Morgante une interview de Nicola Lo Calzo

, par Afrique in visu

Nous connaissions la série "Inside Niger" de Nicola Lo Calzo, découverte pendant le Festival d’Arles en 2009 mais c’est avec sa toute dernière série que Nicola Lo calzo est venu nous rencontrer cette année à Arles.
Un travail d’une grande beauté... "Morgante" nous plonge dans l’univers des « personnes de petite taille » en Afrique.
A travers une interview du photographe, nous nous attardons sur son parcours, sa démarche d’une grande douceur et nous allons à la rencontre de Paul, Nelly et Gisèle, personnalités de la série Morgante.

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Série Inside Niger / Nassim & Mohammed, Abattoir, Niamey - 2009 © nicolalocalzo

Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ?

Je suis arrivé à la photographie à 20 ans, j’étais alors à l’université d’architecture en Italie. Je mêlais à l’époque photographie et architecture.
C’est à Turin qu’Enzo Obiso, un photographe reconnu en Italie, m’a formé au laboratoire et m’a initié la chambre noire. C’est ainsi que pendant longtemps j’ai travaillé en argentique. Au départ, je me suis tourné essentiellement vers la photographie plasticienne, j’avais une approche intimiste, différente de mon travail actuel qui est engagé et plus ancré dans le photojournalisme.

En 2005, je suis arrivé à Paris. J’ai fait une formation à l’école EFET. A cette époque, j’ai commencé deux séries n&b, l’une « Moreno Family Album » sur le cirque Moreno, le cirque tsigane qui se situe en banlieue parisienne, l’autre intitulée « Intimisto », une série toujours en cours.
Ces séries s’inspirent de la photographie américaine des années 60 et aussi du néoréalisme italien comme le cinéma de Visconti, Vittorio de Sica et Rossellini. Je suis séduit par la photo américaine de cette époque, j’adore les photographes comme Diane Arbus, Garry Winogrand, Bruce Gilden, Robert Frank.... Je pense que, quelque part, la photo américaine des années 60 s’est inspiré beaucoup du cinéma néoréaliste car il y a beaucoup d’affinité, cet intérêt pour l’étrangeté, la différence, les minorités. Ces réalisateurs ont créé un imaginaire visuel très fort.

C’est à Paris que j’ai rencontré l’Afrique et c’est la diaspora africaine parisienne qui m’a emmené sur le continent...
Mon premier voyage important a été le Niger... J’y suis ensuite retourné pour une commande du Val de Marne « Inside Niger ». C’est cette série qui m’a permis d’être reconnu par mes pairs ici en France. C’était également mon premier travail en numérique.

Ton travail semble très tourné vers l’identité par exemple dans ta série « Inside Niger » tu questionnais la vie des populations qui habitent et travaillent aux abords du fleuve Niger, pour « Comeback to Kalahari », tu t’intéresses aux bushmen de Kalahari... Que questionnes-tu à travers ces deux séries ?

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Série Comeback to Kalahari / Siliekat & Elsie, Artisans Communauté Khomani, Andriesvale - 2009 © nicolalocalzo

Dans ma démarche, la dimension sociale de sujets photographiés s’accompagne toujours d’un désir personnel de transcender cet aspect, de toucher à l’humanité, à la part émotive et psychologique.
J’aime informer sur des réalités précises et toucher l’émotivité. Par exemple, pour le Niger, je m’intéressais au fleuve Niger. J’avais eu carte blanche du conseil du Val de Marne pour traiter ce fleuve. J’ai fait le choix de réaliser des portraits, car pour moi le portrait peut établir un rapport spécial et unique entre le spectateur et le sujet photographié. Cette alchimie du regard « reflété » pousse souvent le spectateur vers une implication émotive et personnelle par rapport à la situation photographiée.

Au Niger, les gens de notre âge ont un rythme de vie pas si diffèrent du nôtre.
Je voulais montrer que, au-delà de leur statut sociale et culturel, ce sont, tout simplement, des gens du vingt-et-unième siècle. Je voulais témoigner de leur identité, en tant qu’ hommes et travailleurs, loin de tout catégorisation possible.

