Les afros oubliés de la cordillère des Andes Interview de Philippe Guionie

, par Benjamin Seze, Philippe Guionie

Nous connaissons Philippe Guionie pour ses travaux sur l’Afrique noire qu’il sillonne depuis plus de 10 ans. Afrique in visu avait déjà présenté son travail, le tirailleur et les 3 fleuves en décembre 2008. Pour cette nouvelle série, Africa – America, le photographe toulousain a traversé l’océan Atlantique, allant à la rencontre des minorités noires de la cordillère des Andes.

Pour cette série Africa-America, vous avez travaillé pour la première fois hors du continent africain. Est-ce un prolongement ou au contraire une rupture avec vos travaux précédents ?

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Africa America - Venezuela © philippe Guionie / Myop

_ Pendant plus de 10 ans, j’ai voyagé et photographié en Afrique noire – Afrique de l’Ouest et Afrique centrale – sur des thématiques liées à la mémoire, aux parcours et aux constructions identitaires. J’y ai notamment réalisé la série de portraits qui s’appelle Le tirailleur et les trois fleuves.
Suite à des rencontres, à des contacts, j’ai eu besoin d’aller voir une autre Afrique dont on me parlait souvent. Une Afrique de l’autre côté de l’océan Atlantique, issue de l’esclavage. Je continue cette quête identitaire, en associant toujours photographie et son. Cette série est donc un prolongement de ce que j’ai fait auparavant. Pour moi, c’est une sorte de continuité assez logique.

Comment avez-vous choisi les lieux de vos reportages ?
Tout d’abord, j’ai choisi de ne pas m’intéresser au Brésil, car ça a déjà été très bien fait, notamment par les travaux de Pierre Verger. Je ne me suis pas non plus intéressé aux Caraïbes, parce que tout le monde sait qu’il y a des populations noires à Cuba, à Haïti, en Jamaïque, à travers les écritures, les visages de musiciens, d’écrivains…
Ensuite, le choix des lieux est issu d’un travail d’enquête à partir de bouquins, de recherches sur Internet, de rencontres avec des universitaires et des gens du pays.
Au cours de ces recherches et de mes voyages en Amérique du Sud, je me suis rendu compte que certains pays avaient le double point commun d’être traversés par la cordillère andine et d’avoir une population noire issue de l’esclavage espagnol qui a débuté au XVIe siècle et duré quatre siècles.
Mon travail s’est articulé autour du Venezuela, de la Colombie, de l’Equateur, du Pérou, de la Bolivie et du Chili.
Dans les Andes, ces minorités noires sont très peu connues - elles ne sont quasiment pas recensées - et souvent pas reconnues, car quand une population n’est pas recensée, elle n’existe pas. Elle n’a ni droits, ni lois. Ces populations sont en pleine quête et revendication identitaires. Et, ce qui est assez nouveau, c’est qu’il n’y a pas de nostalgie, pas d’envie de retour en Afrique. Ils veulent exister en tant afro-vénézuéliens, afro-équatoriens… C’est aussi cet aspect là qui m’intéressait.
Dans chacun des pays, j’ai choisi au moins deux régions et villes différentes, afin d’avoir une très grande variété visuelle : milieu urbain, milieu rural, milieu montagneux… Sachant que les populations noires sont toujours là où les avaient implantées les Espagnols, à l’époque, pour travailler dans les plantations de canne à sucre et de cacao. Ce sont donc des lieux assez localisés, identifiables, souvent enclavés dans les régions côtières.
Enfin, ce travail est une errance, donc je ne pouvais, ni ne souhaitais, être exhaustif. Je n’ai pas couvert, ni photographié toutes les zones géographiques où vivent les populations noires. Ce n’est pas possible et ça n’aurait pas de sens.

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Africa America - Venezuela © philippe Guionie / Myop

Comment avez-vous réalisé ce projet ?
J’ai effectué trois voyages, entre 2008 et 2010. Le premier a duré deux mois et demi, dans plusieurs résidences photographiques successives au Venezuela, en Colombie, en Equateur et au Pérou. Ce qui me permettait à la fois de monter un projet plus global, de faire des rencontres, des conférences et des interventions dans des écoles de photographie pour échanger autour du projet.

