suis ensuite partie vivre à Londres où je me suis inscrite au London College of Communication et obtenu mon diplôme de Postgraduate en Photojournalisme en 2002. Mes travaux sur le Soudan ont débuté à cette époque. Le film documentaire est venu plus tard, à partir de 2006. J’ai été formé par le DFG, Documentary Filmmakers Group, à Londres.

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Gare d’Abu Gharban / Désert de Bayuda, au nord du Soudan, 2004 - Cet endroit se situe à 528 kilomètres au nord-est du centre du pays et à 402 kilomètres de la capitale Khartoum. © Frédérique Cifuentes
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Gare d’Abu Gharban / Désert de Bayuda, au nord du Soudan, 2004 © Frédérique Cifuentes

Vous travaillez depuis 2002 sur le Soudan, pourquoi ce pays en particulier ?

Des amis Soufis de France partaient tous les ans à Khartoum pour leur grand rassemblement annuel, Holiya, afin de célébrer le saint fondateur de leur confrérie, Tariqa. En découvrant leurs photos j’ai tout de suite été attirée par la lumière, les personnes et les rituels de ce pays. L’année suivante je me suis jointe au groupe et fait « mon pèlerinage » Soufi au Soudan, mais sans me convertir ! Ce fut une immersion immédiate et totale au sein d’une société si tolérante, spirituelle et ouverte aux autres. Pendant cinq ans j’ai poursuivi mes recherches sur les confréries Soufies du Soudan et voyagé à travers le pays avec l’aide d’amis et de spécialistes locaux comme Zein Ajjaz Moudesir. J’ai produit de nombreuses expositions, publié des articles, reçu des bourses et des prix autour de ce thème.

Au fur et à mesure de mes visites au Soudan et dorénavant Soudan du Sud, de grandes amitiés se sont forgées et de nouveaux projets ont pris jour. De 2004 à 2008 avec le soutien d’UNESCO, trois amis soudanais et moi-même avons mis en place et créé la première agence photo indépendante du Soudan, Photo Sudan Network. Ali Mohamed Osman, Mohammed Noureldine et Sidi Mokhtar Khaba sont venus spécialement de Khartoum en novembre 2008 pour l’inauguration du projet et l’exposition au siège de l’UNESCO à Paris. Ce fut pour tous un vrai moment d’échanges et de reconnaissance de leur talent. L’exposition était également dédiée à Gadalla Gubara (1920-2008), pionnier de la photo et du cinéma en Afrique et au Soudan.

J’ai rencontré Gadalla pour la première fois en 2005. Il finissait le montage de son dernier film, un remake des Misérables de Victor Hugo. J’ai tout se suite été fascinée par ce personnage. J’ai fait un reportage photo sur lui mais cela n’était pas suffisant. Il fallait le son, il fallait l’entendre, le voir vivre dans son environnement, avec ses proches pour vraiment comprendre Gadalla. Aucun film documentaire n’avait été fait sur sa vie. Je me suis pris de passion pour lui et de retour à Londres je me suis formée au film documentaire. Un an après le film était réalisé, « Cinéma au Soudan : Conversations avec Gadalla Gubara (52’) ». J’ai juste eu le temps de lui montrer. Il est décédé quatre mois plus tard. Gadalla a eu une très grande influence sur le reste de mon parcours. J’en retiens son enthousiasme, l’exigence dans le travail, l’éthique, la liberté, l’humour et l’égalité de tous.

Par la suite j’ai réalisé trois autres documentaires longs métrages, dont deux sur le Soudan et le Soudan du Sud. Je travaille avec les deux médiums, photo et vidéo, de façon complémentaire. J’ai pu accomplir tous ces projets en Afrique en travaillant avec des Organisations et Institutions internationales et locales, des ambassades, et avec l’aide de sponsors privés et mécénats, en plus de commandes presses, vente en agence et projections en festivals et télés.

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Collection de F.R Wingate (1898) / Crise de Fachoda (18 septembre 1898). Sir Reginald Wingate et H.H Kitchener attentent à bord ferry Stern-Wheel l’arrivée du capitaine J.B Marchand sur son canot avec ses troupes.
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Collection de F.R Wingate (1898) / Crise de Fachoda (18 septembre 1898). La crise de Fachoda est un incident diplomatique sérieux qui opposa la France au Royaume-Uni en 1898 dans le poste militaire avancé de Fachoda au Soudan (aujourd’hui, Soudan du Sud). Les deux grandes puissances coloniales souhaitent relier leurs colonies par le biais d’une grande ligne de chemin de fer : l’Angleterre, du Caire au Cap ; la France, de Dakar à Djibouti. La ville de Fachoda, située à la jonction des deux lignes en projet. Le 18 septembre 1898, la mission française de Marchand et l’expédition anglaise de kitchener se retrouvent face à face sur le Haut Nil. Les historiens considèrent généralement que cette crise a permis l’instauration de relations politiques étroites entre les deux pays, débouchant même sur la signature en 1904 de l’entente cordiale

Vous avez réalisé un travail de documentation photographique et filmique entre 2004 et 2010 sur le Soudan, Comment avez-vous commencé ce projet ? Et sur quoi avez-vous travaillé pendant ces années ?

