Les Histoires de Dimitri Fagbohoun interview de Dimitri Fagbohoun

, par Afrique in visu

Vous avez pu voir le travail de Dimitri Fagbohoun, photographe béninois, à la dernière biennale de Bamako en 2007, ou encore au Festival Panafricain d’Alger en juillet 2009. Dans cette interview et un texte critique d’ Yves Chatap, le photographe nous livre sa démarche à travers ces deux dernières séries Historia , His_tory et de sa vidéo, (in) Secure* en sécurité/insécurité. Un travail sensible qui interroge l’Histoire...

Peux-tu nous raconter ton parcours.

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in_secure © Dimitri Fagbohoun

Je suis artiste autodidacte. Après avoir été très longtemps sensibilisé (au sens d’imprégné) à l’art en général, j’ai été comme poussé de l’intérieur par une force qui m’obligeait à m’exprimer. C’est comme une graine qui pousse et qui un jour sort de terre ; c’est là, c’est en toi, tu ne le vois pas toujours et un jour elle éclot...
La première nouvelle que j’ai écrite par exemple, s’est imposée à moi, je me suis réveillé une nuit et j’avais toute l’histoire que je n’avais plus qu’à transcrire

De la photographie, tu t’orientes de plus en plus vers l’installation, la vidéo, pourquoi explorer ces nouveaux supports ?
Parce ce qu’ils sont tous simplement d’autres moyens d’expressions. Avec une vidéo on dit autre chose, on dit différemment qu’avec une image fixe. En quelque sorte on va plus loin. Quand aux installations, très souvent elles s’imposent d’elles mêmes ; la plupart de mes idées, de mes pièces me viennent comme ça, puis je cherche la meilleure forme pour les traduire. Ces « pratiques » sont donc complémentaires.

Tes séries ont des titres très évocateurs, Historia , His _tory , et les textes qui les accompagnent ont souvent une visée politique. Quel est ton rapport à la notion d’histoire et à la mémoire ?
Je considère à tort ou à raison que l’art doit avoir un propos ; voire même être une proposition, et à ce titre je suis très admiratif des artistes qui arrivent à conjuguer l’esthétique au sens. De la même façon, en réaction aux événements du monde, je me demande ce que je peux faire... comme je n’ai pas le courage d’être photoreporter ou être bénévole d’une association, j’essaie à travers mon travail de sensibiliser à mon tour, d’une certaine façon de (ré)agir...

Tu fais référence dans ton travail artistique à l’histoire juive par exemple dans ta série His _tory , avec le symbole de l’étoile jaune ou dans ta série Historia , au film « Shoah ». Dans la série His_tory tu détournes ce symbole, que questionnes-tu à travers lui ?

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série His_tory © Dimitri Fagbohoun

Dans Historia , je parle de l’histoire qui se répète, des traces qui s’effacent et de l’homme qui oublie… à ce titre la scène de shoah à laquelle je fais référence m’a marqué, puisque à la place des baraquements, il y a un champ luxuriant… j’ai vécu cette émotion à Saliers, près d’Arles, un petit village où il y avait un camp de gitans pendant l’occupation et où se trouve aujourd’hui une rizière !!!
Pour His_story . Il ne s’agit pas tant de l’histoire juive en elle-même que d’une approche des symboles et de ce qu’ils véhiculent. Ce travail est né lors des revendications pour les commémorations de l’histoire de l’esclavage. Je me suis alors demandé comment et à travers quels symboles les autres mémoires, les autres traces d’« Histoires » perduraient, restaient gravées dans nos mémoires (par opposition donc à l’holocauste, qui est en quelque sorte devenu un « référent ». Je me suis aussi demandé ce qui se passerait si on défendait toutes les mémoires avec la même force, d’où l’idée d’utiliser un symbole devenu universel de par sa portée et immédiatement identifiable (l’étoile jaune) et de lui associer les discriminations actuelles. Par extension il y a aussi dans ce travail, une lecture sur les analogies symboliques (on retrouve des étoiles sur différents drapeaux, dans différentes religions).