Comment avez-vous choisi les sujets de vos portraits ?
Il y a d’abord toute une série de personnes que je souhaitais rencontrer. Des leaders, femmes, hommes, jeunes ou vieux, qui s’engagent pour être, à leur niveau, les porte-parole de ces populations en quête identitaire. Avec ces personnes, j’ai souvent passé de longues heures, voire plusieurs journées. Je les ais photographiées, mais aussi interviewées.

Pouvez-vous nous donner des exemples de leaders que vous avez rencontrés ?
J’ai eu la chance de rencontrer Paula Moreno qui était la première femme noire ministre en Colombie. Cette personne m’a beaucoup aidé en termes de contacts, de mise en perspective.

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Africa America - Colombie © philippe Guionie / Myop

_ J’ai aussi rencontré Cristian Baez, un homme d’une quarantaine d’années, un des rares activistes afro-chilien. Les Chiliens disent qu’il n’y a pas eu d’esclavage sur leur territoire national et qu’il n’y a donc pas de population afro-chilienne. Ce qui est faux. Les afro-chiliens ne sont donc pas recensés et n’existent pas dans la constitution. Il y a une négation totale de leur existence. Cristian Baez milite pour retrouver des documents d’époque, des traces. Il réalise tout un travail de recensement de la tradition orale. Des vieux et vieilles afro-chiliens et chiliennes de sa région lui racontent comment était l’esclavage il y a encore moins d’un siècle.
Je me suis rendu compte, à travers mon travail, que le militantisme des afro-descendants passe souvent par l’engagement de femmes. J’ai beaucoup de portraits de femmes. Parmi elles, la chanteuse péruvienne Susana Baca, grande voix de la musique afro-péruvienne, et la colombienne Mabel Lara, première femme noire à présenter le journal de 20h et journaliste très engagée sur la représentation des noirs dans les médias.

Pour les autres portraits, ceux des personnes que vous avez croisées par hasard, qu’est-ce qui justifie que vous preniez une photo ?
Ce n’est pas un casting, ce n’est pas les plus beaux, les plus belles ou les plus forts qui ont été pris en photo. C’est le fruit de la rencontre.
Contrairement aux quelques leaders que je voulais rencontrer et interroger, je n’avais pas de préméditation sur ces choix de portraits. Tout se joue sur un charisme, une gestuelle, une voix, une façon de se mouvoir, un regard, qui vont déclencher l’envie d’un portrait. Souvent un sentiment de dignité. J’aime beaucoup photographier les gens dignes. En tant que photographe, il faut être à la hauteur de cette dignité, et peut-être la sublimer.
La plupart du temps, j’arrête ces gens dans leur vie du quotidien. Je les prends là où ils sont et dans ce qu’ils font. Je leur explique mon projet, pourquoi je m’intéresse à eux. Du coup, le portrait vient assez facilement.

Pourquoi avoir choisi de réaliser cette série en noir et blanc ?
En m’intéressant à ces questions mémorielles, j’ai choisi de travailler dans une photographie intemporelle ou qui, du moins, essaye de tendre vers un sentiment intemporel. D’où le noir et blanc. D’où également ce format carré, et cette frontalité dans les portraits. Le but étant que même si je photographie quelqu’un en 2008-2010, on ne puisse pas vraiment savoir quand ce portrait a été réalisé, que ces visages voyagent dans le temps, au-delà de mon existence et de leur existence à eux, et deviennent des témoins visuels d’une histoire, d’un engagement, d’une dignité qu’ils portent.
Je ne pouvais donc pas faire ce travail en couleur. Cela aurait été trop le dater, trop contemporain.

Que ce soit dans les portraits ou dans les scènes, vous semblez aborder votre sujet sur un ton assez grave. Est-ce le cas ? Si oui, pourquoi ?

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Africa America - Equateur © philippe Guionie / Myop

_ Peut-être que le noir et blanc joue un peu, mais c’est vrai qu’il y a aussi l’attitude que je constate ou que je propose. Quand je réalise leur portrait, généralement, je ne parle pas. Et quand je parle, c’est pour dire : « on se regarde ». Je ne vais pas solliciter un sourire. Du coup, c’est vrai que dans cette série, à part un portrait que je n’ai pas gardé, personne ne sourit.