Pour la série Comeback to Kalahari, je ne voulais pas raconter les Bushmen comme un peuple sauvage, selon l’iconographie orientaliste. Je voulais briser cette image que l’on a d’eux. Je souhaitais montrer que ces gens, bien qu’ils soient en marge de la société, vivent pourtant la globalisation et l’ère des télécommunications : ils ont des portables, ils écoutent de la musique rnb, et, si ils s’habillent en peau de bête, c’est tout simplement un moyen de revendiquer leur culture et tradition. Ces bushmen ont une conscience sociale très forte, parlent de politique, ils sont conscients de leur territoire et de leur histoire récente.

C’est par mon ami Mickaël Kra, créateur de bijoux qui avait monté plusieurs ateliers avec les bushmen que je me suis intéressé à ce peuple. J’ai alors rencontré l’association mondiale des peuples autochtones SASI qui m’a ensuite accompagné dans la réalisation du reportage. Une recherche historiographique et de documentation a été fondamentale pour la prise de vue. La galeriste et expert de la civilisation San Catherine La Seur m’a beaucoup aidé dans cette phase préliminaire, en mettant à ma disposition sa vaste et précieuse bibliothèque privée à Cape Town.

Les bushmen sont confrontés quotidiennement à beaucoup des problèmes, comme le chômage, l’alcoolisme, et surtout la perte progressive de leur héritage. Pourtant, ce qui m’intéressait était la mise en valeur de leur identité contemporaine, de leur humanité.
Les bushmen sont structurés à partir de la chasse qui les nourrit et les habille . Mais l’état sud africain leur a interdit de chasser... maintenant ils essaient de se reconvertir. Jusqu’à il y a 10 ans, c’était des parias de la société. Ils avaient été totalement marginalisés par le régime de l’apartheid. La politique de contrôle du territoire, menée par les gouvernements de l’Afrique Australe et les grandes entreprises diamantaires, a poussé les Bochimans à adopter des habitudes urbaines et sédentaires : actuellement les communautés existantes vivent en townships dispersées dans le désert du Kalahari et aux marges des métropoles sud-africaines, où l’accès à l’électricité, à l’eau potable et aux vivres est un rare privilège.

Pour ta nouvelle série Morgante, tu es parti au Cameroun réaliser un travail sur les personnes de petite taille. Pourquoi ce pays ? Pourquoi cette série ?

J’ai toujours voulu faire ce sujet, c’est un sujet qui m’a toujours passionné mais avec lequel j’avais toujours gardé un rapport d’appréhension. Cela m’intéresse de me confronter à la différence.
Pourquoi le Cameroun ?
J’ai rencontré Lyne, une personne de petite taille, en outre présidente de l’association camerounaise des personnes de petite taille. En Afrique de l’Ouest, seuls deux pays disposent d’une structure luttant pour la reconnaissance des droits des personnes de petite taille, le Mali et le Cameroun.
À travers Lyne et sa remarquable détermination, j’ai découvert au Cameroun ce réseau national dont beaucoup viennent de la région de Baffousam. Dans cette région reculée et moins accessible que les autres, il y a une haute concentration de personnes affectées par des maladies rares comme l’albinisme ou le nanisme etc.
J’ai commencé par une recherche bibliographique et iconographique mais, au-delà des essais d’ordre médical, je me suis vite confronté à un véritable vide d’information sur la question sociale des personnes de petite taille en Afrique.

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Série Morgante / Nelly, 16 ans, Etudiante, Bafoussam, 2010 © nicolalocalzo

Comment s’est déroulé ce travail ?