Dans ton dernier travail vidéo, (In) Secure* en sécurité/ insécurité, tu t’interroges sur la situation paradoxale que vivent certains sans papiers en étant aussi agents de sécurité à travers 100 portraits. Ces personnes à qui de grandes banques, hôpitaux ou chantiers ont confié leur sécurité, sont eux-mêmes dans une précarité administrative ou sociale. Pourquoi t’intéresser à ce sujet ?
Art is everywhere… à l’époque, par mon travail alimentaire, j’ai été en contact avec ses agents, et de par leur condition, l’idée de cette insécurité s’est vite imposée à moi… au delà de toute critique sur leur condition sociale, c’est l’aspect humain, psychologique qui m’intéressait. En effet il y a une espèce de schizophrénie à aller travailler pour une entreprise de sécurité alors que l’on peut être arrêté à tout moment comme un hors la loi. C’est ce sentiment que je cherche à retranscrire, nous sommes tous « in_secure », c’est même une quête incessante, voire une illusion que d’essayer d’être « secure ».

Où pourra-t-on découvrir tes photos ou vidéos dans les prochains mois ?
J’ai présenté « in_secure » pour la 1ère fois au festival panafricain d’Alger en juillet. Je suis en train de remonter cette vidéo pour lui donner plus de force. Autrement je prépare une exposition monographique pour l’année prochaine et dont je vous reparlerais le moment venu. Cela dit, il y a mon site www.arts-works.com, j’ai une page sur creativeafricanetwork.com, facebook et peut être sur Afrique in visu ;-)

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Historia-dyptique # 6 © Dimitri Fagbohoun
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Historia-dyptique # 67 © Dimitri Fagbohoun

Historia, une mise en images de la mémoire.

Historia de Dimitri Fagbohoun est une série d’images dont la lecture donne à réfléchir sur la répétition de l’histoire, de la guerre, des exactions en tous genres, en visitant les lieux de mémoire, mais aussi en offrant une lecture symbolique de visuels à priori sans significations. D. fagbohoun s’intéresse aux territoires et problématiques de la société contemporaine. Ce qui singularise son travail, c’est qu’il place ces monuments dans le champ de l’art et les traite comme un objet plastique, voire conceptuel. Ce sentiment vient sans doute du mélange d’harmonie et de très légère illusion, qui dans les deux cas, se dégage d’une scène banale, familière et anti-spectaculaire. Par son caractère documentaire, l’œuvre empoigne le spectateur dans une réflexion sur nos choix de société. En effet, de puissants affects entoure la série Historia. Ceux-ci touchent à la capacité d’être ému par l’histoire et par détournement rejoint le photographe dans son intimité. Qu’est ce que nous choisissons de voir et pour quelles raisons ?

Fresques urbaines témoignant d’un espace historique, architecture du regard, les images de Dimitri Fagbohoun recèlent différents niveaux de lectures. Elles procèdent d’une sédimentation de sens mais aussi d’intentions. Empreintes d’une lisibilité directe, toutes proposent des agencements de figures rapidement identifiables pour ne pas dire catégorisables. Véritablement contemporaines, ces photos monuments manient l’ambiguïté entre une apparente simplicité et une orchestration chargée de finesse, de nuances et surtout de parti- pris. Toutes relèvent en effet, d’une confrontation des regards dont l’artiste saura progressivement s’extraire.


Dimitri Fagbohoun, cherche à rendre manifeste les indices d’une mémoire historique manipulable. Les sujets abordés, sortis de leur contexte livresque sont recontextualisés dans une authenticité documentaire. Pour cela, le photographe pense qu’il est plus simple d’obtenir de telles images dans le cadre du reportage. De surcroît, le documentaire permet une actualisation de son propos. Les images de cette série montrent en diptyque des photographies couleurs. La séparation de l’image en deux parties crée une émotion devant les cicatrices du temps. Proche d’une prise vue cinématographique, chacune de ses compositions serait comme un arrêt sur image, le segment figé d’une trame plus vaste. Usant d’un protocole photographique précis, l’artiste réalise une immersion dans notre histoire. A travers l’acte de mémoire, forme essentiel dans ce travail, il s’agit de tisser des relations entre les humains à partir d’une réalité historique concrète et pas toujours acquise. Par un effet d’ouverture et de fermeture, à la manière d’un clignement de l’œil, produit sur les diptyques, le photographe plasticien renforce ainsi, le sentiment d’un retour permanent sur le présent.

Yves chatap