Cette gravité, était-ce l’effet recherché ?
Je crois que c’était inconscient, mais c’est volontaire, je l’assume pleinement. Je suis à la recherche de ça, c’est vrai. Peut-être est-ce dû à cette volonté de respecter une dignité humaine et de garder un aspect intemporel.
Après, lorsqu’il y a un acte de sourire, d’éclat de rire, de gestuelle, de danse, de mouvement, je n’ai rien contre, c’est lié à la vie, c’est spontané.

Avez-vous, pour cette série, expérimenté des choses différentes ?
Oui. Dans mes séries précédentes, je m’étais assez peu intéressé au territoire, aux paysages, préférant me concentrer sur les portraits, sur l’humain. Ce qui est donc nouveau dans cette série, c’est d’avoir essayé d’interroger le paysage. J’ai photographié les Andes, une montagne, un piémont montagneux, une vallée, une rivière, un champ, une maison, un bidonville, des toits.

Pourquoi ce choix ?
Je me suis rendu compte que dans tous ces pays, chaque minorité afro, ne connaît pas la minorité afro du pays voisin. Le but de ce projet était aussi de leur montrer qu’il existe, à 200 ou 1000 km, une autre minorité noire qui a le même passé, les mêmes revendications, le même souci d’être, et qui rencontre les mêmes difficultés.
Ce travail est finalement l’association entre des portraits, souvent un peu statiques, frontaux, pour suggérer la rencontre, le face à face, et des paysages plus ou moins évanescents. Le flou met de la vitesse, du mouvement, et raconte ainsi le voyage, l’errance.

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Africa America - Venezuela © philippe Guionie / Myop

Quelle est la photo qui illustre le mieux votre travail ?
C’était dans un village du nord du Venezuela, Ocumare de la Costa, au mois de juin 2008, au moment des fêtes de la St Jean qui rassemblent les populations noires de tous les villages côtiers. Une grande orgie populaire et festive au bord de la mer. Là, je rencontre un vieux monsieur de 80 ans qui porte un masque un peu étrange sur la tête. Il me raconte que de père en fils, ils se transmettent ce masque en carton, et que les hommes de sa famille sont les seuls à avoir le droit de représenter le diable. Une sorte de dérivé du vaudou béninois.
Il me regarde avec ce masque sur la tête qui pourrait symboliser l’Afrique. Et derrière lui, une vieille voiture américaine de la côte nord du Venezuela qui symbolise l’Amérique. Cette photo, même si elle est imparfaite, représente assez bien cette quête que j’ai pu faire à cheval sur deux continents. C’est une des rares fois où j’ai pu voir concrètement, sur la tête de quelqu’un, des traces physiques, concrètes, de ces racines africaines.
Pour autant, mon travail n’était pas de retrouver à tout prix, en Amérique, une Afrique qui n’existe peut-être plus ou autrement. J’ai évité l’écueil de l’exotisme, d’une autre Afrique absolument à trouver, à valider et à illustrer.

Quels sont vos projets ?
Nous inaugurons mon exposition le 20 octobre 2011, à la galerie du Château d’eau à Toulouse. Je présenterai à cette occasion le livre de l’exposition (Diaphane édition). Il comporte une double préface : une de Christian Caujolle, fondateur de l’agence Vu, pour la partie critique photographique, et un texte plus politique de l’académicien Jean-Christophe Rufin. Je souhaitais l’associer au regard de son parcours personnel, à cheval sur l’Afrique et l’Amérique du Sud. Le livre est pour moi le support essentiel, car il voyage, tandis qu’une expo, ça passe vite.
Un film de 12 minutes de François Tisseyre sera enfin diffusé, dans lequel je raconte mon voyage en mettant tous les enregistrements sonores que j’ai pu faire sur place. Le but de ce travail mémoriel est d’apposer des photographies sur des mémoires qui n’ont pas de visage. Cela passe aussi par le son, qui raconte un témoignage, une ambiance, une errance, un silence. Au mois de novembre, à Paris, il y aura une exposition plus courte de mon travail à la galerie Polka du 8 novembre 2011 au 31 janvier 2012.

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Africa America - Equateur © philippe Guionie / Myop
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Africa America - Bolivie © philippe Guionie / Myop

Voir en ligne : www.philippe-guionie.com