Miguel Ángel Sánchez, un espagnol installé au Caire Quand la photo entre en collision avec l’histoire

, par Anaïs Giannandrea

Installé en Egypte depuis deux ans, l’artiste Miguel Ángel Sánchez ne cesse d’arpenter les rues du Caire à la recherche de regards et de ces petits riens de la vie quotidienne qui, seuls, aident à comprendre l’atmosphère d’une ville. Ses photographies témoignent d’une volonté de découverte qui nous rapprochent un peu plus de ce sentiment de « l’autre », au moyen d’une série de portraits qui cherchent à créer des liens entre l’observé et l’observant.

Pourriez-vous nous parler de votre trajectoire personnelle et de votre parcours académique et artistique ?

J’ai 34 ans et je suis diplômé de l’École d’art de La Palma de Madrid. Cela fait maintenant un bout de temps que je travaille dans la photographie. J’ai en réalité commencé par travailler pour des revues musicales et en freelance pour El País. Au départ, je faisais beaucoup de vidéos et j’y ai consacré une bonne partie de mon temps. J’ai ensuite gagné le prix des Jeunes créateurs de la ville de Madrid. C’est à la faveur de ce prix que je me suis réellement lancé dans la photographie. J’ai commencé à la pratiquer de plus en plus, car je me suis rendu compte que pour presque toutes les vidéos que je faisais, je me concentrais plus sur les aspects plus proprement photographiques. La photographie était pour moi quelque chose de plus direct, un moyen plus spontané d’approcher mon environnement. Cela nécessitait moins de préparation en amont ; il s’agissait juste de sortir dans la rue et de prendre des photos. Peut-être ce choix a-t-il été motivé par la paresse au fond… En tout état de causes, j’ai passé des nuits dans les rues de Madrid, afin de réaliser des portraits. Ce fut pour moi la première prise de contact réelle et journalière avec la photographie. J’ai eu par la suite l’opportunité de travailler dans un studio. C’est ainsi que j’ai pu apprendre à jouer avec la lumière. En 2008, j’ai eu l’opportunité de travailler à l’étranger pour des journaux et, ainsi, de voyager en dehors de l’Espagne. Le Caire était l’un des endroits où nous pensions nous installer ma femme et moi et nous y sommes depuis deux ans.

JPEG - 86 ko
El alma del mundo © Miguel Ángel Sánchez, Estudio Al Asbani MASG

Vous avez souligné le contact direct avec la réalité que la photographie pouvait créer. Est-ce quelque chose de spécifique à la photo pour vous ?

J’ai évolué, depuis tout jeune, dans le monde de l’art et dans une famille d’artistes. J’ai eu mon premier contact avec l’art par l’intermédiaire de la sculpture. Je pense donc que l’on peut trouver un contact direct avec la réalité par de multiples manières et pas seulement avec la photographie. Il est cependant vrai que la photo aide à se confronter à la rue et fait ressentir une certaine inquiétude pour exprimer et comprendre ce qui t’entoure. C’est un outil merveilleux qui te pousse à connaitre ton environnement le plus proche. Il s’agit pour moi d’interpréter ce qui m’entoure, plus que de retransmettre la réalité en tant que telle. Dans la photographie, j’investis mon propre point de vue, mes expériences et mon interprétation. Je ne cherche, en bref, pas à montrer ce qui est, mais une vision particulière de la réalité.

Pourriez-vous nous parler de vos influences artistiques ?

La tradition artistique qui m’a le plus inspiré est celle de la peinture italienne et espagnole baroque. Je ressens une véritable affinité avec ce style si particulier. C’est, en tout cas, celui que j’estime le plus et qui me semble le plus idoine pour interpréter Le Caire. La lumière est un élément important dans mes photos et je la conçois comme le moyen de te faire découvrir des lieux auxquels, sans elle, tu n’aurais pas accordé d’attention. Elle permet de montrer des choses cachées, des trésors enfouis. C’est comme une chasse au trésor en fin de compte. Il s’agit pour moi de montrer des aspects de la vie quotidienne que nous ne percevons pas automatiquement. Cela fait maintenant deux ans que je suis au Caire et je ne cesse de vouloir trouver ces pépites qui ne sont pas perceptibles au premier coup d’œil.

JPEG - 82.1 ko
El alma del mundo © Miguel Ángel Sánchez, Estudio Al Asbani MASG

Est-ce difficile pour vous, artiste occidental, de vous défaire d’un certain regard imprégné de préjugés que l’on calque peut-être trop facilement sur la réalité africaine ?

L’art et la photographie peuvent et doivent parvenir à nous apporter une autre vision de la réalité. Les hommes politiques et les citoyens agissent toujours, en quelque sorte, avec les coutumes qui leur ont été transmises par la société dans laquelle ils ont grandi. L’on devrait essayer de se défaire de ce type de comportement, aussi difficile que cela puisse paraitre. En Afrique, l’on arrive ouvert, mais avec un héritage social qui pèse beaucoup. L’on vient avec des coutumes et une certaine manière cartésienne de raisonner. Ce type d’automatisme ne permet pas d’accéder à ce qui t’entoure. Il s’agit donc avant tout de se déprendre de soi pour ainsi dire, en se défaisant de tous ces éléments, de cette logique cartésienne. Ainsi seulement une rencontre avec le continent africain devient-elle possible. Nous sommes tous des êtres humains et le fait de se débarrasser de cet héritage social rend plus facile le contact avec la réalité environnante. Les français et les anglais ont toute une tradition orientaliste de perception de la réalité égyptienne dont ils doivent se déprendre. Il est, en effet, très difficile de faire le portrait de quelqu’un que tu ne comprends pas. Il faut passer du temps dans le pays, essayer de ressentir et non pas de comprendre de manière rationnelle. Cette logique cartésienne n’a pas de sens ici. Ce qui a du sens ce sont les sensations propres au continent africain. Un africain qui vient en Europe, de la même manière, ne pourra jamais comprendre ce qu’il voit en réfléchissant avec les mécanismes de pensée qui lui sont propres.