Cela a été avant tout une démarche relationnelle. Lyne qui travaille également comme infirmière m’a introduit dans ce réseau. La rencontre avec ses amis a été d’abord une rencontre humaine. C’était un travail de complicité entre moi et eux.
Je voulais me concentrer sur leur vie privée de tous les jours. Je désirais un travail intime et c’est pour cela que je me suis intéressé aux lieux qui faisaient partie de leur imaginaire et de leur vie quotidienne : à la maison, au travail, dans la rue. Pour une personne de petite taille, le rapport avec l’image de soi même peut être très complexe. La société leur renvoie l’image du « monstre » et souvent ils grandissent avec cette image gravée dans leur tête. Dans certains contextes sociaux, les nains sont associés à la sorcellerie et stigmatisés comme sujets dangereux.

Quel est la signification de "Morgante", le titre de ce travail ?

Le titre Morgante est une référence littéraire.
« Morgante » est le protagoniste du poème de Luigi Pulci, un écrivain et intellectuel de la Renaissance. Pour son œuvre, il s’était inspiré du personnage historique de Morgante , le plus célèbre des cinq nains de la cour des Médicis à Florence. Il fut toujours représenté dans le goût de l’époque selon l’iconographie du « monstrum ». En passant par les tableaux de Bronzino et les sculptures de Giambologna, le nain Morgante, déshumanisé et dépouillé de son individualité, devient progressivement une idée, un archétype, la loupe à travers laquelle la « famille humaine » regarde la diversité au fil des siècles.

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Série Morgante / Paul avec son père, 28 ans, Bafoussam, 2010 © nicolalocalzo

Peux-tu nous présenter plus en détails une des personnes que tu as photographiée ? Votre rencontre, sa vie...

Paul avec son père, 28 ans. C’est un homme lilliputien. Paul a été à l’université (école d’informatique de Baffousam ) mais il lui reste difficile d’exercer son métier, vu sa petite taille.
Je l’ai rencontré à une fête d’anniversaire. Dans cette photo ce qui me touche est le rapport entre leurs mains serrées d’un côté et leur regard de l’autre : à cette proximité physique des deux mains serrés les unes dans les autres s’accompagne une distance entre le regard souriant et complice de Paul et le regard détaché de son père.
Pour une personne de petite taille, le réseau familial, à la différence de la famille traditionnelle africaine très élargie, se réduit souvent à la figure des parents et des frères.

Pour moi, la photo la plus emblématique de ce projet est celle de Gisèle, 28 ans. Une personne extraordinaire. Elle fait des études universitaires à Bafang. Gisèle est avant tout une femme et dans ses portraits, elle revendique le fait d’ être femme et son droit à être écoutée et perçue comme femme. Elle assume sa petite taille et cela la protège des regards voyeurs autour d’elle. Elle était toujours très à l’aise avec l’objectif et elle s’est livrée à ma caméra avec une grande générosité. Comme certaines femmes que j’ai rencontrées, elle s’est présentée à notre premier rendez-vous accompagnée par deux copines et cela m’a beaucoup fait réfléchir au problème de la sécurité des personnes de petite taille.

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Série Morgante / Gisèle avec sa famille, 28 ans, Bafoussam, 2010 © nicolalocalzo

Sur quel support (exposition, édition) souhaites-tu montrer ce travail très personnel ?

Dès le départ, j’envisageais une série des portraits, en moyen format et en couleur. Je connaissais déjà le territoire et je savais à peu près à quelle réalité j’allais me confronter. En trois mois de voyage, j’ai travaillé avec une vingtaine de personnes.
Ca a été un aller-retour constant sur leur vie, sur leurs lieux de vie, sur leur entourage. Parmi tout le matériel récolté, environ 500 images, après plusieurs sélections, j’ai défini une série de trente images.
Actuellement je travaille avec mon agent Helene Lagrange à la diffusion du projet« Morgante » en Europe et aux USA. Le projet sera présenté en novembre à l’Institut Culturel Italien de Paris pendant le mois de la photo 2010. Mon travail est également représenté en Italie par l’agence "LUZ Agency".

Quels sont tes projets futurs ?

A part « Morgante » je commence à préparer mon nouveau projet sur l’univers de la diaspora noire homosexuelle en France.

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Série Morgante / Nelly, Etudiante, 12 ans, Bafoussam, 2010 © nicolalocalzo

Voir en ligne : www.nicolalocalzo.com