Le fruit de ce travail est un corpus photographique et filmique intitulé « Disparition du patrimoine colonial du Soudan, 1820-1956 ». Cette période comprend les infrastructures construites de l’époque Ottomane, Turqiya, puis de l’époque égyptienne, et enfin britannique. Au cours de mes différentes visites au Soudan, j’ai pu remarquer la détérioration et la destruction systématique du patrimoine colonial surtout à Khartoum. J’ai consulté des architectes à l’université de Khartoum pour savoir si un travail d’archive était en place avant que tous ces bâtiments ne disparaissent pour toujours. En suivant leurs conseils j’ai établi une carte des lieux stratégiques pour cette exploration de l’histoire coloniale du Soudan. Khartoum et Omdurman abritent encore des bâtisses imposantes, Atbara en tant que siège du réseau ferroviaire du pays, Port Sudan et Suakin pour leur ouverture sur la Mer Rouge, Wad Madani et Barakat pour l’industrie du coton...

Mais le but principal de cette recherche était de mettre en valeur la vie des Soudanais au sein de ces sites historiques, la réappropriation d’un lieu par les populations locales et leur évolution à travers le temps. Je voulais aussi incorporer à cette étude des images d’archives afin de mieux visualiser ce processus de transformation.

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Photos de Barakat, état de Jezira, 2010. - Barakat est une petite agglomération de l’état de Jezira au Soudan. Elle se situe à l’ouest du Nil Blue et au sud de Wad Madani. Barakat est surtout le siège de l’industrie du coton au Soudan et de l’entreprise « Sudan Plantations Syndicate », qui fut établie par l’administration Britannique. Le coton était alors le pilier de l’économie coloniale. © Frédérique Cifuentes
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Photos de Barakat, état de Jezira, 2010. © Frédérique Cifuentes

Vous exposez en ce moment ce travail au Musée Oriental de Durham en Angleterre, associé aux archives photographiques soudanaises (The Sudan Archives) de l’Université de Durham. Comment a été constitué ce fond et par qui ?

Après avoir finalisé cette étude de terrain, je me suis naturellement rendue aux Archives du Soudan (http://www.dur.ac.uk/library/asc/sudan) à Durham en Angleterre. Avec Jane Hogan, responsable de la collection, nous avons sélectionné les images qui complétaient les thèmes abordés par mes propres photos et vidéos.

Les archives de Durham ont été créées en 1957, un an après l’Indépendance du Soudan. Elles regroupent les documents (photos, cartes, correspondances…) ramenés par les fonctionnaires britanniques, professeurs, prêtres, médecins, soldats ou toutes autres personnes ayant travaillé au Soudan pendant la période coloniale.

Donc cette exposition présente mes travaux (photo et vidéo) en parallèle de sources historiques qui proviennent de Durham. L’exposition fut d’abord présentée à la Brunei Gallery, School of Oriental and African Studies, à Londres d’avril à juin 2012. Elle est maintenant au Musée Oriental de Durham jusqu’au 30 avril 2013.

La totalité de ce travail a été rendu possible grâce à l’aide reçue de l’AFAC (Arab Fund for Arts and Culture).

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Photos de Barakat, état de Jezira, 2010. © Frédérique Cifuentes
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Photos de Barakat, état de Jezira, 2010. © Frédérique Cifuentes
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Photos de Barakat, état de Jezira, 2010. © Frédérique Cifuentes
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Photos de Barakat, état de Jezira, 2010. © Frédérique Cifuentes

L’exposition a commencé depuis le 17 janvier 2013. Quel est son impact sur les soudanais ?

Nous avons eu beaucoup de visiteurs soudanais à Londres. Ils étaient en premier lieu très émus de voir leur pays mis en valeur mais également attristés de voir l’état du patrimoine historique. Ils ne sont en général pas très optimistes. Quand aux jeunes Soudanais issus de la seconde génération, ceux nés en Grande-Bretagne, ils sont à la recherche de sources historiques sur leur pays d’origine, donc ce sont les plus intéressés.

Ce projet a-t-il permis de déclencher une volonté politique de sauvegarder à la fois le patrimoine matériel et immatériel de ce pays (bâtiments, livres, archives…) ?

Nous verrons quand l’exposition ira au Soudan.

Quel est la suite de ce projet ? Cette archive sera-t-elle conservée dans un musée ? Ou fera t-elle l’objet d’une publication ?

La destination finale de l’exposition est le Centre Culturel Mirghani à Omdurman. La collection entière sera offerte au centre et fera lieu d’une exposition permanente disponible à tout moment pour tous les Soudanais. La donation aura lieu avant la fin de l’année 2013.

Quelles sont vos prochaines actualités ?

Prochainement je vais me rendre au Festival de Films Africains de Luxor, afin de présenter mon dernier film codirigé avec Sidi Moctar Khaba, « Our Bright Stars (45’) », en sélection officielle, qui raconte l’histoire des personnes de retour au Soudan du Sud.

J’organise également le démarrage d’un projet documentaire et d’archives photo en collaboration avec des professionnels du Soudan du Sud.
Et enfin je termine la deuxième partie de mon film sur Gadalla Guabara, qui se concentre cette fois-ci sur l’histoire de la photo au Soudan. Nous avions eu juste le temps de filmer de nouvelles séquences et des interviews sur ce thème lors de notre dernière rencontre en mars 2008. Il est temps de les diffuser.

Voir en ligne : www.taneek.com