Le discours de la tradition orientaliste était simple : « sans nous, ils ne sont rien ». C’est cette sensation de supériorité qu’Edward Said a analysé. Ici les choses sont régies par d’autres lois et il faut savoir s’y adapter pour ne pas retomber dans ce sentiment de supériorité. Ici, celui qui est différent c’est toi. Ici, celui qui doit changer c’est toi. Mes photos essaient justement de sortir de cet orientalisme et de ces préjugés pour chercher des valeurs plus profondes et plus essentielles à l’être humain, comme celle de la dignité des personnes dont j’ai fait le portrait par exemple.

JPEG - 100 ko
El alma del mundo © Miguel Ángel Sánchez, Estudio Al Asbani MASG

Vous étiez en Egypte quand s’est produit ce que l’on a appelé « le printemps arabe ». Comment avez-vous réagi en tant qu’artiste photographe ?

J’étais en Egypte et en Lybie au moment de ces évènements politiques. J’ai travaillé dans un studio en Lybie pour essayer d’apporter une vision différente de celle d’un journaliste. Ce fut, pour tout vous dire, un moment brutal, comme une explosion d’émotions. Tout s’est mélangé : la violence, la mort, la joie, l’espoir, absolument tout. Les gens pleurent, un homme meurt dans la rue, une femme arrive à l’hôpital, tout se mélange. J’ai essayé d’aborder cela de la manière la plus calme possible pour faire le portrait de ce que je voyais. J’ai collaboré, pour ce faire, avec ma femme qui travaille pour El País, en essayant d’écrire, pour ainsi dire, le « journal » de ce qui se passait en Afrique.

Vous parlez beaucoup de journalisme et de la presse en général. Quels liens existent entre le documentaire de type journalistique et votre conception de la photographie ?

Pour moi, le glissement vers la photographie-documentaire est inévitable. En Europe nous savons peu de choses de ce qui se passe ici. La photo est ainsi un moyen de faire le portrait de ce qui nous entoure. La photographie comporte intrinsèquement un peu du documentaire journalistique, et il est important que cela continue ainsi. Il y en a qui sont plus journalistes et d’autres plus artistes mais, en fin de compte, nous racontons tous des histoires à propos de la réalité qui nous est la plus immédiate. Ces histoires sont pour les autres et elles les nourrissent, en leur apportant également des informations. Par ailleurs, toute information est bonne à prendre. Les liens entre la photographie et le journalisme, et entre la photographie et l’art, me paraissent vitaux. Ce sont, ce me semble, des éléments qui travaillent très bien ensemble.

JPEG - 82.7 ko
El alma del mundo © Miguel Ángel Sánchez, Estudio Al Asbani MASG

Vous nous avez parlé de la peinture comme d’une source d’inspiration importante pour vous. Y-a-t-il des grands photographes qui ont compté plus que d’autres dans votre parcours artistique ?

Il y a peu de grands photographes desquels je me sois inspiré, même s’il y en a de nombreux qui me plaisent. Je ne suis pas une personne contemplative. Les photographes que j’aime me poussent plus à marcher et à mettre en images les endroits qui m’intéressent. Mon but n’est pas, en effet, de m’en inspirer, ni de trouver une influence dans ce qui a déjà été fait. Il s’agit plus d’un plaisir artistique et personnel que d’une inspiration en bonne et due forme. L’inspiration, pour moi, réside dans ce qui m’entoure, dans la nature, dans la société… Cela m’inspire plus que n’importe quel photographe.

Avant de commencer vos séries sur l’Egypte, vous êtes-vous renseigné sur la culture de ce pays pour essayer de vous en imprégner et de faire un portrait plus nourri de ses habitants ?

J’ai, en effet, beaucoup lu. De ce panorama littéraire dont j’ai retiré des informations fondamentales sur l’Egypte d’aujourd’hui, je retiendrais tout particulièrement le nom de Naguib Mahfouz, le Prix Nobel de littérature égyptien. Le projet en réalité part de lui car je me suis énormément inspiré de ses récits. Il a une méthode d’écriture qui consiste à raconter de petites histoires pour dessiner un portrait général. Je me suis inspiré de cette technique pour faire le portrait de ce qu’était le pays et j’ai, en quelque sorte, utilisé la même perspective. Ce projet va par ailleurs être à la source d’un ouvrage qui va paraitre en mars aux Editions Lunwerg et intitulé L’âme du monde. Nous sommes en réalité venus en Egypte avec l’idée de publier cet ouvrage, dont il y aura une traduction en arabe, et une traduction en anglais et en catalan.

Pour revenir à la question de départ, j’ai donc beaucoup lu. Je me suis renseigné sur la culture préislamique, sur les coptes et j’ai voyagé avec de nombreux archéologues afin de découvrir les trésors enfouis sous les pierres. J’ai, de plus, eu de nombreux contacts avec les gens de tous les jours. Ma femme et moi n’avons pas voulu vivre dans un quartier bourgeois, disons. Vivre le quotidien de tout un chacun est ce qui t’alimente réellement, ce qui permet la création artistique.

Une exposition des photographies de Miguel Ángel Sánchez aura lieu du 2 au 25 février 2012 à l’Inception Gallery.

JPEG - 100.9 ko
El alma del mundo © Miguel Ángel Sánchez, Estudio Al Asbani MASG

Voir en ligne : Site de Miguel Ángel Sánchez